22/04/2026
RAPPORT ANNUEL 2025 de la Maison Shalom Internationale : tenir debout au cœur de l’exil
| 22 avril 2026
Dans son Rapport annuel 2025, Maison Shalom Internationale dresse le bilan d’une année d’action au Rwanda, entre éducation, formation professionnelle, appui économique et accompagnement psychosocial. L’organisation y revendique 650 élèves et étudiants soutenus, 540 jeunes formés à un métier, 988 bénéficiaires appuyés sur le plan économique et 1 096 personnes suivies au niveau psychosocial. À Mahama et au-delà, ces chiffres racontent une même bataille : empêcher que l’exil ne devienne une vie arrêtée.
À Mahama, l’exil n’est plus seulement une urgence humanitaire. Il est devenu un temps long. Un temps qui use, qui suspend, qui transforme l’attente en condition durable. Dix ans après la crise burundaise de 2015, des milliers de familles vivent encore avec ce sentiment d’avoir quitté une vie sans avoir pleinement retrouvé la suivante.
C’est dans cette durée que Maison Shalom Internationale inscrit désormais son action. Dans son Rapport annuel 2025, l’organisation fondée par Marguerite Barankitse revient sur une année de travail menée auprès des réfugiés et des communautés hôtes au Rwanda. Le document déroule des chiffres, des réalisations, des témoignages. Mais au fond, il raconte une seule chose : comment tenter de reconstruire là où l’exil a fracturé les existences.
Dès les premières pages, la fondatrice situe la charge symbolique de cette année 2025. Elle parle de « dix années d’exil, de résilience et d’engagement envers les réfugiés ». Plus loin, le rapport rappelle cette conviction qui sert de fil rouge à l’ensemble : derrière chaque réfugié, il y a un être humain « porteur de talents, de rêves et de dignité ».
🔴Une jeunesse nombreuse, un avenir sous pression
Le rapport rappelle d’abord l’ampleur du contexte. Le Rwanda accueille 137 596 réfugiés, tandis que le camp de Mahama compte plus de 70 699 réfugiés, dont 51 % sont des enfants et des jeunes de moins de 18 ans. À partir de là, tout s’éclaire : l’enjeu central est celui de la jeunesse.
L’organisation affirme ainsi avoir soutenu en 2025 650 élèves et étudiants, accompagné 540 jeunes en formation professionnelle, accueilli 2 481 bénéficiaires dans son centre d’apprentissage en ligne, formé 931 participants à l’Académie Ubuntu, appuyé 988 bénéficiaires dans le domaine économique et assuré un accompagnement psychosocial à 1 096 personnes.
Ces chiffres, pris isolément, forment un bilan. Pris ensemble, ils dessinent une stratégie. Celle qui consiste à répondre à l’exil non pas seulement par l’assistance, mais par la capacité à remettre les personnes en mouvement.
🔴L’école comme première ligne de résistance
À Mahama, l’école n’est pas une institution abstraite. Elle est un rempart. Elle protège contre le décrochage, contre l’effacement des ambitions, contre cette lente dérive qui fait de l’exil une vie sans cap.
Le Rapport annuel 2025 indique que 96 élèves du secondaire ont été accompagnés, dont 27 ont terminé leur cycle. 66 élèves étaient inscrits dans des internats et ont bénéficié d’un suivi pédagogique et psychosocial régulier. À l’université, 14 étudiants ont reçu un accompagnement complet durant l’année académique 2024-2025. Deux d’entre eux ont achevé leurs études en génie civil.
Ces résultats ne relèvent pas du spectaculaire. Mais dans des parcours fragilisés par l’exil, une année scolaire sauvée, une bourse maintenue, un cursus mené jusqu’au diplôme pèsent lourd. Le rapport le montre à travers plusieurs témoignages. Une jeune femme devenue ingénieure raconte qu’après le secondaire, l’université lui semblait inaccessible. Aujourd’hui diplômée, elle veut contribuer à la construction d’infrastructures utiles aux communautés. Ce passage du rêve empêché à l’ambition assumée résume à lui seul une part du travail de Maison Shalom.
🔴Former pour vivre de son travail
Tous les jeunes ne passeront pas par l’université. C’est pourquoi la formation professionnelle occupe une place centrale dans le document. En 2025, 540 apprenants ont été soutenus dans différents métiers, au sein de Giriteka TVET School et dans plusieurs centres externes. 132 lauréats ont trouvé un emploi, selon le rapport.
Les filières couvertes vont de la mécanique automobile à la couture, de l’art culinaire à la plomberie, de la coiffure à la menuiserie, de la soudure à l’agriculture. Ce choix de diversité dit une réalité simple : l’autonomie commence souvent par un métier, un geste appris, une compétence reconnue, une activité possible.
Le rapport précise aussi que Giriteka TVET School a renouvelé son accréditation auprès de la NESA. Ce point compte. Il dit que les formations destinées aux jeunes réfugiés et vulnérables ne sont pas conçues comme de simples solutions d’attente, mais comme des parcours sérieux, inscrits dans un cadre reconnu.
Les récits rapportés dans le document illustrent cette dynamique. Un ancien apprenant en coupe-couture raconte qu’il a pu acheter ses propres machines et devenir entrepreneur à Kigali. Une autre bénéficiaire, formée en coiffure et esthétique, explique avoir ouvert son salon avec une camarade. Le rapport ne gomme pas les difficultés. Mais il montre que lorsque le travail commence à produire ses premiers revenus, c’est tout le rapport à soi qui se transforme.
🔴Le numérique, outil discret de mobilité
Le centre d’apprentissage en ligne apparaît comme l’un des leviers les plus décisifs du rapport. En 2025, 2 481 bénéficiaires en ont utilisé les services, dont 1 142 femmes et 1 339 hommes. Le centre propose des cours d’informatique, un appui à la recherche d’opportunités, des démarches en ligne et une aide à la navigation sur internet.
Parmi les chiffres les plus significatifs, le rapport mentionne que 164 jeunes réfugiés ont engagé des démarches pour accéder à des bourses universitaires. 46 ont obtenu une bourse, dont 32 femmes et 14 hommes. Les candidatures ont notamment visé Kepler, African Leadership University, University of Rwanda, Ashesi, USIU, UNIV’R et Cornerstone.
Dans des trajectoires d’exil prolongé, la fracture numérique peut devenir une frontière décisive. Savoir chercher, postuler, suivre des procédures, repérer les bonnes opportunités : cela fait désormais partie des nouvelles conditions de l’ascension sociale. En ce sens, ce centre numérique joue un rôle bien plus large qu’un simple espace informatique.
🔴Ubuntu, ou la reconstruction intérieure
Le rapport accorde aussi une place importante à l’Académie Ubuntu, mise en place en 2019. L’initiative propose des modules autour de la résilience, du leadership, des droits humains et de la résolution des conflits. En 2025, 931 participants y ont été formés, dont 552 femmes et 379 hommes.
Ce programme repose sur une idée forte : il ne suffit pas de former des mains, il faut aussi relever des consciences. Dans les parcours marqués par la peur, la perte et le déracinement, la reconstruction passe aussi par l’intérieur.
Une bénéficiaire citée dans le rapport raconte qu’avant cette formation, elle vivait dans la peur et n’osait rien entreprendre. Après, elle a lancé une petite activité commerciale. Cette parole dit bien ce que le programme cherche à produire : une reprise de confiance, une capacité à se projeter, à agir, à croire de nouveau en sa propre force.
🔴À Kigali, une école qui s’installe dans la durée
L’année 2025 marque également une étape importante pour l’École Sainte-Anne de Kigali (ESAK). Le Rapport annuel 2025 indique que l’établissement a obtenu les accréditations de la NESA ainsi que du Baccalauréat International (IB) pour les niveaux primaire et secondaire.
L’école accueille aujourd’hui 252 élèves, du maternel au secondaire. 15 élèves bénéficient d’une bourse complète, tandis que 21 autres poursuivent leur scolarité grâce à une bourse partielle couvrant 70 % des frais scolaires. Le rapport souligne que cet appui inclut également un accompagnement matériel et psychosocial.
Ce volet témoigne d’une volonté de bâtir dans le temps long. Il ne s’agit pas seulement de répondre à une urgence éducative, mais d’installer une structure reconnue, stable, exigeante, capable d’accompagner durablement les enfants. C’est aussi une manière de dire que les enfants réfugiés ne doivent pas être assignés à une éducation au rabais.
🔴L’économie comme autre front de reconstruction
Le chapitre économique du rapport est particulièrement fourni. En 2025, 988 bénéficiaires ont été soutenus dans le cadre du programme d’appui économique. Le cœur de cette intervention repose sur les activités génératrices de revenus.
Selon le document, 255 bénéficiaires regroupés en 21 groupements ont reçu des subventions pour un montant total de 118 282 950 francs rwandais. Une première phase a concerné 14 groupements, soit 179 bénéficiaires, appuyés à hauteur de 87 867 400 FRW. Une seconde phase a ciblé 7 groupements, soit 76 bénéficiaires, pour un montant de 30 415 550 FRW.
Au total, 226 réfugiés et 29 membres des communautés hôtes ont bénéficié de ces subventions. Les activités soutenues concernent le petit commerce, l’artisanat, les services de proximité et certaines initiatives agro-pastorales. Le rapport précise que ces subventions ont été assorties d’un suivi rapproché, destiné à renforcer la viabilité des projets.
Un autre chiffre mérite l’attention : 89 % des membres des groupements sont réfugiés, 11 % sont rwandais. Cette composition traduit une logique d’inclusion qui cherche à éviter que l’aide économique ne devienne un facteur de tension entre réfugiés et communautés hôtes.
🔴Épargner, emprunter, apprendre à tenir
Le rapport met également en avant les Communautés d’Épargne et de Crédits Internes (CECI). Elles ont concerné les 21 groupements bénéficiaires de subventions, soit 255 membres, ainsi que 733 personnes formées à l’entrepreneuriat.
En parallèle, 733 bénéficiaires, dont 554 réfugiés et 179 membres des communautés hôtes, ont renforcé leurs compétences entrepreneuriales. Ici encore, la logique est claire : ne pas se contenter d’injecter des moyens, mais aider à construire une autonomie progressive, fondée sur la gestion, l’épargne et la prise d’initiative.
Ce type d’appui produit rarement des effets spectaculaires dans l’immédiat. Mais il déplace les personnes hors de la seule survie, vers une économie de projet, même modeste.
🔴La terre, l’élevage, la reprise par le concret
Le volet agropastoral occupe lui aussi une place dans le rapport. Maison Shalom dispose de 20 hectares de terrain, dont 5 hectares réservés à l’élevage, pour mener des activités agricoles et pastorales au camp de Mahama et dans les communautés d’accueil.
Les projets portent notamment sur l’aviculture, l’élevage bovin et l’agriculture. Les jeunes et les femmes y sont particulièrement ciblés. Dans des environnements marqués par l’instabilité économique, la terre et l’élevage restent des ressources de base, à la fois pour nourrir les ménages et pour créer des revenus.
L’un des bénéficiaires cités dans le rapport raconte qu’avant l’appui reçu, il peinait à subvenir aux besoins de sa famille. Grâce à la subvention accordée à son groupement, il a pu développer des cultures maraîchères et étendre l’activité agricole. Ce sont des progrès concrets, parfois discrets, mais décisifs dans la vie quotidienne.
🔴La souffrance que l’on ne voit pas toujours
Le chapitre consacré à l’appui psychosocial est l’un des plus forts du document. Il rappelle que l’exil ne détruit pas seulement des biens ou des trajectoires visibles. Il atteint aussi l’intérieur des vies.
En 2025, 1 096 personnes ont bénéficié d’un accompagnement psychosocial, dont 828 Rwandais et 268 réfugiés. Le programme comprend l’écoute active, le suivi psychologique, la prévention des dépendances, des formations sur le traumatisme, la santé mentale, l’estime de soi, ainsi que des sensibilisations au pardon et à la réconciliation.
Le rapport précise aussi que les personnes les plus vulnérables ont parfois reçu une assistance en vivres et non-vivres. Cette précision a du sens. Elle rappelle qu’on ne soigne pas une souffrance psychique en oubliant les conditions matérielles de l’existence.
Dans un témoignage cité par le document, un responsable du programme résume cela simplement : « la guérison commence par la parole ». Dans des contextes où consulter un psychologue reste encore peu habituel, cette phrase a valeur d’engagement.
🔴Des ancrages territoriaux plus solides
Le rapport montre enfin une organisation qui consolide sa présence sur le terrain. À Kirehe, où Maison Shalom a ouvert un bureau en 2018, les programmes ont continué autour de l’éducation, du développement économique, de la formation, du sport, de la culture, de la nutrition et de la protection sociale.
Une campagne de distribution de vivres, vêtements et matériels scolaires a concerné 1 466 personnes vulnérables. Le bureau a aussi organisé, en août 2025, la première édition du Camp des jeunes, qui a réuni plus de 600 jeunes autour d’initiatives communautaires.
À Huye, où un bureau a été ouvert en 2022, le rapport indique qu’en 2025, plus de 60 % des bénéficiaires ont commencé à atteindre l’autonomie économique grâce à l’emploi ou à la création de petites activités génératrices de revenus. Dix groupes d’épargne y ont achevé leur cycle annuel et partagé des dividendes.
Ces éléments dessinent une action moins ponctuelle, plus enracinée, plus attentive au temps long.
🔴Refuser que l’exil ferme l’horizon
Au fond, le Rapport annuel 2025 de la raconte une lutte contre l’immobilisation. Contre cette fatalité qui voudrait que l’exil produise des existences en attente, des jeunesses suspendues, des familles installées dans la dépendance.
Maison Shalom y revendique 650 élèves et étudiants soutenus, 540 apprenants en formation professionnelle, 2 481 usagers du centre numérique, 931 participants à l’Académie Ubuntu, 988 bénéficiaires d’un appui économique et 1 096 personnes accompagnées sur le plan psychosocial. Le rapport fait aussi état de 118,3 millions de francs rwandais investis dans des activités génératrices de revenus, de 46 bourses obtenues en ligne, de 132 jeunes insérés professionnellement, de 252 élèves accueillis à l’ESAK, et de 1 466 personnes vulnérables assistées à Kirehe.
Les besoins, eux, restent immenses. Le document ne le cache pas. Mais il montre qu’au milieu d’un exil qui dure, certains refusent toujours de considérer les déplacés comme des vies en marge. Ils choisissent de les regarder comme des vies encore capables de recommencer.
Et dans une région habituée aux fractures, cette obstination-là pèse déjà lourd.
| Gordien Niyungeko