24/09/2026
Grandes Assises de la Jeunesse du Woleu : trois ans après, que reste-t-il ?
Le 29 avril 2023, se tenaient à Oyem les Grandes Assises de la Jeunesse du Woleu (GAJW). Une rencontre de jeunes regroupés autour d’un seul idéal : donner une tribune à la jeunesse de la province pour pouvoir s’exprimer librement, sans langue de bois, mais dans le respect des règles et de chacun. Cet événement, mis en place par un groupe restreint de jeunes, avait connu un engouement inattendu, surtout à cette période où une grande partie de la jeunesse ne faisait plus confiance aux politiques. Nous avons vu, pour la première fois, des jeunes de tous les bords se lever ensemble : opposants, partisans du pouvoir en place, indépendants, apolitiques. Tous étaient réunis dans le but de parler, de discuter et de proposer ensemble des solutions. Oui, les jeunes avaient déjà compris à cette période que leurs aînés, ceux qui étaient au pouvoir, ne parlaient pas toujours en leur nom. Oyem, pour ne citer que cette ville, sombrait dans l’oubli avec des routes extrêmement dégradées, peu de perspectives pour les jeunes et très peu de projets visibles à leur endroit. À la place, les jeunes avaient surtout droit aux discours des politiciens qui avaient pris l’habitude de les solliciter en période électorale et, une fois les élections terminées, de couper complètement les ponts avec eux.
J’avais eu le privilège d’être au centre de cette organisation puisque j’occupais à la fois le poste de président et celui de responsable de la stratégie de communication de l’événement. Et je pense que nous avions élaboré une stratégie tellement efficace que, dès les premières publications, les GAJW avaient été catégorisées comme un événement de l’opposition. Cela nous avait valu, dans un premier temps, d’être suivis par les services de renseignement. Je tiens d’ailleurs à les remercier au passage, car lors de l’événement, ils étaient présents et nous avaient plutôt bien accompagnés. Mais les GAJW représentaient pour moi bien plus qu’un simple événement : c’était aussi une première étape dans le monde de la politique. Un monde dans lequel certains jeunes, qui espéraient probablement bénéficier des avantages du pouvoir, s’étaient érigés contre nous. J’avais alors découvert que certains étaient convaincus à 300 % d’être les seuls capables d’organiser ce type d’événement dans la province. Dans leur esprit, tout devait obligatoirement passer par eux et, sans leur bénédiction, rien ne pouvait se faire. Mais ils avaient négligé tout l’amour que nous avions mis dans ce projet. Ils avaient minimisé nos mamans, qui avaient également pris cette initiative à cœur, mais surtout cette tranche de jeunes de la province qui se sentait complètement ignorée. À certains moments, Oyem donnait presque l’impression de fonctionner comme dans certains films de mafia sicilienne : tu veux organiser quelque chose, il faut d’abord obtenir la bénédiction de certaines mains noires, sinon le boycott est immédiat.
Malgré tout, nous avons organisé les Assises. Malgré le boycott, malgré les pressions et malgré les menaces, l’événement a eu lieu et s’est déroulé sans incident. Je me rappelle notamment de la parole d’un ministre de cette époque qui m’avait dit : « On m’a donné de fausses informations sur vous. Au final, vous n’êtes pas de mauvais petits. Au contraire, je n’ai jamais été aussi bien accueilli par des jeunes depuis que je fais de la politique. » Cette phrase m’est restée parce qu’elle illustre, à mon sens, l’une des causes de l’échec politique de certains grands responsables : les personnes qui jouent les intermédiaires. Lorsque le responsable politique ne rencontre plus directement sa population, il finit parfois par connaître celle-ci à travers les informations que lui transmettent ceux qui prétendent parler en son nom. On lui dit qui est fréquentable, qui ne l’est pas, qui représente la jeunesse et qui ne la représente pas. Et finalement, on construit un mur entre le décideur et ceux qu’il devrait écouter.
Trois ans plus t**d, nous sommes en 2026 et j’entends certaines personnes demander : « Après les Assises, c’était quoi le résultat ? » À ces personnes, je dirai simplement de ne pas négliger ce que nous avons fait et les fruits qui en ont découlé. Premièrement, tenir tête à l’ancien système était un risque énorme. Ensuite, même si certains ne viennent pas forcément vous le dire, plusieurs jeunes ayant joué un rôle lors des Grandes Assises occupent aujourd’hui des responsabilités importantes dans des administrations gabonaises : conseillers de ministres, directeurs généraux, maires, députés, chargés d’études, etc. Certains étaient déjà engagés avant les Assises, d’autres ont poursuivi leur chemin après, et il serait évidemment excessif de dire que les GAJW sont à l’origine de leurs parcours. Mais il serait tout aussi injuste de considérer que cette expérience n’a rien produit. Une rencontre peut créer des réseaux, une discussion peut ouvrir une porte, une prise de parole peut révéler un talent et une responsabilité associative peut apprendre à diriger. Grâce à cette expérience, certains de nos frères se sont également lancés ouvertement en politique, démontrant qu’il n’est pas nécessaire d’être millionnaire pour s’engager. Il faut des idées, de la conviction, du courage et la capacité de commencer avec les moyens dont on dispose.
Et même si certains pensent que nous avons échoué, je leur répondrais que nous avons longuement appris. Nous avons appris sur la nature humaine, sur l’abnégation, la détermination, les intimidations, la gestion de projet, mais aussi sur la fourberie de certains frères. Nous avons découvert certains complexes de supériorité qui, lorsqu’on les observe de près, reposent parfois sur très peu de choses. Mais surtout, nous avons appris une chose fondamentale : on peut ralentir une jeunesse, tenter de l’intimider ou essayer de la diviser, mais lorsqu’une jeunesse parle d’une seule voix et croit réellement à quelque chose, il devient très difficile de l’arrêter.
C’est justement ce qui me pousse aujourd’hui à poser une question à certains de ceux qui, à l’époque, considéraient que nous n’avions rien à faire là, et qui, pour certains, occupent encore aujourd’hui les mêmes responsabilités dans la province : qu’avez-vous fait depuis ? Cela fait trois ans qu’aucun événement comparable n’a véritablement remis la jeunesse au centre. Trois ans que vous n’avez pas forcément proposé de nouvelles idées. Trois ans que cette jeunesse que vous disiez aimer vous attend. En dehors des périodes électorales, où, rappelons-le, beaucoup de Gabonais avaient surtout voté pour un projet porté au niveau national, cela fait trois ans que cette jeunesse attend qu’on redescende vers elle. Qu’on aille la voir. Qu’on lui parle. Qu’on l’écoute. Qu’on discute avec elle. Qu’on construise avec elle. La jeunesse n’a pas besoin qu’on se souvienne d’elle uniquement lorsque les échéances électorales approchent.
Il est très facile de dire qu’on aime la jeunesse. Il est très facile de faire des discours, de prendre des photos avec elle ou de lui promettre des choses lorsqu’on a besoin de ses voix. Mais il est beaucoup plus difficile de mettre des projets en place lorsque personne ne vous y oblige. Alors, lorsque nous déciderons d’organiser une deuxième édition des GAJW, irez-vous encore dire aux hommes de pouvoir que nous sommes des rebelles, des impolis ou je ne sais quoi encore ? Irez-vous encore expliquer que nous sommes contre vous simplement parce que nous avons décidé de donner la parole aux jeunes ? Vous voyez, il est très facile de dire non. Il est beaucoup plus difficile de construire quelque chose malgré les moyens limités. Ce n’est pas dans cinq ans, lorsque les échéances électorales seront proches, qu’il faudra vous rappeler que la jeunesse compte. C’est maintenant qu’il faut aller la consulter, discuter avec elle, écouter ses préoccupations, proposer et surtout mettre en place de vrais projets.
Je veux terminer en saluant toutes celles et tous ceux qui, de près ou de loin, ont cru au projet, nous ont aidés et nous ont accompagnés. Je salue également ceux qui s’y sont opposés. Parce que, sans vous, cet événement n’aurait probablement pas bénéficié d’autant de publicité. Sans vos menaces, sans vos réunions nocturnes pour nous faire abandonner, sans vos tentatives de nous décourager, les GAJW n’auraient peut-être pas laissé la même empreinte. D’une certaine manière, vous avez contribué, vous aussi, à écrire cette histoire. Vous vouliez peut-être nous arrêter, mais vous avez finalement contribué à faire connaître le projet.
Aujourd’hui, le terrain est libre. Travaillez. Essayez. Construisez. Nous vous regardons. Nous ne sommes pas dans une logique de revanche. Nous voulons simplement voir notre province avancer et notre jeunesse être réellement considérée. Nous sommes nombreux aujourd’hui à être loin de la province, pris par nos vies professionnelles et nos responsabilités. Mais être loin ne signifie pas avoir oublié. Tôt ou t**d, nous reviendrons, parce que nous avons désormais un devoir envers ceux qui viennent après nous, envers nos petits frères, envers cette jeunesse qui mérite qu’on lui donne des raisons de croire en son avenir.
Nous reviendrons non pas pour reprendre une place, mais pour accompagner. Nous reviendrons pour transmettre. Nous reviendrons pour construire. Parce qu’au fond, les GAJW n’étaient pas simplement une rencontre de jeunes. C’était la preuve qu’une jeunesse qui décide de se prendre en main peut écrire elle-même une partie de son histoire.
Trois ans après, les GAJW ne sont peut-être pas la fin d’une histoire. Elles étaient peut-être simplement le début.