14/08/2014
Écriture et traduction :
Des inédits d’Émile Roumer à l’orée de la montée en puissance du créole
Nous avons le plaisir de présenter au public des inédits du poète haïtien, co-fondateur de la R***e indigène, Emile Roumer : des poèmes de sa composition, des psaumes et des sonnets de Shakespeare traduits en créole. Des lettres familiales, dans cette langue que le poète avait décidément choisi d’habiter, sont l’occasion pour nous de découvrir la double poétique de la traduction et du poème en langue créole développée par Roumer. Cette publication peut s’avérer utile à plus d’un titre. Si de certains, elle entend raviver la mémoire ; pour d’autres, elle veut faire œuvre d’information.
Situation des inédits
Ces textes peuvent aisément être rattachés aux premières tentatives d’établissement d’une littérature haïtienne d’expression créole et au second moment de l’œuvre de Roumer. Tirés des psaumes et des 154 sonnets de Shakespeare, ils s’inscrivent dans cette tendance de la production en créole haïtien consistant, entre autres, à adapter ou traduire des textes canoniques de la littérature et de la culture occidentales en créole. Qu’on se souvienne d’Antigone et Roi Créon de Félix Morisseau-Leroy, ainsi que Oedipe-Roi de Franck Fouché…, au cours des années 1950 et 1960. Jusque-là, les auteurs ne s’intéressaient qu’à des œuvres de la Grèce antique. Par son travail de traduction, Roumer a contribué à enrichir le corpus du créole haïtien d’un pan du domaine judéo-chrétien et de la littérature anglaise. Il ne s’est donc pas contenté de créoliser le français, de le brunir comme dans « Marabout de mon cœur… », mais s’est penché sur la matière de la langue en recourant directement au créole. Sa volonté de « dresser le monument pour la plus grande gloire de la langue créole »(1) , scandée sans équivoque dans sa correspondance, confirme bien cette généreuse intention suivie d’illustration. Ces écrits placent leur traducteur au rang de la « première génération de la littérature créole » (Cf. Max Dominique, Esquisses critiques, 1999). Ainsi, le poète traducteur aura participé de cette tradition désormais universelle qui fait de la traduction l’un des moyens privilégiés pour valoriser une langue minorée ou en quête de dignité, permettant à celle-ci de réaliser du même coup une « accumulation de capital culturel »(2) .
Avec les poèmes, les psaumes et les sonnets shakespeariens constituent de l’avis de son fils, Michel Roumer, qui les a donnés à la rédaction de la R***e, « son œuvre ultime ». Autrement dit, ils sont tous contemporains de l’écriture des dernières publications de E. Roumer : Le caïman étoilé (1963) et de Rosaire couronne sonnets (1964) ou ont été traduits ou composés postérieurement (entre les années 1960 et 1980). Cette affirmation est d’ailleurs attestée par sa correspondance familiale. « Com nous yé a m’ap (…) tradui (…) sonnets Shakespeare yo en créole » écrit-il à sa nièce dans une lettre du 12 juin 1961. Dans une autre lettre(3) datant de 1966, il a fait allusion à la traduction des psaumes comme l’une de ses activités de l’époque. Toutes ces années consacrées à ce projet de traduction signifient bien toute la difficulté de son entreprise. Les poèmes de sa composition, eux, sont traversés par le souffle satirique de son œuvre. En effet, les deux (2) sonnets et le contre rime de la série sont de la même veine que Le caïman étoilé : encore la même diatribe contre l’impérialisme américain ! Ils parachèvent cet aspect déjà bien dessiné de la poésie roumérienne. De ce fait, ils révèlent du même coup les intertextes dont celle-ci se nourrit, la parenté littéraire de Roumer avec Villon « l’aïeul » et Paul-Jean Toulet « le grand frère » assumée n’étant nullement un secret pour des littérateurs avertis (en tout cas, informés de sa production). Les deux (2) sonnets, par leur forme même, signalent une autre constante de sa poésie : son attachement aux formes littéraires européennes, notamment françaises. Pas un seul de ses recueils n’a omis la mise en valeur de ce poème à forme fixe. Son intérêt pour le créole n’a pas pu taire cette affection-là ; au contraire, celle-ci s’enracine dans les intentions qui ça et là alimentent son projet de traduction.
Poétique de la traduction : validité et intérêt
Maintenant, attardons-nous un peu plus sur la manière du traducteur Roumer. Dans sa correspondance, celui-ci souligne et réitère sa détermination à rester fidèle à l'original. Il s’agit pour lui d’aller jusqu’à restituer la métrique anglaise par exemple : « m’ tradui l’ ac même vers dix pieds original la »(4) confie-t-il à sa nièce. Cette même préoccupation se lit en s’amplifiant dans le courrier de décembre 1987: « m’ouè possibilité traduit pentamètre anglé a par pentamètre créole », « Donc m’obligé réécri 154 sonnets yo en pentamètres et ce la histoire a mangonmin ». Ces passages épistolaires révèlent donc certaines intuitions de Roumer en matière de traduction telles la reconnaissance de la difficulté d’une « bonne » traduction, la conservation des marques formelles du texte initial (la versification, par exemple)… A notre avis, cette volonté de suivre la lettre des textes ne s’applique pas tellement aux psaumes. Mais bien évidemment aux sonnets de Shakespeare. En effet, dans la traduction (en) créole qu’il a donnée de ces poèmes, il s’est rarement détaché de l’original. Une lecture comparée des deux sonnets traduits et de leur texte source laisse bien lire la proximité des deux versions : non seulement, la traduction suit l’original mot à mot, mais de plus elle parvient à respecter au possible la forme du sonnet élisabéthain (soit trois (3) quatrains suivi d’un distique), adoptée par le poète anglais. A cette fidélité caractérisée, notre poète traducteur a malheureusement sacrifié quelque peu la lisibilité des sonnets shakespeariens ainsi traduits.
Rendus dans un créole à orthographe étymologique, ceux-ci affichent une certaine prétention poétique affectionnée par le traducteur Roumer. Cette présomption de poéticité, assumée par Roumer dans des assertions consignées entre autres dans les lettres citées, est rendue manifeste aussi par la récurrence dans les psaumes de plusieurs jeux rhétoriques dont des répétitions et des inversions. Les répétitions pour la plupart aident ici à scander certaines expressions. Citons par exemple : « cé heureux l’ heureux » (Ps 1, l 1), « cé crasé n’a crasé l’ » (Ps 2, l 6), « ala enpile l’ennemi m’enpile » (Ps 3, l 3), « longé m’ longé corps m’ »(Ps 3, l 11), « Rhélé m’ rhélé ou »(Ps 4, l 3), « cé rende m’a rende li grâce »(Ps 138, l 5)… Ces retours de termes (récurrences) coïncident souvent avec la mise en relief d’actions, d’états ou de situations ; surtout ceux introduits par le morphème "cé". Ce procédé confère une certaine expressivité au texte traduit, une valeur incantatoire à divers passages. Les répétitions y assument aussi une fonction mnémotechnique. Quant aux inversions, sans être plus nombreuses, elles expriment sans doute la quête d’un certain rythme, déjà rendu de façon sous-jacente par les séries de répétitions. Énumérons-en quelques unes : « … qui lan conseil impies pas allé » (Ps 1, l 2), « …voie justes yo connin » (Ps 1, l 17), « dlo lan gé n’ té chita » (Ps 137, l 2), « … promesse bouche ou yo tendé » (Ps 138, l 11). Elles imposent de part en part une diction particulière à celui qui s’aventurera à lire chacun des psaumes concernés. De même, elles semblent révéler le désir du poète traducteur de résister à la tentation de l’oral, si inhérent à l’origine des psaumes et si prégnant en créole, en mettant en évidence la dimension écrite qui devrait caractériser ses traductions. Cette coprésence des répétitions et des inversions révèle donc le dilemme du poète traducteur à faire primer l’écrit sur l’oral. Dans l’ensemble, ces psaumes en créole de Roumer, comparés à ceux de certaines traductions françaises, se rapprochent en bien des endroits de la version française de la Bible de Jérusalem.
En apportant de cette façon un soutien significatif au créole littéraire, Roumer a été confronté aux brûlantes difficultés que pose la problématique de la traduction à tous ceux qui s’y risquent : Faut-il rester fidèle à l’original ou s’en éloigner ? Peut-on choisir sans courir aucun risque ? Fidélité et liberté, quel degré ? Roumer pouvait-il échapper à ces paradoxes ? Tout au moins, a-t-il pu mettre en œuvre son désir d’habiter la langue créole et de la valoriser en tentant de la faire endosser l’apport écrit d’autres langues. Indéniable la valeur historique de sa contribution.
Fritz Berg Jeannot
Aix-en-Provence, décembre 2004.
Notes
1. Lettre à M. Léonce Viaud, Ministre de l’Education Nationale, le 26 septembre 1966.
2. Pascale Casanova, « Consécration et accumulation du capital culturel : la traduction comme échange inégal », in Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 144, septembre 2002.
3. Voir note n° 1.
4.Même courrier qu’à la note n° 3.