Paul pour le patrimoine immatériel haïtien” (FECPIH), a pour objectif de travailler, d’œuvrer pour la formation et les recherches ethnographiques. Gracieusement fournie aux Presses Nationales d'Haiti, a l'occasion de la reedition du texte majeur de E.C. Encore un grand merci, au docteur-ethnologue, John Picard Byron, professeur a la Faculte d'Ethnologie et a l"ENS.
Édité par les Presses natio
nales, connues, à l’époque, sous le nom d’Imprimerie de l’État, Panorama du folklore haïtien d’Emmanuel C. Paul paraît, pour la première fois, en 1962. Cet ouvrage qu’on a décidé de rééditer, un demi-siècle après, s’inscrit dans une trajectoire politico-sociale et scientifique qui, comprise entre les années 1910 et le début des années 1960, mérite toute l’attention des ethnologues et anthropologues haïtiens. L’auteur s’est, en effet, posé comme héritier d’une tradition qu’il a voulu renouveler ou simplement développer. On peut dire que ce livre marque la fin d’un cycle. L’effervescence intellectuelle qu’a connue le pays à partir des années 1920, 1930 et 1940, en dépit de l’occupation militaire du pays par les Américains (1915-1934), s’interrompt brutalement avec l’installation et la consolidation du régime des Duvalier au tout début des années 1960. En 1962, la chape de plomb de la dictature recouvrait déjà le pays au moment où Panorama du folklore haïtien, produit d’une ère de liberté et de renaissance intellectuelle, voit le jour. Si, au niveau local, l’ouvrage ferme un cycle, il emboite le pas, au niveau international, à un autre. Dès le début des années 1950, on sent les premiers balbutiements d’une effervescence intellectuelle mondiale cette fois-ci, qui prendra de l’ampleur avec les indépendances africaines et la fin des Trente glorieuses. L’auteur est partie prenante de cette dynamique mondiale en ses débuts. Les Actes du 1er Congrès des Écrivains et Artistes noirs de 1956 (Paris) et de celui de 1959 (Rome) témoignent de son implication dans cette mouvance internationale. Ses contributions aux congrès, « L’ethnologie et les cultures noires » (Paris) et « Tâches et responsabilités de l’ethnologie » (Rome), expriment des positions théoriques qui sont à l’origine de l’élaboration du Panorama du folklore haïtien. Dans les revues scientifiques françaises parues en 1957 à la sortie des Actes du 1er Congrès International des Écrivains et Artistes Noirs, les recensions ne sont pas légion. La demi-page consacrée à cet ouvrage collectif par Émile Poulat dans les Archives des sciences sociales des religions est tout de même remarquable. Il y insiste, entre autres, sur le propos tenu par Emmanuel C. Paul lors de cette manifestation intellectuelle. Après avoir indiqué le thème général des actes en citant Alioune Diop et résumé les points de vue de quatre contributeurs qui l’ont abordé sous un angle religieux, Émile Poulat rapporte que « d’autres [...], comme Emmanuel Paul, montraient l’importance de la "décolonisation" au plan scientifique lui-même : l’Afrique, libérée de l’emprise de l’ethnologue blanc, devenant capable de s’interpréter elle-même et, à son tour, d’interpréter la civilisation de l’ethnologue » (Poulat, 1957 : 198). Poulat renchérit sans se référer explicitement à Emmanuel C. Paul : « Ainsi, en cessant d’être ce monde muet livré à la maîtrise politique et culturelle de l’étranger, l’Afrique met fin au solipsisme européen » (Ibidem). Le sociologue Émile Poulat avait bien fait de mettre en évidence la contribution d’Emmanuel C. Les positions théoriques qui y sont développées – emblématiques d’une tendance du mouvement noir s’affirmant nettement en rupture avec celle dite assimilationniste, présente elle aussi au Congrès – ont une allure qui annonce déjà le courant de « l’Anthropologie critique » qui marquera, particulièrement aux États-Unis, dès la fin des années 1970, la période contemporaine. Ayant une double dimension politique et épistémologique, ce courant mettra en question la discipline anthropologique à la fois pour son rôle dans l’entreprise coloniale et pour les limites de ses prétentions scientifiques. La nécessité de « la contre-écriture » (against writing, talking back) des « indigènes » face à l’anthropologie, « science coloniale » par excellence, est affirmée dans les textes-phares de ce courant, comme par exemple Writing Culture: the Poetics and Politics of Ethnography (Marcus & Clifford, 1986) et Time and the Other. How Anthropology markes its Object (Fabian, 1983). Commentant L’orientalisme, paru en 1978, considéré comme une sorte de manifeste de l’anthropologie critique, James Clifford retrouvera dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Le cahier d’un retour au pays natal, écrit en 1939, une des premières expressions de la contre-écriture dans laquelle il inscrit d’emblée l’œuvre d’Edward Saïd (Clifford, 1996 : 253). Paul dans la contre-écriture est manifeste. Son origine est bien antérieure à celles d’Aimé Césaire, d’Edward Saïd, voire celle de Michel Leiris2. Même si, au début des années 1950, Paul est un jeune homme, sa foi dans la contre-écriture s’appuie sur une longue tradition qui échappe, semble-t-il, à ce grand historien de l’anthropologie qu’est James Clifford. Il semblerait que le courant de « l’anthropologie critique », en ne faisant nulle référence aux auteurs pionniers de l’école haïtienne d’ethnologie, soit passé à côté d’un mouvement qui esquissait, plus ou moins, les premiers contours non seulement de la contre-écriture, mais aussi d’une « anthropologie non hégémonique » (Saillant, 2011). Or, l’initiation à l’anthropologie et le devenir praticien de cette discipline de certains lettrés (ou intellectuels) haïtiens constitue un geste fort. Au grand dam de l’Occident savant, des natifs se mettent à pratiquer l’anthropologie. N’est-ce pas là une application du programme de l’anthropologie critique avant même sa formulation? Quoique ce fut loin d’ébranler l’hégémonie théorique de la civilisation occidentale, des intellectuels haïtiens du 19e siècle, Anténor Firmin, notamment, avec son ouvrage De l’égalité des races humaines [1885], ont ouvert la voie à la remise en cause de l’idéologie de la supériorité raciale et de son apparat scientifique, l’anthropologie racialiste ou physique. On a pris du temps à reconnaître l’œuvre critique de Firmin, sans doute parce qu’il hésite à sortir de l’universalisme européen et de la croyance en la science. La contribution de Jean Price-Mars est plus décisive. La reconnaissance de l’imaginaire du peuple, des petites gens est clairement exprimée chez ce dernier, dès 1919, dans La vocation de l’élite. S’appropriant des outils théoriques qu’on aurait pris pour l’apanage exclusif de l’Occident, l’auteur est l’un des premiers à vouloir décrire la culture haïtienne et à remonter véritablement aux racines africaines, dans son œuvre majeure Ainsi parla l’oncle [1928]. Par cela, il visait non seulement les élites haïtiennes qui ont fait montre de leur mépris de toute forme de culture populaire, mais aussi « des savants [occidentaux][qui] se dotent d’une science qui visera à décrire les différences [des autres] sociétés avec leur propre culture » (Saillant, 2011 : 12). De tous ceux qui se réclament de Price-Mars, Emmanuel C. Paul est un des rares à avoir compris certains enjeux de la pensée ethnologique du principal fondateur de « l’école haïtienne d’ethnologie ». Dans sa contribution aux Témoignages sur la vie et l’œuvre du Dr Jean Price Mars 1876-1956 qu’il a édités avec l’historien Jean Fouchard, Emmanuel C. Paul affirme sans détour à propos de Price-Mars que « la première préoccupation de l’homme a été donc une préoccupation politique » (Fouchard & Paul, 1956: 330). Dans les « Tâches et responsabilités de l’ethnologie », on retrouve le projet price-marsien d’une ethnologie au service de la construction de la nation. Cette vision qu’Emmanuel C. Paul partage avec Jean Price-Mars informe quelque peu l’élaboration de son Panorama du folklore haïtien, même si le premier exprime dans l’introduction de son ouvrage d’autres motifs en lien avec le contexte socio-politique post 1946 et celui des années 1950 et 1960. Cette nouvelle édition du Panorama du folklore haïtien coïncide avec un certain nombre d’initiatives visant le renouveau de la discipline ethnologique en Haïti. Il arrive à un moment où on se préoccupe de rendre accessibles les travaux des premiers ethnologues haïtiens. Dans cette entreprise éditoriale, les éléments du corpus Emmanuel C. Paul méritent une attention particulière. Car, cette figure importante de l’école haïtienne d’ethnologie a produit une œuvre abondante qui n’a pas encore fait l’objet d’études systématiques. Emmanuel C. Paul est, par ailleurs, un auteur-carrefour qui nous permettra de faire le lien entre l’ethnologie haïtienne et l’anthropologie mondiale; d’établir les filiations et les discontinuités entre les pensées des différents ethnologues haïtiens; enfin, de mettre en évidence les limites et de porter plus en avant les études haïtiennes en vogue dans les universités un peu partout dans le monde. Références
Clifford, James, « Sur L’Orientalisme », Malaise dans la culture. L’ethnographie, la littérature et l’art au XXe siècle, Paris: ENSB-A, 1996, pp. 255-276 (traduit de l’anglais : “On Orientalism”, The Predicament of Culture, Cambridge: Harvard University Press, 1988). Fabian, Johannes, Le temps et les autres. Comment l’anthropologie construit son objet, Toulouse: Anacharsis, 2006 (traduit de l’anglais : Time and the other. How Anthropology makes its Object, New York: Columbia University Press, 1983). Marcus, George & Clifford, James (eds.), Writing Culture: the Poetics and Politics of Ethnography, Berkeley: University of California Press, 1986. Paul, Emmanuel C., « L’ethnologie et les cultures noires », Présence africaine, Le 1er Congrès International des Écrivains et Artistes Noirs, Nos. 8-9-10, juin-novembre 1956, pp. 143-153. Paul, Emmanuel C., « Tâches et responsabilités de l’ethnologie », Bulletin du Bureau d’ethnologie, Numéros 17-18-19, déc. 1958-janv.-mars 1959, pp. 11-19. Paul, Emmanuel C., « Vocation de leader chez le Dr Jean Price Mars », Fouchard, Jean et Paul, Emmanuel C. (dir.), Témoignages sur la vie et l’œuvre du Dr Jean Price Mars 1876-1956, Port-au-Prince : Imprimerie de l’État, 1956, pp. 329-334. Poulat, Émile, « Le 1er Congrès International des Écrivains et Artistes Noirs », Archives des sciences sociales des religions, numéro 1, Volume 3, 1957, p. 198. Saillant, Francine, Manifeste de Lausanne, Pour une anthropologie non hégémonique, Montréal: Liber, 2011.