14/08/2026
APPEL AU BON SENS ET NOUVELLE VOIE POLITIQUE
Entretien exclusif d’Ali Gedikoğlu pour Media France
Media France : Monsieur Gedikoğlu, vos récents « Appels au bon sens » ont retenu l’attention de l’opinion publique. Vous parlez désormais, dans leur prolongement, d’une « Nouvelle Voie Politique ». Quel lien établissez-vous entre ces deux démarches ?
Ali Gedikoğlu : Il ne s’agit pas de deux appels distincts ou sans rapport l’un avec l’autre.
L’Appel au bon sens indique comment nous devons agir face aux difficultés que nous rencontrons aujourd’hui.
La Nouvelle Voie Politique, quant à elle, interroge le processus politique qui a conduit à la répétition de ces difficultés et définit l’orientation politique que nous devons désormais suivre.
Lorsque je parle de bon sens, je ne parle pas de silence.
Bien au contraire, j’appelle les organisations de la société civile, les associations, les personnalités de référence et les citoyens à assumer leurs responsabilités.
Depuis des décennies, nos concitoyens consacrent à ces institutions leur temps, leur énergie ainsi qu’un soutien matériel et moral. Aujourd’hui, ces institutions ne doivent pas laisser la société seule face aux difficultés. Elles doivent porter les problèmes rencontrés devant l’opinion publique, les autorités de l’État et les responsables politiques, dans le respect du droit et par le dialogue.
Mais nous ne pouvons pas nous en tenir là.
Nous devons également interroger le processus politique qui a conduit à la situation actuelle.
Et l’un des points de départ essentiels de cette réflexion est 1983.
Media France : Pourquoi précisément 1983 ?
Ali Gedikoğlu : Parce que 1983 constitue un tournant majeur dans l’histoire politique des citoyens issus de l’immigration en France.
À cette époque, des jeunes issus de l’immigration se sont mobilisés, de leur propre initiative, pour réclamer l’égalité.
Ils ne demandaient aucun privilège.
Ils ne voulaient pas se couper de la France.
Ils ne réclamaient pas qu’un droit différent leur soit appliqué.
Ils voulaient être reconnus comme des citoyens français à part entière, égaux en droits.
À mes yeux, quelque chose d’essentiel est alors apparu :
une volonté politique indépendante.
Les personnes concernées définissaient elles-mêmes leurs problèmes, formulaient elles-mêmes leurs revendications et disaient à la France : « Nous aussi, nous sommes citoyens de ce pays. »
C’est pourquoi, pour moi, la Nouvelle Voie Politique représente la renaissance de l’esprit de 1983, adapté aux réalités d’aujourd’hui.
Car l’esprit de 1983 est resté inachevé.
Et parce que cette volonté politique n’a pas pu aller jusqu’au bout, les générations suivantes en ont payé de lourds coûts politiques et sociaux.
Aujourd’hui, nous ne rappelons pas l’esprit de 1983 pour revenir dans le passé. Au contraire, nous considérons qu’il constitue un élément indispensable à l’unité de la France, à sa cohésion, au renforcement de la solidarité sociale et à une nouvelle dynamique d’intégration dans une communauté nationale pleinement partagée.
C’est là que se situe le point de départ de la mémoire historique de la Nouvelle Voie Politique.
Media France : Qu’est-il ensuite advenu de cette volonté politique ?
Ali Gedikoğlu : C’est précisément la question fondamentale que nous devons nous poser aujourd’hui.
Cette grande revendication d’égalité apparue en 1983 s’est progressivement inscrite dans une relation avec le système politique existant.
Puis est venue la période de Harlem Désir et de SOS Racisme.
Harlem Désir a ensuite poursuivi une carrière politique au sein du Parti socialiste et est devenu député.
Je ne cherche pas ici à mettre en cause une personne.
Je ne lis pas non plus cette histoire à travers les individus.
Je pose une question politique beaucoup plus fondamentale :
qu’est devenue la volonté politique de celles et ceux qui marchaient en 1983 ?
Car tandis que certaines personnalités issues de ce mouvement trouvaient leur place dans la politique institutionnelle, la revendication d’égalité citoyenne portée par la vaste base sociale qui avait fait naître ce mouvement n’a pas été défendue avec la même force.
C’est à partir de là que commence, pour moi, le bilan historique.
Media France : Comment définissez-vous ce processus ?
Ali Gedikoğlu : Je le définis ainsi :
Au fil du temps, les citoyens français issus de l’immigration ont confié leur volonté politique à des partis dont ils pensaient qu’ils les représenteraient et protégeraient leurs droits.
Ils ont voté pour eux.
Ils ont participé à leurs campagnes électorales.
Ils se sont engagés à leurs côtés.
Ils les ont soutenus dans la vie politique locale et nationale.
C’était une relation démocratique parfaitement naturelle.
Mais cette relation comportait également une attente tout aussi légitime :
« Nous vous confions notre volonté politique ; en retour, défendez notre égalité en tant que citoyens. »
Aujourd’hui, plus de quarante ans plus t**d, nous devons poser cette question :
Cette confiance a-t-elle réellement été honorée ?
Lorsque j’observe la situation actuelle, je ne peux pas répondre sereinement « oui ».
Media France : Pourquoi ?
Ali Gedikoğlu : Parce que si cette confiance politique avait été préservée comme elle aurait dû l’être, nous ne continuerions pas aujourd’hui à débattre de l’« intégration » de citoyens français de troisième et quatrième générations.
Si cette confiance avait été correctement honorée, les droits fondamentaux des citoyens musulmans ne seraient pas continuellement remis en débat depuis quarante ans.
De l’affaire du foulard de Creil en 1989 à 2004, puis à 2010, aux politiques sécuritaires développées après 2015 et jusqu’à la loi de 2021 contre le séparatisme, l’identité musulmane a progressivement été placée au centre d’un nombre croissant de débats politiques et administratifs.
Dans mon livre Nouvelle Voie Politique, j’examine précisément ce processus historique. Car la situation que nous connaissons aujourd’hui n’est pas apparue du jour au lendemain.
Media France : Vous adressez donc une critique sévère aux partis politiques.
Ali Gedikoğlu : Oui.
Et cette critique ne vise pas uniquement l’extrême droite.
La position de l’extrême droite sur l’immigration et l’islam est déjà connue.
Mais le bilan politique de ces quarante dernières années ne peut pas être établi uniquement à travers l’extrême droite.
Nous devons également demander :
Qu’a fait la droite traditionnelle ?
Qu’a fait le centre ?
Qu’ont fait les socialistes ?
Qu’ont fait les écologistes ?
Qu’a fait la gauche ?
Lorsque les droits fondamentaux des citoyens issus de l’immigration et des citoyens musulmans étaient remis en question, quelle position ont adoptée les partis politiques qui sollicitaient leurs suffrages ?
C’est pourquoi la Nouvelle Voie Politique formule un constat clair : le fait que les partis politiques, qu’ils soient de droite ou de gauche, aient laissé les Français issus de l’immigration seuls et insuffisamment protégés constitue l’une des raisons de l’émergence de la Nouvelle Voie Politique.
La question fondamentale est la suivante :
Pendant des années, nous avons confié notre volonté politique aux partis. Nous devons maintenant nous demander dans quelle mesure ils ont été à la hauteur de cette confiance.
Media France : Attribuez-vous donc la situation actuelle uniquement aux choix des partis politiques ?
Ali Gedikoğlu : Non.
Et ce point est essentiel.
La Nouvelle Voie Politique n’est pas une démarche consistant à accuser les autres tout en refusant d’examiner nos propres responsabilités.
Nous devons également nous interroger nous-mêmes.
Pourquoi avons-nous si facilement confié notre volonté politique à d’autres ?
Pourquoi n’avons-nous pas suffisamment construit notre propre mémoire politique ?
Pourquoi avons-nous considéré le problème rencontré par une mosquée comme le seul problème de cette mosquée ?
Lorsqu’une association était prise pour cible, pourquoi les autres associations n’ont-elles pas toujours manifesté une solidarité suffisamment forte ?
Lorsqu’une femme, un jeune ou une institution subissait une discrimination, pourquoi avons-nous eu tant de difficultés à en faire une question commune de droits ?
C’est précisément ici que l’Appel au bon sens prend toute son importance.
Je dis à nos organisations de la société civile :
Depuis près d’un demi-siècle, nos concitoyens vous consacrent leur énergie.
Aujourd’hui, c’est à votre tour d’assumer vos responsabilités.
Ne laissez pas la société seule.
Ne dissimulez pas les problèmes.
Parlez aux autorités de l’État.
Parlez aux responsables politiques.
Informez l’opinion publique.
Mais faites-le dans le respect du droit, avec calme, responsabilité et détermination.
Media France : Qu’apporte alors la Nouvelle Voie Politique ?
Ali Gedikoğlu : La Nouvelle Voie Politique dit ceci :
La société civile doit assumer ses responsabilités.
La société doit prendre conscience de la situation.
Mais surtout, elle doit reprendre possession de sa propre volonté politique.
Car la méthodologie fondamentale de la Nouvelle Voie Politique repose sur trois étapes :
Connaissance collective.
Conscience collective.
Action collective.
Nous devons d’abord comprendre correctement ce que nous vivons.
Ensuite, nous devons prendre conscience qu’il ne s’agit pas d’événements isolés les uns des autres.
Enfin, nous devons développer une action démocratique, juridique et durable.
À la fin du livre, ces trois étapes sont explicitement reliées : la connaissance permet de nommer correctement la réalité ; la conscience permet de faire de cette réalité une compréhension commune ; l’action permet de la transformer en engagement légitime et durable.
Media France : La Nouvelle Voie Politique signifie-t-elle alors une rupture avec les partis politiques existants ?
Ali Gedikoğlu : Absolument pas.
Je veux être très clair sur ce point.
Reprendre possession de sa volonté politique ne signifie pas refuser de parler aux autres.
Bien au contraire, nous parlerons avec tout le monde.
Nous sommes ouverts au dialogue avec l’ensemble des partis politiques démocratiques français, à commencer par LFI.
Nous parlerons avec les socialistes.
Nous parlerons avec les écologistes.
Nous parlerons avec le centre.
Nous parlerons également avec les acteurs politiques de droite qui s’inscrivent dans le cadre démocratique et l’État de droit.
Mais cette fois, la nature de la relation sera différente.
Nous dialoguerons, mais nous ne céderons pas notre volonté politique.
Nous ne serons liés d’avance à personne.
Nous ne serons l’arrière-cour politique de personne.
Nous pourrons agir avec un parti sur une question et nous opposer à lui sur une autre.
Que nous soutenions ou critiquions un parti, nous le ferons à partir de notre propre volonté politique.
C’est cela, l’indépendance de la Nouvelle Voie Politique.
Media France : Pourquoi utilisez-vous désormais un autre concept que celui d’« intégration » ?
Ali Gedikoğlu : Parce qu’il n’est plus juste de considérer des personnes de troisième ou quatrième génération comme des individus qui devraient encore « s’intégrer à la France ».
Ces personnes sont nées ici.
Elles ont été scolarisées ici.
Elles travaillent ici.
Elles paient leurs impôts ici.
Elles élèvent leurs enfants ici.
Elles se préoccupent de l’avenir de ce pays.
À quoi faudrait-il encore les intégrer ?
Aujourd’hui, la question n’est plus celle de l’intégration.
La question est celle de leur place, en tant que citoyens égaux, au cœur même de la France.
Les citoyens issus de l’immigration doivent cesser d’être considérés comme une population constamment interrogée, mise en cause ou sommée de se justifier. Ils doivent assumer davantage de responsabilités dans la politique, l’économie, la culture, l’éducation et la vie sociale françaises.
C’est l’un des objectifs de la Nouvelle Voie Politique.
Media France : Comment définiriez-vous, en quelques phrases, la ligne politique de la Nouvelle Voie Politique ?
Ali Gedikoğlu : Très clairement :
Pas de privilèges, mais l’égalité.
Pas la colère, mais le bon sens.
Pas la confrontation, mais l’action démocratique.
Pas le repli, mais la participation.
Pas la dépendance, mais une volonté politique indépendante.
Pas la rupture, mais une nouvelle dynamique de cohésion.
Défendre une République plus forte.
Faire en sorte que la promesse républicaine d’égalité s’applique à tous.
Faire en sorte que la laïcité garantisse la neutralité de l’État et la liberté de tous les citoyens.
Media France : Comment résumeriez-vous le message commun de l’Appel au bon sens et de la Nouvelle Voie Politique ?
Ali Gedikoğlu : L’Appel au bon sens dit à notre société :
« Prenez vos responsabilités, ne restez pas silencieux, mais ne quittez jamais le terrain du droit et du dialogue. »
La Nouvelle Voie Politique va un pas plus loin :
« Reprenez en main la responsabilité de votre avenir politique. »
Car notre expérience politique de plus de quarante ans nous enseigne une réalité importante.
Au fil des années, nous avons délégué à différentes formations politiques la force politique de l’esprit de 1983.
Hier, l’un des principaux dépositaires de cette délégation était le Parti socialiste.
Puis ce furent les écologistes.
Aujourd’hui, particulièrement dans les banlieues, LFI est devenue une force politique importante.
Bien entendu, ces partis et ces périodes ne sont pas identiques. Mais la question que nous devons nous poser est extrêmement simple :
Qu’est-ce qui a fondamentalement changé pour les banlieues ?
Si, après plus de quarante ans, nous discutons toujours des mêmes questions d’égalité, de représentation, de discrimination et d’appartenance, nous devons désormais nous interroger non seulement sur le parti auquel nous apportons notre soutien, mais aussi sur notre manière même de faire de la politique.
C’est précisément ici que la Nouvelle Voie Politique propose d’ouvrir une nouvelle étape :
Le temps de la délégation politique est terminé.
Car lorsque le titulaire de la volonté politique est présent, il n’a pas à abandonner cette volonté à un mandataire.
Ce n’est pas une déclaration d’hostilité envers les partis politiques.
C’est un retour à l’essence même de la démocratie.
Media France : Lorsque vous dites « le temps de la délégation politique est terminé », que voulez-vous dire exactement ?
Ali Gedikoğlu : C’est très clair.
Nous disons aux citoyens qui vivent dans les banlieues :
Faites directement de la politique.
Construisez votre propre mémoire politique.
Formez vos propres cadres.
Définissez vous-mêmes vos revendications.
Construisez votre propre bloc politique.
Et asseyez-vous vous-mêmes à la table de la négociation politique, avec votre propre volonté politique, plutôt que par l’intermédiaire d’autres acteurs.
Ce bloc ne sera pas un bloc qui se coupe de la France.
Bien au contraire, il s’agira d’une force politique pleinement inscrite dans la vie démocratique française, dans l’ordre juridique de la République et contribuant à l’avenir commun du pays.
Notre message n’est pas : « Ne parlez pas aux socialistes, ne parlez pas aux écologistes, ne parlez pas à LFI. »
Bien au contraire :
Parlez avec tout le monde.
Mais asseyez-vous à la table avec votre propre chaise.
Si vous concluez un accord avec un parti politique, faites-le selon votre propre volonté.
Si vous lui apportez votre soutien, connaissez-en les conditions et les raisons.
Si vous vous opposez à lui, faites-le avec vos propres mots.
Car, en démocratie, la force politique durable ne consiste pas à être simplement l’électorat de quelqu’un d’autre, mais à construire sa propre volonté politique.
Media France : Si vous deviez leur adresser directement un dernier message ?
Ali Gedikoğlu : Alors parlons très clairement.
En 1983, les banlieues ont affirmé leur propre volonté politique autour d’une revendication d’égalité.
Par la suite, cette volonté politique, cet « esprit de 1983 », a été confiée à des partis politiques dans l’espoir qu’ils représenteraient ces citoyens, protégeraient leurs droits et défendraient leur combat pour l’égalité citoyenne.
Plus de quarante ans se sont écoulés.
Nous devons maintenant regarder où nous en sommes et dresser un bilan.
L’esprit de 1983 est resté inachevé.
Et parce qu’il est resté inachevé, les générations suivantes en ont également payé le prix.
Il ne s’agit pas aujourd’hui de commémorer 1983 avec nostalgie.
Il s’agit de faire revivre, dans la France d’aujourd’hui, l’esprit d’égalité et d’indépendance politique de 1983.
Nous le voulons pour l’unité et la cohésion de notre pays.
Nous le voulons pour renforcer la solidarité.
Nous le voulons pour reconstruire une dynamique d’appartenance commune et bâtir ensemble notre avenir.
Nous ne voulons pas reproduire les mêmes erreurs.
Aujourd’hui, la Nouvelle Voie Politique dit aux citoyens français issus de l’immigration, et tout particulièrement aux banlieues :
Ne remets ta volonté politique à personne sans condition.
Sois toi-même maître de ta volonté politique.
Fais directement de la politique.
Construis ton propre bloc politique.
Assieds-toi toi-même à la table.
Parle avec tout le monde, mais ne deviens l’arrière-cour de personne.
Dialogue, mais décide par toi-même.
Lorsque tu votes, lorsque tu soutiens ou lorsque tu t’opposes, agis selon ta propre volonté.
Car, en démocratie, les véritables détenteurs de la volonté politique ne sont pas les partis : ce sont les citoyens.
LE TEMPS DE LA DÉLÉGATION POLITIQUE EST TERMINÉ.
LORSQUE LE TITULAIRE DE LA VOLONTÉ POLITIQUE EST LÀ, IL N’A PAS À LA DÉLÉGUER.
Plus de quarante ans après la marche pour l’égalité citoyenne commencée en 1983, le moment est venu pour cette volonté de se tenir de nouveau sur ses propres jambes.
LA NOUVELLE VOIE POLITIQUE, C’EST L’ESPRIT DE 1983.
NE CÈDE PAS TA VOLONTÉ POLITIQUE.
REPRENDS POSSESSION DE TA VOLONTÉ POLITIQUE.
Le bon sens en est l’éthique.
La mémoire historique en est la leçon.
L’esprit de 1983 en est la source.
La Nouvelle Voie Politique en est la volonté politique.