27/08/2026
Philofest — Dans le prolongement de l’Agora | Deuxième jour
Le Philofest s’est achevé, mais certaines discussions méritent de continuer au-delà de Jeelen.
C’était même l’un des objectifs de cette édition : ne pas sortir du débat avec des certitudes supplémentaires, mais avec de nouvelles questions.
Après un premier prolongement autour de l’art et du rap, revenons sur la deuxième journée et sur cette interrogation qui nous a accompagnés :
La liberté s’apprend-elle ?
Jomaa Souissi revient ici sur une séquence du débat que le temps ne nous avait pas permis d’approfondir.
Jomaa Souissi
Deuxième jour
Le deuxième jour a tenté de répondre à la question : qu'est-ce qu'être libre aujourd'hui ? Comment le devenir ?
La question est d'une ampleur abyssale. La réflexion a porté aussi bien sur la liberté politique (liberté de l'action) que sur la liberté intérieure (de la volonté). Beaucoup de philosophes ont été convoqués, rappelant la nécessité de la connaissance de leurs conceptions pour saisir notre propre relation à la liberté, non pas d'une manière abstraite, mais concrète, pragmatique et même organique....
Mais, il semble qu'on a raté une séquence importante dans le débat pour aider à comprendre la crise systémique actuelle de la démocratie. C'est un jeune qui nous a tendu la perche, mais qu'on n'a pas saisi, faute de temps. Furtive cession de rattrapage, donc.
Tout est parti d'une remarque sur le comportement incivil de beaucoup de nos concitoyens. Et à ce jeune d'affirmer : « Peut-être qu'ils jugent, dit-il, que les lois qui les gouvernent soient injustes. »
La remarque de ce jeune, de toute pertinence, ramène à Rousseau.
Rousseau écrivait : « L'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté. »
Ce qui signifie que dans une démocratie, ce sont les citoyens qui prescrivent les lois qui les gouvernent ; par conséquent, quand il obéissent à ces lois, il ne font pas preuve de soumission ; au contraire, ce dont ils font preuve, c'est plutôt d'un acte de grande liberté, étant donné que ce sont eux-mêmes qui ont prescrit ces lois en sachant très bien que la liberté absolue n'existe nulle part ; et que pour avoir cette liberté dite politique (et non pas naturelle), qui garantit la possiblité d'un vivre ensemble dans le cadre d'une paix civile pour tous, obligation est pour chacun et chacune de renoncer à une part de ses désirs et ses lubies.
Ce renoncement à ce désir individuel d'une liberté naturelle (qui mènerait à la guerre de tous contre tous, idée de Thomas Hobbes) est le prix à payer pour avoir cette liberté politique, certes limitée, mais la seule possible pour éviter l'anarchie et le chaos.
Dans ce cadre, cette remarque amène à montrer toute la compexité — légitime et objective — de la question de la liberté et de l'ordre de son rétrécissrment dans certains contextes (mais la légitimité ne justifie pas tout, ni d'un côté, ni de l'autre). Dont acte.
Quelque part, il devient légitime que des citoyens soient tentés d'enfreindre la loi quand un pouvoir transcendant ne respecte pas les lois que ces citoyens ont eux-mêmes prescrites.
Mais pourquoi ce pouvoir enfreint-il ces lois, qui sont l'expression politique de la volonté populaire ? Souvent, l'argument convoqué est celui de la souverainté de l'État et la sécurité de ses citoyens. Tous les dirigents politiques y recourent quand il est question de la sûreté de l'État... En soi, l'argument peut valoir argument d'autorité... D'autant plus que la raison d'État est censée être au-dessus de toute loi pouvant atteindre à cette raison...
Hannah Arendt a une réflexion séduisante sur cette notion de « souveraineté » dans son ouvrage « La crise de la culture ». Elle considère que ce principe de souveraineté, qu'elle soit politique ou individuelle, est liberticide. Il annule fatalement toute liberté.
Sur le plan politique, plus on brandit ce principe, plus on tend vers des choix sécuritaires... Chaque revendication d'un supplément de sécurité implique forcément un coup porté aux libertés (médiatiques, artistiques, académiques...). Choisir la sécurité, c'est aller tout droit vers l'autoritarisme.
Le contexte politique mondial actuel semble lui donner raison. On croyait le concept dépassé et avec lui le concept d'« État-Nation ». On croyait que l'histoire se dirigeait petit à petit vers le triomphe de la Raison démocratique, il n'en est rien. Partout dans le monde aujourdh'ui, le concept de « souveraineté nationale » est convoqué et l'idéologie nationaliste de retour avec toutes ses valeurs réactionnaires...
La démocratie occidentale perd du terrain au profit des idéologies d'extrême droite qui sont beaucoup plus audibles que les valeurs humanistes et universelles incarnées par l'idéal démocratique...
Sur le plan individuel, c'est pareil (toujours du point de vue de H. Arendt). Prétendre être souverain de soi, c'est se plier à toutes les contraintes possibles pour se maîtriser, donc, c'est se soumettre à l'autorité, à l'intérieur de soi, d'un moi transcendant et tyrannique.
En latin, souveraineté signifie « supériorité » et en arabe, l'étymologie est encore plus éclairante. Le mot se traduit par « siyada » et la « siyada » a besoin de « sayid » ou « asyad » et ces derniers ont besoin de sujets qui ont l'obligation d'obéïr et de se soumettre...
Mais d'un autre côté, on peut objecter à Hanna Arendt la chose suivante : comment un État ou des individus peuvent-ils être libres s'ils ne sont pas souverains, autrement dit sans qu'ils ne soient l'objet d'aucune sujestion...? Dès lors, la souveraineté apparaît comme un concept paradoxal qui questionne en permanence le concept de liberté. (Je laisse la question en suspens...)
Tout cela pour dire qu'on a besoin des philosophes pour nous apprendre à voir les choses là où on ne les voit pas. Dans ce contexte, pour nous éclairer le chemin vers la liberté et pour nous apprendre à la protéger.
Hannah Arend (pour revenir à elle et terminer avec elle), qui défend le principe selon lequel la liberté doit se manifester et s'exercer dans l'espace public, est l'un des meilleurs maîtres en la matière. Elle a été témoin et victime de la confiscation du pouvoir par les n***s, dans la République de Weimar, grâce à la liberté et en son nom. L'histoire se répète. Le génocide infligé à Gaza et au gazaouis utilise les mêmes arguments dont étaient victimes les juifs d'Europe dans le contexte de la Nationale-démocratie dans l'Allemagne n**i : l'argument de la sécurité et de la liberté.
Et voilà comment de victime, on devient bourreau. Et voilà comment du sein de la liberté on peut faire naître la barbarie qui, selon une expression de Régis Debray, « ne dort que d'un oeil », prête à jaillir à tout instant...
Contre ce retour spectaculaire de la barbarie, le salut ne passerait-il pas par une défense acharnée de la démocratie ? Parler de fin de la démocratie, discours très répandu, n'est-ce pas faire le jeu de la barbarie ?
Et si nous prolongions encore la question ?
Lors de cette deuxième journée, Sophie Bessis nous avait rappelé un autre aspect essentiel du problème : aucune liberté n'existe sans contrainte.
Nous naissons déjà dans un monde que nous n'avons pas choisi.
Une famille, une langue, une société, une histoire, parfois une religion. Puis viennent les lois, les normes, les interdits, les obligations, le regard des autres et toutes ces contraintes que nous finissons parfois par intérioriser au point de ne même plus les percevoir comme telles.
Alors peut-être que la liberté ne consiste pas à supprimer toutes les contraintes.
La question devient plutôt :
Quelles contraintes acceptons-nous ?
Lesquelles choisissons-nous ?
Lesquelles devons-nous combattre ?
Et comment reconnaître celles auxquelles nous obéissons sans même nous en rendre compte ?
C'est aussi ce qui rend la formule de Rousseau rappelée par Jomaa si intéressante :
« L'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté. »
Mais que se passe-t-il lorsque je considère que cette loi ne me représente plus ?
Lorsque je la considère injuste ?
Obéir demeure-t-il alors un acte de liberté ?
Et inversement, désobéir suffit-il à faire de nous des êtres libres ?
Probablement pas.
On peut désobéir par courage comme on peut désobéir par pur égoïsme. On peut refuser une règle parce qu'elle est injuste, comme on peut la refuser simplement parce qu'elle nous dérange.
La liberté ne nous dispense donc jamais d'avoir à juger.
Et juger est rarement confortable.
C'est peut-être là l'un des points les plus marquants soulevés par Sophie Bessis : la liberté implique nécessairement de sortir d'une zone de confort.
Nous associons souvent la liberté au plaisir de pouvoir faire ce que nous voulons.
Mais être libre peut aussi signifier remettre en question ce que nous avons toujours considéré comme évident.
Questionner une croyance.
S'éloigner de ce que notre famille attend de nous.
Refuser le rôle que la société nous assigne.
Interroger les certitudes de notre propre milieu.
Changer d'avis.
Dire non.
Et surtout, accepter ce qui vient après le « non ».
Le doute.
La responsabilité.
L'incertitude.
Le risque de se tromper.
Parfois même la solitude.
De ce point de vue, la liberté est presque par essence dangereuse et inconfortable.
Elle est dangereuse pour les ordres établis, parce qu'un individu réellement libre devient capable de les questionner.
Mais elle est aussi dangereuse pour celui qui l'exerce, parce qu'en quittant ce qu'il connaît, il abandonne une partie de la sécurité que lui procuraient ses certitudes.
Plus nous demandons de sécurité, plus nous pouvons effectivement être tentés d'abandonner une partie de nos libertés.
Mais la sécurité est-elle nécessairement l'ennemie de la liberté ?
Un individu constamment menacé peut-il réellement être libre ?
Une femme qui ne peut pas circuler librement sans craindre pour sa sécurité exerce-t-elle pleinement sa liberté ?
Un citoyen dont les droits ne sont pas protégés peut-il être libre ?
La sécurité peut donc également constituer une condition de la liberté.
Le problème commence peut-être lorsque la sécurité cesse d'être un moyen permettant la liberté et devient une valeur supérieure au nom de laquelle toutes les libertés peuvent être sacrifiées.
D'où une autre question :
Combien de liberté sommes-nous prêts à abandonner pour nous sentir en sécurité ?
Car il existe peut-être une tentation encore plus profonde : celle de préférer parfois un ordre rassurant à une liberté incertaine.
La liberté oblige à choisir.
L'autorité peut parfois choisir à notre place.
Elle peut nous dire ce qui est permis, interdit, moral, immoral, acceptable ou inacceptable.
Et elle nous débarrasse alors d'une partie du poids de notre responsabilité.
Être libre, au contraire, c'est aussi perdre cette excuse confortable :
« Ce n'est pas moi qui ai décidé. »
C'est accepter que certains choix nous appartiennent.
Et que leurs conséquences nous appartiennent aussi.
Peut-être alors que la liberté ne signifie pas être totalement souverain de soi.
Nous sommes tous traversés par notre histoire, nos peurs, nos désirs, notre éducation, nos croyances et nos déterminismes sociaux.
La liberté pourrait être autre chose :
prendre conscience de ce qui agit sur nous afin de pouvoir prendre position face à ces contraintes.
Les accepter.
Les négocier.
Les transformer.
Ou les refuser.
La liberté ne serait donc pas nécessairement l'absence de contraintes ou de déterminismes.
Elle serait peut-être la possibilité de prendre une distance avec eux.
Et finalement, la liberté s'apprend-elle ?
Si elle s'apprend, ce n'est peut-être pas comme une liste de réponses.
Elle s'apprend comme une pratique.
Apprendre à douter.
Apprendre parfois à désobéir.
Apprendre aussi pourquoi certaines règles sont indispensables à la vie commune.
Apprendre à distinguer la contrainte qui rend possible notre liberté de celle qui nous asservit.
Apprendre à perdre une certitude sans immédiatement chercher quelqu'un pour nous en donner une nouvelle.
Et accepter surtout que devenir plus libre ne signifie pas nécessairement devenir plus confortable.
Peut-être même tout le contraire.
Alors, après cette deuxième journée, nous pourrions repartir non pas avec une réponse, mais avec quelques questions supplémentaires :
Peut-on être libre sans contraintes ?
Peut-on être libre sans sécurité ?
Mais peut-on encore être libre lorsque la sécurité devient notre valeur suprême ?
Sommes-nous réellement prêts à assumer l'inconfort et la responsabilité qu'exige la liberté ?
Et peut-être la plus difficile :
Voulons-nous vraiment être libres ?
À vous de prolonger l'Agora.