30/10/2026
un bout d'histoire familiale.
PORTRAIT DE MINEURS
Tomas « El Chino » et Pierre « Tom » Navarro
Du fond d’Aubin aux mines de Carmaux, une histoire de père en fils.
Portrait de mineurs, celui de Tomas Pompeyo José Navarro, dit « El Chino », mon grand-père, et de son fils Pierre Navarro, dit « Tom », mon père.
Deux générations, deux parcours de mineurs, mais une même histoire familiale profondément liée au charbon.
Une histoire qui commence en Espagne, passe par l’exil et la Résistance, puis traverse plus d’un demi-siècle d’histoire minière entre Aubin et Carmaux.
DE BARCELONE À CRANSAC : L’EXIL
Tomas Pompeyo José Navarro naît le 12 novembre 1923 à Barcelone.
Son père, José Navarro, originaire d’Albatera, et sa mère, Rosa Avellanett, vivent alors à Barcelone.
La guerre civile espagnole va bouleverser leur existence.
En 1939, après la chute de Barcelone, la famille prend le chemin de l’exil.
Rosa franchit la frontière avec ses enfants. Elle arrive à Cransac le 30 janvier 1939 avec Tomas et ses deux frères. Tomas n’a que 15 ans.
Son père connaît un autre parcours. Il quitte l’Espagne quelques jours plus t**d, franchit la frontière française le 4 février 1939 et est interné au camp de Bram, dans l’Aude. Il est ensuite envoyé dans le Calvados comme ouvrier agricole.
La famille restera séparée pendant plusieurs années. José ne les rejoindra en Aveyron que le 9 avril 1945.
Après la guerre, il poursuivra son engagement au sein de la CNT espagnole en exil à Cransac, dont il deviendra notamment responsable local.
À 19 ANS, TOMAS DESCEND AU FOND
Installé dans le bassin minier aveyronnais, Tomas entre à son tour dans le monde de la mine.
Le 17 août 1943, à seulement 19 ans, il est embauché comme aide-piqueur au fond aux mines d’Aubin.
Il découvre un univers qui marquera toute sa vie : le travail souterrain, l’abattage du charbon, la poussière, la pénibilité et les dangers du fond.
Mais la guerre va interrompre son parcours professionnel.
Du 19 avril au 16 octobre 1944, Tomas sert dans les Forces françaises de l’intérieur (FFI).
Il n’a que 20 ans.
Cinq ans après avoir dû fuir l’Espagne et trouver refuge en France, ce jeune fils de réfugiés espagnols participe ainsi à la Résistance et à la Libération de son pays d’accueil.
RAYMONDE ET LA NAISSANCE D’UNE FAMILLE
Le 16 juin 1945, Tomas épouse à Cransac Raymonde Marlasca, née en 1927.
Le couple aura trois enfants : Carmen, José-Marie et Pierre.
Après la guerre, Tomas reprend sa vie de mineur à Aubin.
Mais au début des années 1960, l’évolution de l’exploitation charbonnière en Aveyron va conduire une partie des mineurs vers un autre bassin : Carmaux.
1961 : DES MINES D’AUBIN AUX MINES DE CARMAUX
Le 15 juin 1961, Tomas est muté des mines d’Aubin aux mines de Carmaux.
Il reprend son service le 15 septembre 1961 comme mineur au jour et chargeur de wagons.
La famille Navarro quitte alors l’Aveyron et s’installe à Carmaux, à la Verrerie.
Cette arrivée des familles aveyronnaises a laissé des traces dans les archives. En novembre 1961, Mineurs d’Aquitaine consacre notamment un article à leur installation à Carmaux.
Une nouvelle vie commence pour la famille Navarro.
Et quelques années plus t**d, l’histoire minière familiale va se poursuivre avec la génération suivante.
PIERRE « TOM » : LA DEUXIÈME GÉNÉRATION
Pierre Navarro, dit « Tom », fils de Tomas et Raymonde, naît le 29 octobre 1951.
Il grandit donc dans une famille où la mine fait partie du quotidien.
À son tour, il entre dans le monde des Houillères.
Son parcours le conduit dans plusieurs installations emblématiques du bassin de Carmaux : Vedel, la Cokerie puis le Lavoir.
Mais le passage au Lavoir possède une signification toute particulière dans notre histoire familiale.
PÈRE ET FILS AU LAVOIR
Car au Lavoir de Carmaux, Pierre va travailler avec son père.
Tomas « El Chino » et Pierre « Tom » Navarro se retrouvent ainsi ouvriers des mines de Carmaux au même endroit.
Le père avait commencé au fond à Aubin en 1943. Le fils appartient désormais à cette nouvelle génération de travailleurs des Houillères.
Pendant quelques années, père et fils travaillent ensemble au Lavoir.
Derrière cette simple phrase se trouve une image familière à beaucoup de familles du bassin minier : celle d’un métier et d’une culture ouvrière qui se transmettent d’une génération à l’autre.
Pour Tomas, la carrière aux mines de Carmaux s’achève le 10 novembre 1973. Il prendra officiellement sa retraite le 1er décembre 1978.
Pour Pierre, l’histoire est encore loin d’être terminée.
PIERRE DESCEND À SON TOUR AU FOND
Le 11 mai 1981, Pierre rejoint le fond.
Près de quarante ans après les débuts de Tomas comme aide-piqueur au fond à Aubin, son fils descend à son tour travailler sous terre.
Pierre restera au fond pendant environ cinq années, jusqu’en mai 1986.
Mais l’exploitation du charbon à Carmaux est alors en pleine transformation.
Une autre époque commence.
DU FOND À LA DÉCOUVERTE
En 1986, Pierre rejoint la Découverte de Carmaux.
Le charbon n’est désormais plus seulement recherché sous terre : l’exploitation à ciel ouvert transforme profondément le paysage et les méthodes de travail.
Pierre connaîtra donc plusieurs visages de l’histoire industrielle carmausine : les installations du jour, le Lavoir aux côtés de son père, le fond puis la Découverte.
Il travaillera à la Découverte jusqu’au 31 octobre 1996.
Son parcours professionnel se poursuivra ensuite jusqu’en 2001, année de son congé de fin de carrière.
DEUX GÉNÉRATIONS, UNE MÊME HISTOIRE
Tomas Pompeyo José Navarro, « El Chino », décède à Albi le 20 février 2005, à l’âge de 81 ans.
Derrière les dates et les matricules des Houillères se dessine finalement une histoire qui dépasse celle de deux hommes.
Celle de Tomas, adolescent espagnol arrivé en France à 15 ans, devenu aide-piqueur au fond à 19 ans, engagé dans les FFI à 20 ans, puis mineur à Aubin et à Carmaux.
Et celle de Pierre, son fils, qui connaîtra à son tour les Houillères de Carmaux, travaillera avec son père au Lavoir, descendra au fond puis terminera son parcours à l’époque de la Découverte.
Du fond d’Aubin en 1943 à la Découverte de Carmaux dans les années 1990, l’histoire professionnelle de Tomas et Pierre traverse plus d’un demi-siècle d’histoire minière.
Mais ce que je retiens surtout de leur parcours tient en une image :
Un père et son fils travaillant ensemble au Lavoir de Carmaux.
Tomas, « El Chino », était mon grand-père.
Pierre, « Tom », est mon père.
À travers leur histoire, c’est aussi à toutes ces familles de mineurs, espagnoles, françaises ou venues d’ailleurs, que ce Portrait de mineurs veut rendre hommage.
Car l’histoire des mines de Carmaux ne se résume pas aux puits, aux chevalements, aux machines ou au charbon.
Elle est avant tout l’histoire des femmes et des hommes qui ont travaillé, vécu et construit leur vie autour de la mine, et de cette mémoire qu’ils nous ont transmise.
Merci à mes cousines Sandrine et Marlene, pour le travail de recherche.