28/07/2026
FIBRE EXCELLENCE
Un article de Médiapart :
Travail
Fibre Excellence : pourquoi le tribunal de commerce a rejeté l’offre de Matthieu Pigasse
27 juillet 2026 | Par Dan Israel
À la demande de la CGT, le financier avait présenté la seule offre globale de reprise des deux dernières usines de pâte à papier de France. Mais le gouvernement ne lui a pas accordé les conditions qu’il demandait. Le site de Tarascon devrait être liquidé. Une offre de dernière minute concerne celui de Saint-Gaudens.
La nouvelle était attendue avec crainte, elle est arrivée un peu atténuée pour le moment, mais teintée d’une très forte amertume pour les 670 salarié·es de Fibre Excellence, numéro un français de fabrication de pâte à papier, propriétaire des deux seules usines du secteur dans le pays.
Le tribunal de commerce de Toulouse a rejeté lundi 27 juillet l’unique offre de reprise de l’ensemble du groupe, présentée par le financier Matthieu Pigasse, avec un soutien des régions Occitanie et Provence-Alpes-Côte d’Azur. L’institution attend d’analyser une offre de reprise partielle arrivée in extremis pour l’usine de Saint-Gaudens (Haute-Garonne), mais les perspectives sont bien sombres pour celle de Tarascon (Bouches-du-Rhône), qui compte un peu moins de 300 salarié·es. Aucun autre repreneur ne s’étant manifesté pour le site, la liquidation devrait être prononcée, comme l’a requis le procureur.
« Nous accueillons cette décision avec beaucoup d’amertume, déclare à Mediapart Jean-Michel Bulinge, représentant CGT de l’usine de Tarascon. Nous avons un gouvernement qui prétend travailler pour la réindustrialisation de notre pays mais qui ne fait rien pour conserver l’industrie quand elle est là. Quand on voit tous les échecs qui se répètent dans le domaine, comment réagir autrement ? »
Les salariés de l’usine de papier Fibre Excellence se rassemblent devant pour en bloquer l’entrée, jour et nuit, dans l’attente de mesures de sauvegarde de l’État visant à sauver l’entreprise, à Saint-Gaudens, le 22 juillet 2026. © Photo Lionel Bonaventure / AFP
Comme nous l’avions raconté, Matthieu Pigasse, qui se rêve en recours de la gauche à l’élection présidentielle du printemps prochain, s’était positionné sur le dossier à la demande de Sophie Binet, la dirigeante de la CGT.
Mais « les conditions suspensives n’étant pas levées, l’offre est irrecevable », a déclaré Christophe Clerc, avocat du personnel de Fibre Excellence. Le banquier subordonnait en effet son offre à « un effort de l’État sur trois sujets : le coût de l’électricité, l’approvisionnement en bois ONF et les quotas carbone », avait-il rappelé le 24 juillet à l’AFP, vantant une offre de reprise mobilisant « au total plus de 90 millions d’euros », soutenue par les régions Occitanie et Provence-Alpes-Côtes d’Azur, ainsi que par les syndicats CGT, CFDT et FO.
Explications : les deux usines françaises produisent de la pâte à papier à partir de bois, et Matthieu Pigasse espérait que l’Office national des forêts (ONF) l’aide à acheter cette matière première, dont le coût a grimpé de 50 % en cinq ans.
Comme Mediapart l’expliquait lors du placement de l’entreprise en redressement judiciaire, le 15 avril, l’excédent de vapeur dégagé par la production est ensuite revendu à EDF, mais le prix de rachat ne couvre pas le prix de production, coûtant des millions d’euros à l’entreprise. Matthieu Pigasse demandait aussi à l’État de lui accorder un coup de pouce pour pouvoir vendre plus cher l’électricité, comme cela a été permis à la centrale de Gardanne (Bouches-du-Rhône) – pour un bilan écologique discutable.
Enfin, le banquier souhaitait que l’entreprise soit réintégrée dans le système européen des quotas carbone. « Il appartient à l’État de dire s’il veut remplir ces conditions », avait-il déclaré. En vérité, il connaissait déjà la position de l’État, la bataille s’étant déplacée depuis plusieurs jours sur le front politique.
Le gouvernement n’a fait de geste sur aucune de ces demandes.
Bataille politique
« Aujourd’hui, le compte n’y est pas », avait lancé le ministre de l’économie, Roland Lescure, à l’Assemblée le 21 juillet. Pour le ministre, le banquier s’était seulement engagé sur le paiement de « cinq misérables millions d’euros ». « Par rapport à 300 millions [d’euros] d’appui de l’État, ça me rappelle non pas Robin des Bois, mais plutôt le shérif de Nottingham, qui fait des actions avec l’argent des autres », avait-il attaqué, appelant de ses vœux « des repreneurs sérieux, qui s’investissent dans les entreprises sur la base de plans d’affaires sérieux ».
« Ils ont fait de notre sort un sujet politique, plutôt que de penser à l’aspect social, aux salariés et à leurs familles, à l’emploi sur nos territoires », gronde Jean-Michel Bulinge. « J’ai une immense colère. C’est un coup de poignard dans le dos des salariés », a insisté auprès de La Dépêche Sophie Binet, qui s’est très largement engagée pour tenter de sauver les emplois et pour qui « le seul responsable est le gouvernement ».
« Les salariés ont déplacé des montagnes : repreneur français trouvé, projet de diversification [du] bâti, collectivités engagées au capital, a détaillé la secrétaire générale de la CGT. Tout était prêt si l’État avait joué son rôle. Mais au lieu de soutenir le projet, le gouvernement torpille la seule offre existante. »
Dans un rapport d’expertise rendu aux représentant·es du personnel, le cabinet Secafi, historiquement proche de la CGT, avait jugé que le projet porté par Matthieu Pigasse apportait « une réponse crédible aux fragilités historiques du groupe », car « il mobilis[ait] un actionnariat industriel et financier solide, présent[ait] une stratégie de transformation cohérente et bénéfici[ait] d’un plan de financement robuste ».
Le rapport d’expertise estimait aussi les coûts de dépollution des terrains à plus de 500 millions d’euros, jugeant que la disparition de Fibre Excellence « coûterait probablement davantage à la collectivité que les mesures nécessaires à sa relance ».
Reprise possible pour Saint-Gaudens
Un espoir ténu perdure pour les salarié·es de Saint-Gaudens. Un nouvel industriel a envoyé une lettre d’intention au tribunal, qui lui a donné deux jours supplémentaires pour verser la « consignation » (sorte de caution) de 2 millions d’euros qu’il a promise afin de prouver son intérêt.
Ce nouveau repreneur potentiel s’intéresse à cette usine, moins endettée et en meilleur état que celle de Tarascon, qui traîne par ailleurs derrière elle des années de contestations pour son mauvais impact écologique (lire l’encadré).
Il est possible que le tribunal de commerce, s’il est convaincu, accorde un mois supplémentaire à ce potentiel repreneur partiel pour finaliser son offre.
À Tarascon, une usine très polluante
« Non, l’usine Fibre Excellence Provence n’est pas un fleuron de l’industrie française. » Difficile de faire plus clair que ce récent appel publié dans le Club de Mediapart contre l’usine de Tarascon. Signé par l’association de défense de l’environnement Les Flamants roses du Trébon et appuyé notamment par le sénateur écologiste Guy Benarroche et Françoise Nyssen, ancienne ministre de la culture, ex-présidente des éditions Actes Sud et figure de la ville d’Arles toute proche, le texte affirme que le site est une menace pour l’écosystème.
« L’usine […], contrairement à ce que laissent supposer ceux qui appellent à voler à son secours sur fond de préservation de l’emploi et de souveraineté industrielle, est à bout de souffle, alerte l’appel. Peu entretenue pendant les vingt-six dernières années par des industriels étrangers à la recherche de profit immédiat et pratiquant un sous-investissement systématique, elle est devenue un danger pour les habitant·es et travailleur·euses. »
L’usine est en effet connue pour l’odeur qu’elle répand dans les environs depuis son implantation il y a soixante-quatorze ans. « Cela fait des années que nous nous battons pour démontrer que cette usine est une source importante de pollution et qu’elle ne respecte pas ses obligations réglementaires », indique Alexandre Régnier, secrétaire des Flamants roses du Trébon.
À l’initiative de l’association, la préfecture y avait dépêché un expert indépendant en 2016, qui avait constaté « des normes dépassant de 7 à 21 fois les valeurs limites, selon les polluants », décrit son responsable.
« Elle n’a jusqu’à fin 2025 pu fonctionner que de dérogations en dérogations par rapport aux normes environnementales, sempiternellement accordées et renouvelées par l’État, regrette l’appel publié par le Club. […] Du 1er janvier dernier jusqu’à sa fermeture en avril, elle n’était même plus couverte par un régime de dérogations […] ; mais l’État l’a malgré tout laissée produire sans restriction. »
« On a quarante-huit heures pour sauver Saint-Gaudens », a déclaré à l’AFP Carole Delga, présidente socialiste de la région Occitanie, qui a rappelé que puisque le gouvernement « n’envisageait pas d’être moteur dans ce dossier », elle-même avait « pris le dossier à bras-le-corps » ces derniers mois. Les syndicats de l’entreprise reconnaissent bien volontiers son implication. La présidente de région a aussi demandé « à l’État que le site de Tarascon ne soit pas démantelé ».
Le ministre délégué chargé de l’industrie, Sébastien Martin, dit se concentrer sur la nouvelle offre : « Mes services, en lien avec la région, vont se mobiliser pour voir de quelle manière cette offre peut être consolidée », a-t-il fait valoir.
Une promesse à laquelle Jean-Michel Bulinge a bien du mal à croire, même s’il le « souhaite, pour les camarades de Saint-Gaudens ». Les deux sites sont occupés par les salarié·es depuis la semaine dernière, et des assemblées générales y sont prévues le 28 juillet. « Sur site, on est déjà en train de se mettre en place pour intensifier le blocage, prévient le syndicaliste. Il est hors de question qu’un ferrailleur mette un pied dans l’usine pour la démanteler et tout emporter ! »