03/04/2026
CERMICOL : d’un centre de rééducation à un espace de survie — l’alerte silencieuse des mineurs.res et des femmes détenus en Haïti
Rapport ASCH-06
Ce qui fut autrefois le Centre de Rééducation des Mineurs en Conflit avec la Loi (CERMICOL) n’est plus aujourd’hui fidèle à sa vocation initiale. Pensé comme un espace d’encadrement, d’éducation et de réinsertion pour les mineurs, il s’est transformé, sous la pression des crises sécuritaires et carcérales, en un lieu de détention tripartite où cohabitent désormais mineurs.res, femmes incarcérées, et des hommes détenus, déplacés de prisons détruites par la violence des gangs et l'insécurité accrues.
Derrière cette reconfiguration improvisée se cache une réalité alarmante, marquée par des violations graves et répétées des droits humains.
À travers cet article, nous nous intéressons aux deux premières catégories de détenues (mineurs et femmes).
Une population vulnérable entassée dans un espace inadapté:
Le CERMICOL accueille aujourd’hui :
88 mineurs garçons, dont aucun n’est condamné
14 mineures filles, dont 1 seule condamnée
127 femmes détenues, dont :
17 condamnées
110 en détention préventive prolongée
Ces chiffres révèlent une réalité troublante : la grande majorité des personnes privées de liberté au CERMICOL n’ont pas encore été jugées. Elles sont enfermées, parfois depuis des années, sans condamnation, en violation du principe fondamental de la présomption d’innocence.
La détention préventive prolongée constitue l’un des problèmes les plus criants. Sur 127 femmes détenues, 110 attendent encore leur jugement. Cette situation n’est pas seulement une défaillance judiciaire ; elle est une atteinte directe aux droits fondamentaux.
Chez les mineurs, le constat est encore plus choquant : aucun des 88 mineurs garçons n’est condamné. Le CERMICOL devient ainsi un lieu où l’attente remplace la justice, et où l’incertitude détruit lentement l’espoir.
La transformation du CERMICOL en complexe pénitentiaire a aggravé des conditions déjà précaires :
Surpopulation carcérale : les infrastructures ne sont pas conçues pour accueillir une telle diversité de détenus.
Manque d’accès à l’eau potable et aux installations sanitaires adéquates, favorisant la propagation de maladies.
Hygiène insuffisante, notamment pour les femmes, avec un accès limité aux produits d’hygiène menstruelle.
Absence ou insuffisance de soins médicaux réguliers, dans un contexte où les besoins sont accrus.
Les décès enregistrés: une femme en 2025 et une autre en mars 2026 — rappellent tragiquement les conséquences de ces manquements.
L’alimentation des détenues et des mineures est largement insuffisante, tant en quantité qu’en qualité. La malnutrition fragilise les organismes, particulièrement ceux des jeunes filles en pleine croissance et des femmes souvent déjà vulnérables.
Une alimentation inadéquate dans un contexte carcéral n’est pas une simple négligence : c’est une forme de traitement inhumain et dégradant.
Une cohabitation à risques : mineurs.res, femmes, hommes dans un même espace
Le CERMICOL n’a ni l’architecture ni les ressources nécessaires pour garantir une séparation stricte et sécurisée entre les différentes catégories de détenues.
La cohabitation de ces 3 catégories de détenus dans un même environnement pose de graves problèmes :
risques accrus de violences et d’abus,
absence d’encadrement spécialisé pour les mineurs,
perte totale de l’approche éducative au profit d’une logique carcérale.
Cette situation viole les standards internationaux, notamment ceux relatifs à la protection des enfants privés de liberté.
Des efforts insuffisants face à l’ampleur de la crise
Des libérations ont été enregistrées :
Mineurs libérés : 11 en 2025, 9 en 2026
Mineures filles libérées : 5 en 2025, 2 en 2026
Femmes libérées : 43 en 2025, 14 en 2026
Ces chiffres, bien que positifs, restent insuffisants face au flux des nouvelles incarcérations et à la lenteur judiciaire.
Une urgence de droits humains
La situation au CERMICOL interpelle directement les autorités haïtiennes et la communauté internationale. Elle met en lumière une crise profonde du système pénitentiaire et judiciaire, où les plus vulnérables — mineures et femmes — paient le prix fort.
Recommandations urgentes aux autorités judiciaires:
Accélérer le traitement des dossiers pour réduire drastiquement la détention préventive prolongée;
Mettre en place des audiences correctionnelles spéciales pour les mineurs et les femmes;
Favoriser les alternatives à la détention, notamment pour les mineurs et les infractions mineures.
À l’administration pénitentiaire:
Assurer une séparation stricte entre mineures et femmes adultes;
Améliorer immédiatement les conditions sanitaires et hygiéniques;
Garantir un accès régulier aux soins médicaux et aux produits d’hygiène.
Au gouvernement haïtien:
Réhabiliter ou reconstruire des infrastructures adaptées pour chaque catégorie de détenus;
Renforcer les budgets alloués à l’administration pénitentiaire;
Intégrer une approche basée sur les droits humains dans la gestion carcérale;
Aux organisations nationales et internationales:
Intensifier les interventions humanitaires (santé, nutrition, hygiène);
Renforcer l’assistance juridique aux détenues;
Plaider pour une réforme structurelle du système judiciaire et pénitentiaire;
Conclusion : restaurer la dignité, rétablir la justice
Le CERMICOL n’est plus un centre de rééducation. Il est devenu le symbole d’un système pénitentiaire en crise, où l’urgence humanitaire se mêle à l’injustice judiciaire.
Agir n’est plus une option. C’est une obligation morale, juridique et humaine.
Car derrière chaque chiffre, il y a une vie. Et derrière chaque vie, un droit fondamental à la dignité.