21/10/2026
PRÉFACE
par
Amadou
Lamine Sall, poète, lauréat des Grands Prix de l’Académie française et titulaire des Palmes académiques du Sénégal.
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J’ai toujours gardé une attention toute particulière au poète N’Fally Diaité Kaba !
Parmi les
nouvelles générations des poètes sénégalais, celles qui sont arrivées à partir des années 2000 et 2015,N’Fally Diaité Kaba reste le poète qui a émergé le plus, sans être reconnu comme il se doit, pour avoir trouvé une voie nouvelle, une identité littéraire
propre. Je veux dire une nouvelle forme poétique, seul gage d’une reconnaissance durable.
Il le doit, et cela se voit et s’entend tout de suite, grâce à son habitat linguistique d’avant la langue française : le sein et le lait mandingue - mandinka -.
Quand on lit N’Fally Diaité Kaba, on voit la nature de la toile de l’araignée. Nous acceptons volontiers d’y tomber et nous laisser manger. C’est irrésistible.
Nos langues maternelles ne sont pas des langues : c’est de la musique véhiculant une magie sonore et des univers hors du temps. C’est de cela que se nourrit, en vérité, toute création qui se veut nouvelle, identitaire, avant de rejoindre l’universel pour y apposer sa marque.
Nombre de nos jeunes poètes peinent à trouver une identité. Ils surfent, sans l’avouer, et broutent dans des prairies connues et déjà dédiées où ils vont chercher de l’herbe qu’ils n’ont pas apprêtée. Ils n’ont ni planté ni nourri leurs propres champs de labour pour qu’on les distingue et les loue. Mais ceux qui les lisent, savent.
Cependant, il ne s’agit pas ici de poésie. N’Fally Diaité Kaba nous a fait monter sur un autre bateau : celui du conte avec une créativité hors norme qui nous sert des leçons de vie d’une époque qui nous échappe dans une fusillade où toutes les valeurs sont atteintes à bout portant .
Il nous faut vite nous ressaisir. Il nous y invite en montrant le chemin.
Le conte est un genre enivrant. L’Afrique en possède l’art et la magie. Les dictionnaires et les livres nous apprennent que le conte, en Afrique, n'est pas un genre littéraire. C'est l'Art total. C'est ce que les Grecs appelaient le théâtre avant le théâtre. Ce n'est pas raconter, c'est jouer. Le conteur n'est pas un auteur, c'est un acteur.
La voix qui conte, change de timbre pour le lièvre, la hyène, le lion, le singe. Le corps, lui-même, danse, mime. Le public n’est pas muet. Il participe, il répond. Si le public ne répond pas, le conte meurt.
Nous apprenons que l’on ne conte jamais le jour. On nous fait même rire ou peur en nous avertissant : conter le jour rend chauve ou fait perdre son père. On conte la nuit, sous l'arbre à palabre, après les travaux. C'est un rite. Au-delà, c’est une école sans murs, nous dit-on.
Le conte éduque. Il nous apprends toujours ceci : que l'intelligence vaut plus que la force.
Mais que vaut le conte écrit ? Vaut-il le conte oral des griots ? Le premier se rencontre et s’écoute dans le silence et la solitude d’un livre, d’une lecture. Le second, dans le bruit, le tumulte, l’échange vivant entre conteur -le griot- et public.
N’Fally Diaité Kaba a choisi l’écriture. Les deux. L’écriture en langue française et l’écriture en langue mandingue. Mais son écriture se mue en parole en lisant. Le griot de cache derrière l’écrivain.
Que les conteurs et les scènes théâtrales s’accaparent vite de son succulent travail de création et d’imagination.
L’enfant mandingue alphabétisé dans sa langue qui aura entre ses mains le livre que vous tenez entre vos mains, sera le plus comblé des lecteurs. Le maître d’école qui déclinera ce texte à ses élèves, aura avec eux le plus merveilleux et le plus inoubliable des échanges.
Nous ne vous raconterons pas l’histoire qui se déroule dans ce livre bilingue : français-mandingue. Il nous ouvre des horizons de sagesse, des leçons de vie qui sauront apporter à notre quotidien désenchanté des solutions, des remèdes. C’est la tradition orale, sous le magistère de N’Fally Diaité Kaba, qui vient nous sauver, nous enchanter.
N’Fally Diaité Kaba est un écrivain de son temps, puissamment informé des faits sociaux, politiques, économiques, de son époque. Il est connu pour sa rigueur, sa passion pour le travail. C’est un poète et un écrivain qui dérangent. Il est le seul dans sa génération à rejeter le compromis. Il n’est pas dans le clair-obscur. Il tranche et dans le vif. Il rassure. Il nous invite à retourner au bons sens paysan, à l’humilité qui n’est pas la faiblesse et à relativiser l’intellectualisme.
Ce livre de conte nous installe dans un imaginaire créatif qui, au carrefour de notre perte d’identité et de la décomposition de nos valeurs sociales, nous réinstalle dans la vérité d’une société moderne effrayante mais nécessaire, qui a juste besoin d’un peu plus d’humanité, de raison, de générosité, de partage.
Fally Diaité Kaba, poète, conteur, essayiste, est un auteur éveillé, outillé, inspiré, armé de vertus paysannes et qui a appris à dompter la langue française. Quand à sa langue maternelle, le mandingue, il en est le maître et le forgeron.
Sa langue native-natale, le mandingue est d’ailleurs décrit comme l'une des seules langues africaines qui a été célébrée avant même d'être écrite.
À la vérité, le mandingue - -Mandenkan- n'est pas une petite langue ethnique. Elle est un empire.
C'est une langue d'empire et l’histoire nous l’apprend. Écoutez : c’est au 13e siècle, que Soundiata Keïta fonda l'Empire du Mali. Sa langue, le Mandenkan, devient alors la langue de l'administration, du commerce, de l'armée, du fleuve Niger à l'Atlantique.
Aujourd'hui, elle compterait près de 40 millions de locuteurs : Bambara au Mali, Malinké en Guinée, Dioula en Côte d'Ivoire et Burkina, Mandinka en Gambie et au Sénégal en terre de Casamance.
C'est une langue célébrée par la charte des droits de l'homme : la Charte du Mandé, Kouroukan Fouga, 1236, proclamée par Soundiata après sa victoire.
Elle célèbre l’abolition de l'esclavage, la justice, la liberté. L'UNESCO l'a inscrite en 2009 comme patrimoine immatériel de l’humanité.
Toujours garder à l’esprit que l'Afrique a célébré la parole avant de célébrer l'écriture. N’Fally Diaité Kaba, lui, célèbre à la fois parole et écriture, langue française et langue mandingue.
Ce livre de conte que nous souhaitons être accueilli et célébré par notre système scolaire sénégalais et africain pour que nos enfants restent nos enfants, est un pur cadeau pédagogique, un bonheur de créativité.
Maintenant, silence : lisons. Lire rend beau !
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