21/08/2026
JOSEPH EKWE BILÉ : DE DOUALA À BERLIN, DE LA SCÈNE AU COMBAT ANTICOLONIAL
Fils d’un influent commerçant camerounais, il devint ingénieur, artiste, militant panafricaniste et communiste à Berlin. Surveillé par les autorités, formé à Moscou sous un pseudonyme, il partagea également la scène avec Joséphine Baker et Paul Robeson.
1️⃣ Envoyé étudier en Allemagne, rattrapé par l’Histoire
Joseph Ekwe Bilé naît le 13 décembre 1892 à Douala, au Cameroun. Il est le fils de l’influent commerçant James Bilé a M’bule et de Georgette Eyango.
Comme d’autres enfants des familles côtières camerounaises et togolaises, il est envoyé en Allemagne pour y poursuivre ses études. De 1912 à 1914, il fréquente l’école technique de Hildburghausen, en Thuringe, où il reçoit une formation d’ingénieur en génie civil.
Mais la Première Guerre mondiale bouleverse son destin. Bilé sert brièvement comme volontaire dans l’armée allemande, notamment en Belgique. Après la guerre, l’Allemagne perd ses colonies africaines et les nouvelles autorités mandataires françaises et britanniques empêchent plusieurs ressortissants des anciennes colonies de rentrer chez eux.
Joseph Bilé se retrouve ainsi pratiquement apatride et bloqué en Europe.
2️⃣ Les premiers engagements politiques
En 1918, Joseph Bilé rejoint l’Afrikanischer Hilfsverein, l’Association d’entraide africaine fondée à Hambourg.
L’année suivante, il figure parmi les signataires d’une pétition conduite par le Camerounais Martin Dibobe et adressée à l’Assemblée nationale de Weimar. Les pétitionnaires réclament l’égalité des droits, la reconnaissance des Africains vivant en Allemagne et une redéfinition des relations entre le Cameroun et l’ancienne puissance coloniale.
Cette démarche constitue l’une des premières expressions collectives de l’engagement politique africain dans l’Allemagne de l’après-guerre.
3️⃣ De la scène au combat politique
Malgré sa formation d’ingénieur, le racisme et les difficultés économiques limitent considérablement les possibilités professionnelles de Joseph Bilé.
Pour survivre, il travaille comme chanteur, danseur, acteur et artiste de spectacle. À Vienne, il se produit aux côtés de Joséphine Baker et participe à la r***e Apollo? Nur Apollo!.
En mars 1930, au Deutsches Künstlertheater de Berlin, il partage également la scène avec le célèbre acteur et chanteur afro-américain Paul Robeson, lors de la première représentation allemande — jouée en anglais — de L’Empereur Jones, pièce d’Eugene O’Neill.
Son passage par le monde du spectacle ne fut donc pas une simple anecdote : il témoigne des stratégies de survie imposées aux Africains vivant dans l’Europe de l’entre-deux-guerres.
4️⃣ La création d’une organisation noire à Berlin
Le 17 septembre 1929, Joseph Bilé et six autres hommes originaires de Douala fondent à Berlin la Liga zur Verteidigung der Negerrasse.
Cette organisation constitue la branche allemande de la Ligue de défense de la race n***e — selon son appellation historique — animée à Paris par le militant soudanais Tiemoko Garan Kouyaté.
La Ligue berlinoise rassemble environ trente membres, hommes et femmes, principalement originaires du Cameroun. Elle défend l’indépendance des peuples africains, l’égalité des droits, la solidarité entre travailleurs noirs et blancs ainsi que l’entraide matérielle entre Africains vivant en Allemagne.
Joseph Bilé en devient le secrétaire et, progressivement, la personnalité la plus influente.
L’organisation entretient des liens étroits avec la Ligue contre l’impérialisme de Willi Münzenberg, un réseau soutenu par l’Internationale communiste.
5️⃣ Communiste, anticolonialiste et orateur surveillé
À la fin de 1930, Joseph Bilé adhère officiellement au Parti communiste d’Allemagne, le KPD.
Il prend la parole lors de grandes réunions politiques berlinoises, parfois devant près de 1 500 personnes. Il dénonce les violences du colonialisme allemand au Cameroun, l’administration coloniale française, le racisme en Europe ainsi que les lynchages et les injustices raciales aux États-Unis.
Il participe notamment à la campagne internationale de soutien aux « Scottsboro Boys », neuf jeunes Afro-Américains injustement condamnés à mort en Alabama.
Son militantisme attire rapidement l’attention des autorités allemandes. Une possible expulsion est discutée et Joseph Bilé est arrêté à deux reprises en raison de ses activités politiques.
Le 17 décembre 1930, Theodor Seitz, ancien gouverneur colonial du Cameroun et président de la Société coloniale allemande, écrit au ministère allemand des Affaires étrangères :
« Je suis convaincu que, dans les conditions économiques actuelles, les indigènes qui se trouvent encore en Allemagne tomberont complètement sous le charme du communisme. »
Cette déclaration révèle surtout la peur qu’inspirait alors l’organisation politique des Africains : l’ancien colonisé ne devait plus seulement obéir — il prenait désormais la parole.
6️⃣ Moscou sous le nom de « Charles Morris »
Durant l’été 1932, Joseph Bilé est envoyé à Moscou pour étudier à l’Université communiste des travailleurs d’Orient.
Il y est enregistré sous le pseudonyme de Charles Morris et rejoint une section anglophone destinée aux militants africains.
Pendant dix-huit mois, il étudie le léninisme, l’économie soviétique, le matérialisme dialectique, l’organisation syndicale et les méthodes d’action politique.
Il suit notamment des cours aux côtés de Jomo Kenyatta, futur président du Kenya.
Mais Bilé ne renonce pas pour autant à son esprit critique. En 1933, avec treize autres étudiants, il proteste contre les représentations racistes des Africains présentes dans certains spectacles et manuels scolaires soviétiques.
7️⃣ Paris, la rupture et le retour au Cameroun
Pendant son séjour à Moscou, Hi**er accède au pouvoir en Allemagne. Le Parti communiste allemand et les organisations anticoloniales sont réprimés. Plusieurs militants sont arrêtés, contraints à la clandestinité ou poussés à l’exil.
En février 1934, sa formation terminée, Joseph Bilé quitte Moscou pour Paris. Il possède une lettre de recommandation destinée au Parti communiste français, mais il se retrouve sans argent, sans papiers et dans l’impossibilité de retourner en Allemagne, où il a laissé une fille et ses biens personnels.
La Ligue qu’il avait contribué à fonder a pratiquement cessé toute activité. Elle sera officiellement supprimée du registre des associations en 1935.
Afin d’obtenir l’autorisation de rentrer au Cameroun, Bilé prend ses distances avec le mouvement communiste. Les autorités françaises finissent par l’autoriser à revenir à Douala en 1935, après plus de vingt années passées loin de sa terre natale.
De retour au Cameroun, il se retire largement de la vie politique, fonde une famille et travaille comme architecte et homme d’affaires.
8️⃣ Une mémoire enfin honorée à Berlin
Joseph Ekwe Bilé meurt à Douala en 1959, moins d’un an avant l’indépendance du Cameroun, proclamée le 1ᵉʳ janvier 1960.
Le 21 avril 2022, une plaque commémorative est inaugurée au 39 Bülowstraße, dans le quartier de Schöneberg à Berlin. Elle rappelle qu’il vécut dans cet immeuble en 1929 et qu’il fut l’un des principaux militants noirs et anticolonialistes de la République de Weimar.
Joseph Ekwe Bilé fut ingénieur, ancien combattant, artiste, panafricaniste, communiste et défenseur des droits des peuples noirs.
Son itinéraire entre Douala, Hildburghausen, Vienne, Berlin, Moscou et Paris témoigne d’une génération africaine confrontée au colonialisme, au racisme, aux guerres européennes et aux grandes idéologies du XXᵉ siècle.
Il ne fut pas un simple spectateur de l’Histoire : il tenta d’y faire entendre la voix du Cameroun et celle des peuples colonisés.
Combien de destins comme celui de Joseph Ekwe Bilé — pris entre plusieurs continents, deux guerres et les bouleversements du XXᵉ siècle — restent encore à raconter ?
📚 Sources principales :
Robbie Aitken, From Cameroon to Germany and Back via Moscow and Paris: The Political Career of Joseph Bilé (1892–1959), Journal of Contemporary History, vol. 43, 2008, p. 597-616.
Robbie Aitken, Berlin’s Black Communist, Rosa-Luxemburg-Stiftung, 2019.
Programme des plaques commémoratives de Berlin, Joseph Ekwe Bilé, 2022.