19/10/2025
**COMMUNICATION À LA PRESSE APRÈS L'ASSASSINAT DE MAURICE BISHOP**
- Jean GIRARD -
Un reggae de Marley dit :
*"How long shall they kill our heroes while we stand aside and look?"*
*"Combien de temps vont-ils encore tirer sur nos héros et nous rester là, sur le côté, à regarder ?"*
La date du 19 octobre restera dans nos mémoires comme l'une des plus noires et des plus horribles de l'histoire de la Caraïbe. Mercredi, à Gr***de, une armée a tourné ses fusils contre son peuple et contre ceux que ce peuple avait choisis pour conduire ses affaires. Mercredi, Maurice BISHOP, Premier ministre et co-fondateur du parti New Jewel Movement, ainsi que trois de ses ministres, Unison WHITEMAN (Ministre des Affaires étrangères), Norris BAIN (Ministre du Logement) et Jacqueline CREFT (Ministre de l'Éducation, de la Culture, de la Jeunesse, des Sports et des Affaires sociales), ainsi que deux dirigeants syndicalistes, Vincent NOEL (Président du Syndicat "Bank and General Workers Union") et Fitzroy BAIN (Président du Syndicat "Agricultural and General Workers Union"), ont été assassinés, exécutés. Mercredi, l'espoir d'un peuple a été assassiné.
Il ne faut pas que nous regardions ces tragiques événements comme une affaire lointaine, qui ferait la une de l'actualité pendant quelques jours avant de sortir de nos esprits. Ce qui s'est passé à Gr***de nous concerne directement et il serait criminel de la part des Guadeloupéens d'y rester indifférents. Gr***de est une sœur de la Caraïbe, proche non seulement par la géographie, mais aussi par l'histoire. Ancienne colonie française, Gr***de a, comme les autres îles des Petites Antilles, connu une histoire parallèle à celle de la Guadeloupe et de la Martinique. Petite île à la recherche de la liberté et de la souveraineté, Gr***de était à l'avant-garde d'un combat urgent pour la décolonisation, pour le développement, pour la dignité.
Il faut s'arrêter un moment sur la personnalité de Maurice BISHOP, cet avocat de 38 ans dont la vie a été marquée par le combat. Rentré au pays en 1970, après des études de Droit en Angleterre et une action militante au sein de l'émigration antillaise à Londres, Maurice BISHOP a très vite regroupé autour de lui les espoirs d'un peuple agressé par la tyrannie du dictateur Eric GAIRY. Avec son parti, le New Jewel Movement, il a lutté, a été emprisonné, blessé, battu. En 1974, son père, Rupert BISHOP, a été assassiné par les forces du dictateur. Pendant neuf années, Maurice BISHOP et ses amis ont défendu la liberté de leur peuple. Le 13 mars 1979, alors que GAIRY s'apprêtait à les faire éliminer, Maurice BISHOP s'emparait du pouvoir sans violence et mettait fin à des années de terreur.
Je ne m'étendrai pas sur la personnalité de Maurice BISHOP, sans doute l'une des plus fortes et des plus attachantes figures politiques de la Caraïbe moderne. Il suffit de voir son visage ou d'écouter ses déclarations pour se rendre compte que cet homme avait une envergure exceptionnelle, des qualités qui faisaient de lui l'un des plus grands leaders de la Caraïbe et du Tiers-Monde. Depuis quatre ans et demi, les médias avaient souvent essayé de nous donner de Maurice BISHOP et de la révolution grenadienne une image faussée. Mais il suffisait de passer quelques heures à Gr***de et d'y voir l'action menée par ce gouvernement révolutionnaire pour savoir que cette Révolution était extraordinairement populaire et que celui qui la dirigeait, Maurice BISHOP, était avant tout un démocrate.
L'expérience de la Révolution grenadienne connaissait certes ses faux pas, ses échecs, ses difficultés. Mais elle était aussi, à bien des égards, exemplaire. Exemplaire par la tentative de mise en place d'une démocratie directe, reposant sur la participation du peuple. Exemplaire par sa politique sociale, unique dans la Caraïbe. Des structures comme le Centre d'Éducation Populaire avaient ainsi permis d'en finir avec l'analphabétisme et de mettre à portée de tout un peuple les outils du savoir. Exemplaire aussi par son action culturelle, qui avait redonné aux masses de la Gr***de la fierté de leur histoire et de leur culture. Exemplaire enfin par sa volonté de sortir de la domination impérialiste, de quelque bord qu'elle soit. Maurice BISHOP croyait fermement au non-alignement. Il croyait que les peuples de la Caraïbe et du Tiers-Monde peuvent et doivent choisir eux-mêmes leur voie. Il est terrifiant de penser que c'est peut-être pour cela que cette Révolution a été assassinée le mercredi 19 octobre.
Aujourd'hui, une voix unanime s'élève pour dénoncer ces horribles crimes. Dans toutes les capitales, on exprime l'horreur et l'indignation. Et ceci est réconfortant. Mais il ne faut pas oublier que pendant quatre ans et demi, depuis l'accession de Maurice BISHOP au pouvoir, le gouvernement grenadien a été harcelé, isolé, menacé, simplement parce qu'il avait choisi de diversifier ses alliances internationales et d'affirmer son réel non-alignement. Ceux qui aujourd'hui pleurent la disparition de Maurice BISHOP sont souvent ceux qui, durant ces dernières années, ont, par leurs attaques, provoqué certaines radicalisations du régime. Ce sont eux qui ont, à Gr***de comme sur la scène internationale, affaibli la position de Maurice BISHOP et préparé sa chute.
Aujourd'hui, à l'issue d'événements aussi tragiques, il nous faut, nous Guadeloupéens, en tirer certaines leçons :
- Depuis plus de trois siècles, le colonialisme nous a divisés. Nous ne savons pas ce qui se passe chez nos voisins de la Caraïbe, et cette division, ce morcellement, sont la cause de notre faiblesse. Il nous faut désormais comprendre que pour gagner le combat pour la liberté et la dignité, la solidarité entre les peuples de la Caraïbe est indispensable.
- Il nous faut réaffirmer le droit des peuples à l'autodétermination, au libre choix de leurs alliances. Personne, de quelque bord qu'il soit, ne peut nous dicter la voie à prendre et la politique à suivre.
- Il nous faut comprendre que seules des solutions originales, puisées (comme le faisait Maurice BISHOP) dans les talents et les ressources de nos peuples, peuvent nous permettre de mettre nos pays - quelles que soient leurs attaches - sur la voie d'un réel développement.
- Et il nous faut enfin, reprenant encore le flambeau tenu haut par Maurice BISHOP, lutter sur tous les fronts pour faire enfin de la Caraïbe une ZONE DE PAIX. C'était le sens du combat du gouvernement révolutionnaire de Gr***de, et Maurice BISHOP s'était fait l'avocat passionné d'une démilitarisation de la Caraïbe. Malheureusement, les menaces d'agression, proférées en premier lieu par les États-Unis, ont contraint ce gouvernement à s'armer pour sa défense. Mercredi dernier, ces armes se sont retournées contre les représentants légitimes du peuple, contre le peuple lui-même.
Il nous faut tirer ces leçons pour que ces horribles événements de mercredi, qui nous ont fait perdre à la Caraïbe et au monde l'un de leurs remarquables hommes d'État, contribuent un peu moins à plonger la Caraïbe, et donc la Guadeloupe, dans une situation encore plus dramatique.
Grand-Bourg, le 21 octobre 1983.
---
(1) Eric GAIRY : Ancien syndicaliste, au début très populaire. Premier mandat de 1951 à 1962. Réélu ensuite en 1967. Installe alors une véritable dictature, avec ses fameux Mongoose Gang (Macoutes) - Aide militaire de Pinochet - Soutien des U.S.A. "Fou", magie noire et OVNI.
(2) Le New Jewel Movement : Fondé en 1974, avec la fusion de deux organisations créées l'année précédente :
- le "Movement for Assemblies of the People" (avec Bishop et Renrich Radix)
- le "Joint Endeavour for Welfare, Education and Liberation" - JEWEL (avec Unison Whiteman).
https://www.facebook.com/share/v/1HKTd7aixM/?mibextid=wwXIfr