10/06/2026
Depuis plusieurs semaines, de nombreuses communications, pétitions et prises de position publiques présentent la situation de l'étang d'Ingril comme la disparition brutale d'un espace de liberté pour les pratiquants de sports nautiques.
Les pêcheurs professionnels ne contestent pas l'existence des activités nautiques de loisir.
De leur côté, la grande majorité des pratiquants reconnaissent la légitimité de la pêche professionnelle. Le véritable sujet n'a jamais été l'opposition entre deux communautés, mais la recherche d'un équilibre dans un espace particulièrement contraint.
L'étang d'Ingril est un plan d'eau de taille limitée, peu profond, dont la configuration rend la coexistence des usages particulièrement délicate. Cette réalité physique est souvent absente du débat public. Contrairement à ce qui peut être observé sur d'autres plans d'eau ou en mer ouverte, les possibilités de séparation spatiale des activités y sont réduites. Les zones de pêche, les trajectoires de navigation, les contraintes de sécurité liées au décollage et à l'atterrissage des ailes, ainsi que la faible profondeur de l'étang créent mécaniquement des situations de conflit d'usage.
Cette situation n'est agréable pour personne...
Il convient également de rappeler un élément fondamental : la pêche professionnelle constitue une activité économique historique sur ce territoire. Elle ne relève pas du loisir mais d'une activité de production alimentaire qui permet à des femmes et des hommes de vivre de leur métier.
Cette activité est fortement encadrée par la réglementation, contrôlée par les administrations compétentes et reconnue par les documents de planification territoriale, notamment le SCoT, comme une activité structurante et prédominante du territoire lagunaire.
En effet, dans son chapitre individualité valant SMVM, le SCoT rappelle que la priorité est donnée à la pêche professionnelle sur ce secteur, signifiant alors que les autres activités peuvent s’exercer dans la limite des conditions de respect des vocations prioritaires, à savoir la pêche professionnelle.
Bien entendu, comme dans toute activité humaine, qu'il s'agisse de la pêche professionnelle ou des sports nautiques, il existe parfois des comportements individuels qui ne respectent pas les règles établies.
Ces situations doivent être traitées lorsqu'elles sont constatées, mais elles
ne sauraient résumer à elles seules la réalité d'une profession ou d'une communauté d'usagers.
Le débat ne doit pas être construit à partir de quelques cas particuliers, aussi
regrettables soient-ils, mais à partir d'une vision globale des usages, des enjeux collectifs et des conditions nécessaires à une cohabitation durable entre activités légitimes.
Rappeler cette réalité ne revient pas à nier l'importance économique ou sociale des activités nautiques.
Ces dernières participent à l'attractivité du territoire, génèrent de l'activité pour de nombreuses entreprises et constituent une pratique sportive remarquable. Mais il est nécessaire de distinguer une activité économique professionnelle disposant de droits historiques d'exploitation d'un espace de travail et une activité de loisir, même lorsqu'elle est organisée et économiquement dynamique.
Il est également important de rappeler que les pêcheurs professionnels n'ont jamais demandé l'interdiction totale de la pratique du kite, de la wing ou de la planche à voile sur l'étang d'Ingril. Au contraire, dans le cadre des discussions engagées, ils ont accepté le principe d'une poursuite de ces activités dans un cadre réglementé permettant de prendre en compte la réalité de la coactivité.
Cette approche visait notamment à préserver l'activité des écoles de glisse, qui constituent de véritables entreprises locales, créatrices d'emplois et de valeur économique sur le territoire.
La recherche d'un équilibre entre activité professionnelle de pêche, activité économique des écoles nautiques et pratique de loisir des particuliers était au cœur des réflexions engagées.
Malheureusement, cette recherche d'équilibre s'est également heurtée à des difficultés concrètes sur le terrain. Les dispositifs réglementaires mis en place pour organiser la cohabitation prévoyaient notamment des créneaux horaires et des modalités d'utilisation destinés à limiter les conflits entre les usages. Or, de nombreux dépassements et non-respects de ces règles ont été constatés au fil du temps.
L’arrêté 318/2023 a été une tentative de compromis, et malgré ce dernier les conflits persistent, les incidents continuent et le statut quo n’apporte pas de solution durable.
L'absence de contrôle effectif et surtout l'absence de sanctions face à ces manquements ont progressivement créé un fort sentiment d'injustice chez les pêcheurs professionnels.
Cette situation a largement contribué à dégrader le climat de confiance indispensable à toute démarche de concertation.
C'est précisément parce que cette distinction existe que la recherche d'un compromis était indispensable.
Il y a plus d'un an le Comité Régional des Pêches Maritimes et des Élevages Marins d'Occitanie a désigné le Président de la Commission Environnement et Usages Maritimes pour assurer une mission de médiation entre les pêcheurs professionnels et les pratiquants de kite, de wing et
de planche à voile. Ce médiateur connait bien les attentes, contraintes et aspirations des deux parties, étant à la fois représentant des pêcheurs professionnels mais également pratiquant de kitesurf depuis le début 1999. Cette mission de médiation a été menée avec la conviction qu'une cohabitation intelligente pouvait être construite.
Durant plusieurs mois, un dialogue difficile mais constructif avait commencé à s'installer entre les représentants des pratiquants et les pêcheurs professionnels. Des pistes de travail étaient explorées. Chacun acceptait progressivement de reconnaître les contraintes de l'autre. Cette démarche reposait sur un principe simple : la concertation avant la confrontation.
Malheureusement, certaines initiatives prises sans concertation préalable avec les acteurs engagés dans cette médiation, notamment autour de projets de protection environnementale concernant le secteur des Aresquiers, ont profondément fragilisé cette dynamique. Au lieu de renforcer la confiance
mutuelle, elles ont ravivé les tensions et remis en cause le travail patient engagé depuis plusieurs mois.
La pétition visant à promouvoir de nouvelles mesures de protection sur ce secteur a été perçue par de nombreux professionnels comme une remise en cause directe des discussions en cours ! Au-delà du fond du dossier, c'est surtout la méthode employée par certains qui a suscité l'incompréhension. Une médiation ne peut fonctionner durablement lorsque des initiatives structurantes sont lancées sans
concertation préalable avec l'ensemble des parties concernées.
C'est dans ce contexte que le médiateur a décidé de stopper sa mission en début d’année 2026. Cette décision traduit simplement le constat qu'une médiation ne peut fonctionner que si l'ensemble des parties accepte de privilégier le dialogue, la transparence et la recherche de solutions partagées.
Aujourd'hui plus que jamais, nous restons convaincus qu'aucune solution durable ne pourra être imposée par la pression médiatique, les pétitions ou les rapports de force. Les enjeux sont trop complexes pour être réduits à l'opposition caricaturale entre les défenseurs d'un espace de liberté et quelques pêcheurs qui chercheraient à le confisquer.
La réalité est bien différente.
Nous sommes confrontés à un conflit d'usage classique dans un espace limité, entre plusieurs activités légitimes, dont l'une constitue une activité professionnelle historique indispensable à l'économie, à l'approvisionnement alimentaire et à l'identité du territoire.
Il convient également de rappeler que les pêcheurs professionnels de la lagune figurent aujourd'hui parmi les acteurs les plus encadrés du territoire. Leur activité est soumise à de nombreuses réglementations environnementales, administratives et sanitaires, ainsi qu'à des contrôles réguliers.
Les professionnels ont accepté au fil des années de nombreuses contraintes destinées à préserver les écosystèmes lagunaires, à protéger les habitats naturels et à garantir la durabilité des ressources exploitées.
Présenter aujourd'hui ce débat comme une opposition entre sport nautique et pêche professionnelle serait profondément réducteur et inexact. Les pêcheurs sont eux-mêmes des acteurs historiques de la gestion de ces milieux dont dépend directement leur avenir.
La problématique soulevée est parfaitement connue d'une partie de la profession de la pêche.
Quelques pêcheurs professionnels pratiquent eux-mêmes le kitesurf ou d'autres activités nautiques et sont donc particulièrement sensibles aux questions de partage de l'espace et d'accès aux zones de pratique. Cette sensibilité existe également au sein des instances professionnelles, y compris au
CRPMEM Occitanie, où certains responsables sont eux même pratiquant depuis plus de 25 ans de kite-surf et connaissent parfaitement les attentes et les préoccupations de cette communauté.
Les inquiétudes exprimées par les pratiquants sont donc pleinement comprises, notamment la crainte de voir cette situation s'étendre à d'autres secteurs du littoral ou servir de référence pour de futures restrictions.
Pour autant, la connaissance réciproque des contraintes de chacun doit permettre
d'aborder ce sujet avec objectivité et dans un esprit de dialogue, afin de rechercher des solutions équilibrées et adaptées aux réalités du terrain.
Pour autant, il paraît essentiel de garder raison et de ne pas céder à une lecture émotionnelle de ce dossier.
L'étang d'Ingril n'appartient ni aux pêcheurs, ni aux kiteurs, ni à aucune autre catégorie d'usagers. Il constitue un espace partagé dont l'utilisation doit tenir compte de réalités économiques, sociales, environnementales et historiques parfois difficiles à concilier.
Mais lorsqu'un arbitrage doit être recherché entre une activité de loisir, aussi respectable soit-elle, et une activité professionnelle qui permet à des femmes et des hommes de vivre de leur métier, d'alimenter les marchés locaux et de faire perdurer un savoir-faire historique, la position est claire : il convient d'accorder une attention particulière à ceux dont l'activité constitue un moyen de subsistance
et non une pratique récréative.
La partie Sud d’Ingril figure parmi les secteurs historiquement travaillés les plus productifs de l’étang, sur laquelle des postes de pêche sont cadastrés et pour lesquels un tirage au sort est organisé chaque
année par la Prud’homie pour les attribuer aux pêcheurs professionnels. Cette zone participe directement aux revenus de plusieurs familles.
Cela ne signifie pas que les activités nautiques doivent être exclues. Elles ont toute leur place sur nos lagunes et participent pleinement à l'identité du territoire. Mais leur développement doit s'inscrire dans une logique de cohabitation réaliste, respectueuse des autres usages et des contraintes propres
à chaque activité.
L'avenir d'Ingril ne réside ni dans la confrontation, ni dans la recherche d'un vainqueur et d'un vaincu.
Il réside dans la capacité collective à accepter qu'aucun usage ne peut prétendre à l'exclusivité d'un espace partagé, et que les solutions durables ne peuvent naître que du dialogue, du respect mutuel et de la reconnaissance des réalités de terrain.
Les pêcheurs constatent simplement qu’après plusieurs années d’expérimentation, de compromis, de médiation et de réglementation, la coexistence n’a pas fonctionné sur ce secteur.
La profession n’a jamais été opposée par principe aux activités nautiques de loisir. Elle reste consciente que de nouvelles solutions seront proposées dans l’avenir. Mais à ce jour, aucune ne garantit une régulation robuste, contrôlable et surtout une compatibilité avec l’exercice de la pêche professionnelle.
Préfète de l’Hérault