Notre mission est dite entre les lignes de cette histoire vecue au fil des ans, et notre determination a ouvrir l’ecole a ete boostee parce que des Ti Lily existent toujours.
L'enfant marche joyeux, sans songer au chemin ; Il le croit infini, n’en voyant pas la fin. Tout à coup il rencontre une source limpide, Il s’arrête, il se penche, il y voit un vieillard.
Le jour où j’ai rencontré Ti Lily, j’ai décidé qu’elle ne marchait pas, joyeuse sur son chemin, comme les mots profonds d’Alfred de Musset le décrivent. Ce jour-là n’avait rien de particulier sinon cette quête difficile de tranquillité causée par le traumatisme du séisme du 12 Janvier 2010. Nous étions 9 mois plus t**d, sur les vestiges du Centre Hospitalier ou je travaillais, qui, aujourd’hui abrite également une école fondamentale et préscolaire. A la fin d’une matinée de clinique gratuite, une fillette, l’air sauvage, les yeux vifs, s’approcha de moi : « Blanc bamm cinq gourdes ». Ai-je l’air d’un blanc ? J’ai voulu l’attraper, ne la connaissant pas, mais elle s’éclipsa avec une rapidité telle que je n’ai pas eu le temps de voir la direction qu’elle avait prise. 2 jours plus t**d, elle est revenue.
On l’appelle Ti Lily. Pourtant, elle porte un nom magnifique: Princialina. Sa mère l’a abandonné dès la naissance à une mambo. Ti Lily, allait pieds nus, à la nuit tombée, faire les courses pour la maisonnée : des ci******es, du mamba, de l’hareng-saur et parfois il lui arrivait de dérober quelques pièces de monnaies dans les étalages. Lorsque les enfants, plus âgés la taquinaient, elle leur lançait des pierres.
J’ai voulu l’apprivoiser. C’était une tâche difficile. Plus je m’approchais d’elle, plus elle fuyait. Plus j’essayais de l’attraper avec de la nourriture, plus elle s’éloignait de moi. J’ai compris que je devais changer de tactique. Je lui ai parlé de Dieu, elle m’a envoyé au diable. Alors, je lui ai offert mon plus beau sourire et ma dose extrême de patience affectueuse. Nous sommes restées sans rien nous dire comme le petit Prince et le renard savant de St Exupéry. Elle, du haut de ses 6 ans et moi approchant a trop grandes enjambées mes 56 ans. 3 mois plus t**d, Ti Lily a été heureuse de porter son bel uniforme d’écolière enfin.
La tasse de thé amère que j’ai bue a été la perturbation de notre aventure par les parents adoptifs, jaloux de cette complicité. La mambo a choisi de prendre toutes les gâteries collectées pour Ti Lily et de les redistribuer à sa famille : Ti Lily était l’intruse ; elle nous privait, selon son bon vouloir, de la présence de la petite « sauvée des eaux ». Je voulais me battre et l’aider à vivre une autre enfance avant qu’elle ne voit dans le reflet des eaux l’image fatiguée d’une vieille dame qui aurait oublié de vivre son enfance et son adolescence. J’ai essayé. Mais peut-on se battre contre des « ayants-droits » lorsque la seule autorité que nous possédons est celle de l’affection ?
Après 2 semaines passées sans venir en classe alors qu’elle habitait à moins de 300 mètres de l’école, je l’ai vue : déguenillée, sale, pieds nus, plus maigrichonne que jamais, debout près du puits à l’extrémité sud du terrain de foot de l’école, venue chercher de l’eau. Elle s’est accroupie à un moment, afin de ne pas être vue de ses camarades qui rentraient, bien en rang, dans leur salle de classe. J’ai appelé une collègue de travail et le préposé à l’entretien de l’école et nous l’avons fait venir nous rejoindre.
« Qu’as-tu Ti Lily ? Pourquoi n’es-tu pas venue en classe ? Es-tu malade ? ».
« Veux-tu saluer ton professeur et tes camarades ? »
« Oui ! » me répondit-elle timidement.
Alors j’ai profité pour la baigner, lui mettre des vêtements propres, lui donner un déjeuner et elle a pu voir ses amies. En sortant, 1 heure après elle m’a dit vouloir remettre ses vêtements sales pour rentrer et qu’elle devait rapporter de l’eau pour les besoins de la maison.
Intriguée, j’ai envoyé Dieuseul, le préposé aux nouvelles, aux « zin », comme on dit chez nous. Mlle Ti Lily est allée acheter du pain et du mamba pour sa mère adoptive. Arrivée chez la boutiquière, elle a effectué les achats et a entamé une discussion avec cette dernière arguant que la monnaie ne lui avait pas été rendue (5 gourdes). Le fils de la boutiquière s’est mêlé de la partie et a giflé Ti Lily. Cette dernière a ramassé une pierre et l’a envoyée sur le garçon. Monsieur, mécontent, est allé porter plainte et la gamine a été prise par les pieds, mise la tête en bas et rouée de coups par sa mère adoptive. Punie : elle a été privée de sortie, même pour aller à l’école pendant un temps non déterminé.
J’ai eu les larmes aux yeux. J’étais furieuse. Et je me suis rendue chez la mère adoptive pour lui dire son fait.
Aujourd’hui, je me demande si je puis encore gagner cette bataille ? Ti Lily vient en classe et certains jours, elle rate l’école. Cela fait trois ans qu’elle fréquente les bancs de l’établissement. Elle travaille bien et elle est un leader. Ses absences sont toujours remarquées car tout est calme lorsqu’elle n’est pas là. Pour elle, la normale est d’être au service des autres, tête baissée, et d’anéantir ses rêves, ses souhaits, ses désirs. Je lui ai demandé ce qu’elle souhaiterait devenir demain dans la vie : « rien » m’a-t-elle répondue. Souventes fois, je l’ai surprise à rire, à sourire, à danser et même à prier avec les autres.
Beaucoup de Ti Lily sont aux alentours. Auront –elles une chance de marcher allègrement sur le chemin de la vie ? Il y a mille questions que l’on se pose sur l’existence. Toutefois j’ai compris que par-delà les difficultés et les pages de tristesse, l’une des plus belles raisons de vivre demeure tout ce que l’on peut lire dans le sourire d’un enfant.
Chantal COUTARD
Novembre 2014