14/05/2026
Scandale Softcare au Sénégal - les dessous d’une affaire explosive
Lorsqu'un parent achète des couches pour son nourrisson ou qu'une femme se procure des serviettes hygiéniques, un contrat de confiance tacite est passé avec les autorités de régulation. Nous supposons que ces produits de soins intimes, au contact direct de la peau et des muqueuses ont franchi des verrous de sécurité sanitaire rigoureux. Mais que reste-t-il de cette certitude lorsque les mécanismes internes de contrôle vacillent ? Au Sénégal, l'Agence de régulation pharmaceutique traverse une crise sismique. L'affaire Softcare soulève une question vertigineuse : comment garantir la protection de la population quand l'intégrité des gardiens de la santé publique est mise à l'épreuve par des pressions internes et des tentatives de corruption systémique ?
Le Dr Moussa Diallo, jusqu'alors directeur de l'Inspection, de la Surveillance du marché et des Vigilances à l'ARP, a brisé l'omerta en révélant les coulisses d'une tentative de subversion de l'État. Selon ses déclarations, son refus de transiger avec la sécurité sanitaire a fait de lui une cible pour la société .
L'inspecteur affirme avoir été approché à quatre reprises par des responsables de l'entreprise. Le récit qu'il en fait évoque les heures les plus sombres de la corruption administrative , des valises remplies d'argent et de cadeaux apportées directement dans son bureau, doublées d'invitations à des rencontres discrètes dans des restaurants pour « négocier » la teneur de ses rapports. Face à ces assauts, le Dr Diallo a brandi la menace des caméras de surveillance de ses propres bureaux comme ultime rempart. Pour cet homme de terrain, l'enjeu n'était pas financier, mais éthique. « Mon intégrité n'est pas à vendre. Il s'agit de la santé de nos femmes et de nos enfants. »
L'aspect le plus accablant de ce dossier réside dans une chronologie qui défie toute logique administrative. Le Dr Moussa Diallo dénonce une inversion délibérée des procédures, s'apparentant à un court-circuitage en règle de la direction de l'Inspection au profit d'intérêts privés.
* 16 décembre 2025 : L'ARP publie un communiqué officiel déclarant les produits de la société Softcare conformes aux normes de sécurité.
* 17 décembre 2025 : Le Dr Moussa Diallo dépose son rapport officiel d'inspection, lequel contredit frontalement les conclusions du communiqué.
Cette "anomalie" est une véritable négation du processus réglementaire : comment une autorité peut-elle certifier la conformité d'une usine avant même d'avoir reçu le rapport technique de l'inspecteur en charge ? Pour le Dr Diallo ce communiqué est un acte « mensonger » visant à neutraliser son pouvoir de contrôle.
1 300 kg de matières premières périmées
L'enquête ne s'est pas limitée à une simple visite de routine. Le Dr Diallo suivait le dossier Softcare avec une persistance remarquable depuis janvier 2024, effectuant des missions successives en octobre et décembre 2025. C'est lors de cette dernière mission que le scandale technique a éclaté.
L'inspecteur a mis la main sur 1 300 kilogrammes de matières premières périmées, stockées et destinées à entrer dans la chaîne de fabrication des couches et des serviettes hygiéniques. L'utilisation de composants chimiques ou de fibres dont la stabilité n'est plus garantie pour des produits de soin intime pose un risque majeur : irritations cutanées sévères, infections ou réactions allergiques, particulièrement chez les nourrissons dont la barrière cutanée est d'une extrême fragilité. Malgré la recommandation de retrait immédiat des produits formulée par l'inspecteur, la réponse institutionnelle a pris une tournure inattendue.
Le sort réservé au Dr Moussa Diallo illustre la fragilité de la position d'inspecteur face aux enjeux économiques. Le 12 mars 2026, un arrêté du ministre de la Santé, le Dr Ibrahima Sy, a acté son remplacement. Pour tenter de restaurer une caution technique, le Ministère de la Santé et de l'Action sociale a nommé le Pr Serigne Omar Sarr, expert en Chimie analytique et Bromatologie.
C’est ici que le dossier atteint un niveau de paradoxe flagrant.
D’un côté, une enquête du ministère de la Santé a officiellement mis la société Softcare hors de cause, entraînant une plainte en diffamation de l'entreprise contre le Dr Diallo.
De l'autre, lors du dernier Conseil des ministres, le Directeur Général de l’ARP, le Dr Alioune Ibnou Abou Talib Diouf, a été brutalement limogé.
Pourquoi sanctionner le plus haut responsable de l'agence si l'entreprise inspectée est irréprochable ? Ce limogeage sonne comme un aveu de failles profondes dans la gouvernance de l'ARP, suggérant que le communiqué de conformité du 16 décembre n'était qu'un paravent administratif.
Quel avenir pour la régulation pharmaceutique au Sénégal ?
L'affaire Softcare est désormais un test de résistance pour les institutions sénégalaises. La justice a pris le relais, avec une audience décisive fixée au 4 juin 2026 devant le tribunal correctionnel de Dakar. Ce procès ne sera pas seulement celui d'un homme face à une entreprise, mais celui d'un système de régulation qui doit choisir son camp.
Le limogeage du Dr Alioune Ibnou Abou Talib Diouf indique que l'État a conscience de la rupture de confiance, mais le remplacement du lanceur d'alerte laisse un goût amer. La capacité des institutions de contrôle à résister aux pressions extérieures et aux "mallettes" restera la seule véritable garantie de sécurité pour les citoyens. Le verdict du 4 juin sera, à cet égard, le révélateur de l'indépendance de la justice face aux appétits industriels.
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