27/12/2025
Très beau témoignage extrait de La Haute-Marne dans guerre 1939-1945 qui démontre l’adaptation des équipes au sol au dernier moment et qui explique la différence que nous trouvons parfois entre les coordonnées géographiques sur les rapports de missions des aviateurs et la localisation exacte des terrains.
Témoignage de Marcel THIVET sur le parachutage de Leffonds:
"C’est vers le milieu du mois de mai 1944, sans pouvoir préciser la date exacte, que j’ai reçu la visite de mon très bon camarade Hubert Aubry, accompagné d’un jeune homme qu’il m’a présenté sous le nom de « André le Suisse ». Hubert m’a fait part de sa volonté de reprendre la lutte contre les Allemands et il m’a demandé si je voulais l’aider à constituer un maquis à Leffonds. J’ai accepté aussitôt et il m’a parlé d’un parachutage possible dans la région. Tous trois, nous avons commencé la recherche d’un terrain. D’un commun accord, notre choix s’est arrêté sur une assez grande parcelle située entre le hameau de Mormant et le bois du même nom, territoire de Leffonds. Bien entendu la visite de Hubert et de son ami s’est déroulée dans la plus grande discrétion à l’insu des habitants du village. Hubert m’a dit le lendemain qu’il repartait pour la Suisse pour obtenir un parachutage par l’intermédiaire du Consulat Britannique.
Hubert et André le Suisse sont revenus au village le 25 mai 1944. Je les ai hébergés dans une maison appartenant à mes parents et où j’avais ma chambre. Hubert m’a alors confirmé qu’il avait obtenu un parachutage pour le 29 mai, vers 23 heures. Il m’a expliqué les opérations à effectuer pour réceptionner les containers. Comme à l’époque les lampes électriques de poche et surtout les piles étaient presque introuvables, il avait apporté avec lui quatre petites lampes rondes. Il m’avait demandé de trouver quelques camarades en qui on pouvait avoir toute confiance. J’ai donc contacté trois jeunes gens du village : Robert Devilliers, Georges Mathieu et René Hacquin, instituteur au village. J’étais chargé d’écouter la radio de Londres et particulièrement les messages personnels. Celui qui nous concernait était : « Hubert ira à la pêche ce soir. » Le 29 mai, j’ai donc entendu le fameux message. Aussitôt j’en ai avisé Hubert qui m’a dit : « C’est pour ce soir. »
Vers 20 h 30, à travers champs, nous nous sommes rendus au lieu prévu, individuellement. Nous étions six. Un orage a éclaté vers 23 heures. Nous avons fait les signaux convenus : 3 lampes allumées et formation de la lettre K en morse par Hubert lorsque nous avons entendu un avion, mais en raison probablement des nuages assez bas, il n’a pu nous repérer. Notre attente s’est poursuivie jusqu’à 2 heures du matin, mais en vain. Le lendemain, aucun message de Londres. Pas davantage le 31. Toutefois nous nous rendions sur le terrain. Le 1er juin, le message : « Hubert ira à la pêche ce soir » court à nouveau sur les ondes.
Le départ est prévu pour 21 h 30, mais les camarades des jours précédents, découragés et n’y croyant plus, refusent de venir. Nous ne sommes plus que trois. Hubert, André le Suisse et moi. La fatigue des nuits précédentes se fait sentir, tous les déplacements s’effectuant à pied. Hubert décide d'abandonner le terrain homologué, trop loin, et de se rendre au lieu-dit « Derrière le Bois Moyen », territoire de Leffonds, à environ 1 km du village et 3 km du terrain de Mormant. Sur place les dispositions sont prises. Comme nous ne sommes plus que trois, une première lampe, allumée, est placée au sol calée par des pierres ; une deuxième est tenue par André le Suisse, la troisième par moi et la quatrième par Hubert, suivant le dispositif prévu, soit trois lampes en lignes espacées de 80 à 100 m, et la quatrième à environ 15 m de la troisième, en équerre. La lettre code retenue, le K (trait-point-trait) doit être transmise par Hubert, lampe n° 4. Toutes les lampes sont blanches. Hubert m’avait expliqué que la première chose à faire aussitôt les « colis » arrivés au sol était de décrocher les parachutes et de les rouler.
Vers 23 heures nous entendons un avion qui approche mais à haute altitude, et à notre grande déception, il s’éloigne.
Vers 23 h 30, nouvelle alerte et il semble, que cette fois, ce soit la bonne, Le bruit des moteurs s’amplifie et un gros appareil passe au-dessus de nous. Hubert transmet le code. L’avion vire à gauche et se présente à nouveau à assez basse altitude.
Tout à coup nous voyons les corolles de parachutes ; huit soutenant chacun un « colis » qui descendent lentement vers le sol. L’avion vire à nouveau et au cours d’un autre passage largue encore huit parachutes. Nous ne bougeons toujours pas lorsque l’appareil passe une dernière fois sans rien lâcher et s’éloigne.
Aussitôt, dans l’obscurité, nous nous précipitons pour décrocher les parachutes. Au troisième, au lieu d’un « colis », c’est un homme qui se dresse devant moi et m’appuyant un pistolet sur la poitrine, me dit : « Vite le mot de passe. » Plus mort que vif, je lui réponds que je ne l’ai pas. Il ajoute : « Et Hubert ?» Je lui réponds : « Oui, Hubert est là. » « Bon ça va », dit-il en rengainant son arme.
Hubert nous rejoint, accompagné d’un second parachutiste. Courte discussion, une gorgée de whisky offerte par nos visiteurs pour nous remettre de nos émotions, et au travail. À noter que Hubert ignorait que ce parachutage d’armes était accompagné. Les parachutes sont roulés et cachés dans la forêt proche. Les lourds containers munis de poignées sont portés à quatre et dissimulés dans les taillis Le jour commence à poindre lorsque le dernier « colis » est transporté. Il en manque un qui n’a pu être découvert malgré les recherches effectuées les jours suivants. Je rentre à la maison et les quatre hommes passent la journée dans la forêt. Je leur apporte les repas de midi et du soir. Dès la tombée de la nuit, à l’aide d’un cheval attelé d’un tombereau, les premiers containers sont transportés dans un bâtiment à proximité de la ferme de « Beauvoisin », territoire de Bugnières, où ils sont cachés. Pour effectuer le transport de la totalité des containers, il faut trois nuits consécutives. Robert Devilliers et Georges Mathieu participent activement à ces transports. Au petit matin, Hubert, André le Suisse et les deux parachutistes reviennent dans ma chambre où ils se reposent"