04/08/2025
"Les différents paradigmes pédagogiques de Montessori et Freinet.
1. Une nébuleuse pédagogique contemporaine
Aujourd’hui, dans les publications à destination du « grand public » français, on invoque simultanément Montessori et Freinet ; on y ajoute, en général, Steiner et aussi parfois la référence à Reggio Emilia et à Malaguzzi.
Tout cela constitue une sorte de nébuleuse dont on dit qu’elle permet de faire, tout à la fois, le bonheur et la réussite scolaire des enfants.
De nombreux magazines présentent ces auteurs comme un « tout », sans voir ce qui les distingue et ce qui les sépare.
Ils les réunissent autour de quelques principes très généraux qu’on dit applicables aussi bien en classe qu’en famille : le respect, la bienveillance, l’écoute, la prise en compte des différences, les méthodes actives, etc.
Le tout dans une rhétorique où domine la métaphore florale de « l’épanouissement » et une conception très endogène du développement : l’enfant serait un être idéal, une sorte de petit génie merveilleux qui désire spontanément apprendre et cherche naturellement à communiquer et à construire avec les autres.
2. Une simplification abusive
Ce discours est, évidemment, un contresens au regard de Freinet comme de Montessori :
on prend chez eux quelques formules qui, au moment où elles ont été prononcées, avaient surtout pour objectif de « tordre le bâton dans l’autre sens », selon la formule de Descartes, et l’on en fait une « théorie générale » de l’éducation.
On oublie que, face à l’éducation corsetée du début du XXème siècle, dans une institution scolaire très normalisante, construite autour de « dispositifs disciplinaires », selon l’expression de Michel Foucault, il fallait d’abord s’insurger, se révolter, revendiquer le droit de l’enfant à une existence personnelle, à une expression de ses désirs jusque-là ignorés ou systématiquement refoulés ; il fallait exiger la reconnaissance de la socialité enfantine alors systématiquement méprisée ou réprimée.
3. Droits de l’enfant et devoir d’éducation
Pourtant, l’immense majorité des pédagogues de l’Éducation nouvelle – et, en particulier, Montessori et Freinet – n’ont jamais séparé les droits de l’enfant et le devoir d’éducation de l’adulte.
Ni Montessori, ni Freinet n’étaient « spontanéistes » ; ils assumaient parfaitement le dénivelé éducatif entre l’adulte et l’enfant, même si, pour l’un et pour l’autre, l’enfant était « de même nature que l’adulte ».
L’un et l’autre ont donc travaillé à l’élaboration de « méthodes pédagogiques », la première à travers l’élaboration d’« outils », le second à travers la mise au point de « techniques ».
L’un et l’autre n’ont jamais confondu «spontanéité» et « liberté » : ils étaient parfaitement conscients que l’expression purement spontanée des enfants ne fait que reproduire les inégalités et les stéréotypes ;
ils savaient que chaque enfant doit être confronté à des situations pensées, structurées et régulées par l’adulte afin de pouvoir progresser.
Mais ils différaient précisément dans le type de situations et de matériel à leur proposer.
4. Le matériel Montessori
Maria Montessori a conçu des outils très précis, censés, en même temps, correspondre aux « lois du développement de l’enfant » et à la structuration des savoirs :
les blocs logiques, comme l’ensemble de son matériel, constituent ainsi une « interface » entre l’intelligence de l’enfant et la structure des mathématiques.
Ils fonctionnent parce qu’il y a, en principe, un isomorphisme rigoureux entre leur « forme », la « forme » de l’esprit de l’enfant à une période donnée et la « forme » de la connaissance à acquérir ;
ces trois éléments se superposent comme trois « couches » et s’ajustent si précisément que l’enfant en est heureux en même temps qu’il devient savant :
c’est cet « ajustement » que Montessori désigne par l’expression d’« esprit absorbant »…
Un ajustement qu’il ne faut pas interrompre inutilement par des interventions intempestives de l’adulte ou de ses camarades qui ne feraient que distraire l’enfant de l’essentiel.
Il y a là la recherche d’une sorte d’harmonie qui, d’ailleurs, pour Maria Montessori, est le signe de la réussite de la relation pédagogique.
D’où cette conception de la classe où les enfants travaillent spontanément et à leur rythme, où l’adulte prépare les conditions de la rencontre de chacun avec le matériel qui lui convient et garantit la sécurité et la sérénité de cette rencontre.
5. Le regard de Freinet sur Montessori
Comme vous l’avez rappelé, Célestin Freinet a, dans les années 1920, salué en Maria Montessori une « pédagogue de l’enfance et de la liberté ».
Contre « l’école traditionnelle », elle était, évidemment, son alliée.
Petit à petit, ensuite, il a pris ses distances en soulignant le caractère « formaliste » de son « matériel intangible et breveté », générateur d’apprentissages mécaniques.
Lors du Congrès de Nice de la Ligue Internationale de l’Éducation nouvelle, en 1932, Élise Freinet décrit même férocement l’arrivée de la dottoressa :
> « Le congrès fut tout entier dominé par le prestige de Mme Montessori. Un train spécial avait amené son matériel ; de nombreuses salles lui avaient été réservées dans ce vaste Palais de la Méditerranée.
Des enfants idéalement sages et beaux, mais comme d’un autre âge dans leurs fanfreluches rococo, évoluaient au milieu du matériel de luxe qui les sollicitait.
Nous les regardions avec une sorte d’étonnement manier en silence, avec dextérité, les surfaces et les cubes, et tous ces objets de l’immobilité qui conduisent parfois à des virtuosités de racine carrée ou de racine cubique ;
ils nous plaçaient dans une atmosphère de singes savants…
Nous pensions à nos petits élèves hirsutes et débraillés si spontanés dans leurs gestes et dans leurs élans,
et le souvenir de nos classes bourdonnantes s’imposait à nous et nous empêchait de comprendre peut-être ce qui se cachait de vérité dans les jeux des petits prestidigitateurs montessoriens. »
Célestin, lui, dira sa méfiance idéologique et politique à l’égard d’une pédagogue théosophe et encensée par les milieux catholiques, adoubée, un temps, par Mussolini lui-même…
6. Un double débat : politique et pédagogique
Mais, derrière ces reproches, il y a un double débat, politique et pédagogique.
Politique
Freinet est attaché à ce qu’il nomme « l’école du peuple » :
ce n’est pas là simplement, pour lui, une expression convenue héritée de son passage au Parti communiste ;
c’est l’affirmation de sa volonté de faire de l’École un outil d’émancipation matérielle et intellectuelle des humains et, en particulier, des plus démunis.
L’École n’est pas seulement, pour lui, un lieu où les enfants doivent apprendre, voire, comme y insistera Montessori à la fin de sa vie, « apprendre à vivre en paix »,
c’est un lieu où les enfants du peuple doivent apprendre à prendre en main leur destin.
Pédagogique
Et en lien avec son projet politique, le caractère « artificiel » du matériel Montessori inquiète encore plus Freinet que son coût prohibitif. Il y voit une forme de captation de l’esprit de l’enfant qu’il faut plutôt, à ses yeux, mettre en mouvement.
Certes, il concède que les « enfants sages » de la dottoressa vont apprendre, mais ils ne vont faire qu’apprendre, quand lui propose, au contraire, avec la « méthode naturelle » et le « tâtonnement expérimental » d’apprendre, de comprendre et de s’émanciper.
En pratiquant « le travail vrai », sur des « objets vrais » (issus de la nature ou socialisés, un barrage sur la rivière ou un journal scolaire),
avec des contraintes inhérentes à ces objets eux-mêmes (il faut que le barrage produise de l’électricité et que le journal puisse être lu et apprécié), les enfants s’engagent dans une démarche de découverte qui, loin du « miracle » ponctuel de la juxtaposition « esprit/outil/savoir », les amène à se dépasser et à percevoir, non seulement, ce qu’un apprentissage leur apporte, mais aussi de quoi il les libère et ce qu’il leur permet d’espérer en termes de coopération avec les autres.
C’est pourquoi les « techniques Freinet » en matière d’apprentissage sont inséparables des « techniques Freinet » en matière de coopération et de réflexion collective (en particulier grâce au « conseil »).
7. Deux visions toujours vivantes
On voit que ce qui sépare Montessori et Freinet est loin d’être anecdotique.
Et, même si cela n’est pas toujours formulé ainsi, ces différences sont encore très prégnantes aujourd’hui chez ceux et celles qui se revendiquent de l’un ou de l’autre.
En France :
▪︎ Les partisans de Maria Montessori sont, pour l’essentiel, dans des écoles privées.
▪︎ Tandis que les militants de la « pédagogie Freinet » restent dans l’école publique qu’ils veulent transformer.
Les partisans de Maria Montessori insistent surtout sur le « respect de l’individualité de l’enfant », alors que les militants de la « pédagogie Freinet » articulent la progression de chacun à la construction du collectif par la coopération.
Certains, ici ou là, tentent d’articuler les apports de l’un et de l’autre : ce n’est pas chose facile.
Les paradigmes pédagogiques sont, en effet, radicalement différents et leur compatibilité n’est pas avérée.
Tout juste peut-on intégrer dans chaque paradigme des éléments techniques issus de l’autre, mais de manière ponctuelle.
À moins d’imaginer un paradigme pédagogique nouveau qui, sur des valeurs identifiées et assumées, soit capable d’intégrer ces différents apports.
Mais cela est une toute autre affaire !
Entretien Enrico Bottero – Philippe Meirieu"
via Page "Merci Professeurs"