01/06/2026
"je pense que plus on s’approche de l’abîme et plus il y a la possibilité du sursaut…"Edgar Morin.
Texte lu lors du Conseil National du Mouvement de la Paix.« De plus en plus des puissances financières colonisent non pas seulement la société, mais aussi le gouvernement. Je crois qu’on ne peut pas faire de relation d’identification entre ce que doit être aujourd’hui une résistance et ce qu’il fut à l’époque où j’étais clandestin car à cette époque, nous prenions des risques engageant notre vie et notre mort. Aujourd’hui nous n’en sommes pas là, et je l’espère, pas encore là, mais il y a une double résistance à mener…..
on assiste partout au retour des vieilles barbaries de l’histoire humaine, que sont la cruauté, l’implacabilité, le mépris, la haine, la torture, l’agressivité on assiste aussi au retour des boucs émissaires, de la haine de l’autre, du juif, de l’arabe.
Cette barbarie revient en histoire avec des régimes autoritaires qui naissent un peu partout.
On voit des forces de régression terrible à l’action. Il y a également une deuxième barbarie qui vient de l’intérieur de notre civilisation, laquelle, sous ses acquis qu’on croyait irréversibles, développe une manière d’appréhender l’humanité et le monde par le prisme du calcul, avec le PIB, la croissance, les statistiques et les sondages. Or, tout ce qui est humain échappe à cette vision.Cette conception du calcul est liée elle-même au développement énorme du profit, à la dégradation des anciennes solidarités qui existaient aussi bien dans les grandes familles, dans les villages, dans le travail , dans les ateliers, dans les usines…..
Aujourd’hui on voit se multiplier des angoisses liées à la dégradation de la biosphère, à la multiplication des armes nucléaires, à la montée des fanatismes et ce partout dans le monde....
Il faut aussi rappeler qu’il y a eu des dérives chez les intellectuels, qui n’ont pas respecté leurs devoirs. Le devoir de l’intellectuel, en effet c’est de vérifier les sources de ses assertions…. Il arrive à l’intellectuel, de vendre des illusions, de se tromper lui-même. Son devoir est donc de s’auto examiner et d’être vigilant sur ce qu’il dit……
Nous sommes donc dans une période de crétinisation mentale parce qu’on ne voit pas les complexités de la réalité. C’est exactement la même chose concernant le débat qui oppose d’un côté la croissance et de l’autre la décroissance, alors qu’il faut évidemment que certaines choses croissent, comme l’écologie, et que d’autres décroissent comme l’économie des choses superficielles, trompeuses. Nous sommes trop fixés dans une pensée binaire et alternative.J’y vois un signe de décadence de la pensée, pas seulement de régression sociale et politique……..
La guerre d’Algérie, que j’ai vécu, m’a montré elle aussi qu’arrivait l’inattendu, l’incertain, l’improbable. Je pense donc qu’il va arriver encore de l’inattendu, bon mauvais, entre-temps. Aussi je ne pense pas qu’on soit toujours mis devant le fait accompli mais qu’il faut continuer à faire ce qui nous paraît bon, coûte que coûte. Je vis tout cela sans désespoir et sans espoir illusoire. D’ailleurs, quand on parle d’espoir, il s’agit toujours d’une possibilité et jamais d’une certitude. Je suis prêt, si la régression continue à vivre dans une oasis de fraternité et de résistance, en attendant des temps meilleurs, à continuer de sauvegarder les valeurs essentielles auxquelles je crois. L’expérience m’a enseigné qu’il fallait affronter les temps difficiles, et je sais que je ne serai pas seul. C’est tonique de résister.
Parlant de la conférence qu’il a donnée en 1972 sur le thème de « l’an 1 de l’ère écologique » après la parution de l’ouvrage de Paul Ehrlich, « la mort de l’Océan » Edgar Morin dit « il n’y a eu alors aucune résistance à la destruction de la terre, car toute notre éducation est fondée sur la séparation de l’homme avec la nature…. On a donc été conduit à nous dissocier de la nature, bien que nous ayons une nature animale. Sans la végétation, sans les animaux, nous n’aurions plus de nourriture. ll fallut lutter contre une empreinte culturelle terrible de la civilisation judéo-christiano-occidentale…
La prise de conscience est donc très difficile , d’abord chez les citoyens, ensuite à la tête des Etats, car les Etats souverains hésitent à prendre des mesures drastiques…..
Ce qui manque également, c’est la compréhension du fait que, bien que la mondialisation soit responsable de la création d’une communauté de destin pour tous les humains, elle a créé de telles angoisses et de tels replis culturels qu’au lieu de prendre conscience du destin que nous avons en commun, nous nous enfermons dans la conscience de notre ethnie, de notre religion... Autrement dit cela développe des particularismes au lieu de développer notre humanité commune. Ce sont des terribles difficultés qu’on rencontre. Mais, je pense que plus on s’approche de l’abîme et plus il y a la possibilité du sursaut… »