31/05/2026
Pour ce douzième jour de notre itinéraire Bruxelles Express, nous quittons Rome avec le sentiment d’avoir pleinement profité de cette étape italienne, après avoir parcouru ses rues, exploré ses recoins, admiré ses monuments, et tenté de saisir une partie de tout ce que la ville peut raconter à celles et ceux qui prennent le temps de l’observer. Ce départ marque un changement important dans le rythme du voyage, puisque nous laissons derrière nous l’intensité urbaine, historique et culturelle de la capitale italienne pour nous diriger vers la Suisse, prochaine grande étape de notre parcours. Comme souvent dans ce type d’aventure collective, la journée commence de manière très concrète, entre logistique, organisation, récupération des affaires, vérification des horaires et remise en route du véhicule. Mais avant même d’avoir véritablement pris la route, un premier imprévu vient déjà troubler notre départ.
En rejoignant notre 9 places, nous découvrons en effet un avis d’amende apposé sur le véhicule pour mauvais stationnement, stationnement non payé ou absence de ticket visible sur le pare-brise. La surprise laisse très vite place à l’incompréhension, puis à une forme de frustration très nette, puisque nous constatons rapidement que l’heure figurant sur cet avis correspond à une minute seulement avant celle à laquelle nous avons pris le ticket de stationnement. Autrement dit, nous nous retrouvons confrontés à une sanction qui nous semble profondément injuste, prise dans un intervalle de temps infime, presque absurde, entre notre arrivée et notre régularisation. Nous décidons donc de contester cette amende auprès des autorités compétentes, car au-delà du montant potentiel, c’est aussi une question de principe et de cohérence. Ce petit épisode illustre bien ce que signifie un voyage au long cours en groupe : même lorsque tout est préparé, tout peut être ralenti ou compliqué par des détails administratifs ou des décisions prises en quelques secondes.
Une fois ce contretemps encaissé, nous prenons enfin la route vers le nord. Et très vite, le paysage devient l’un des grands récits de la journée. Le trajet lui-même se transforme en transition visuelle et presque symbolique entre plusieurs mondes. Nous passons progressivement des décors associés à la région romaine à des reliefs de plus en plus marqués, puis aux paysages montagneux du nord de l’Italie, jusqu’à l’entrée en Suisse où le changement d’échelle devient saisissant. Les routes se resserrent, les vallées se creusent, les parois s’élèvent, et les sommets qui nous entourent imposent une autre forme de présence. Nous traversons des espaces où la verticalité domine, avec des pics impressionnants qui semblent s’élever à des centaines, parfois des milliers de mètres au-dessus de nous. Ce contraste avec les jours précédents renforce encore la sensation de progression dans le voyage. Nous ne changeons pas seulement de pays, nous changeons d’atmosphère, de rythme, de lumière, de rapport au territoire.
Comme sur beaucoup de longues étapes, la fatigue finit toutefois par se faire sentir. La conduite en montagne, la longueur du trajet et l’accumulation des jours commencent à peser sur la vigilance du conducteur. Nous décidons donc de procéder à une permutation avec le copilote afin de maintenir de bonnes conditions de sécurité et de continuer à avancer dans les meilleures conditions possibles. Ce type de décision, apparemment simple, fait aussi partie de l’intelligence collective d’un voyage de groupe : savoir s’adapter, reconnaître les limites physiques du moment, et réorganiser les rôles en fonction de la situation. L’objectif reste le même, arriver à destination dans les temps, mais sans compromettre ni le confort ni la sécurité du groupe.
À ce stade, nous pensons encore poursuivre la route de manière relativement fluide, mais un nouvel épisode inattendu vient ajouter une dimension presque surréaliste à cette journée déjà bien remplie. Le GPS nous conduit vers ce qui ressemble à un cul-de-sac situé dans une gare. Sur le moment, l’incompréhension domine. Nous nous demandons si la suite du trajet devra en réalité se faire par train, avec le 29 places embarqué sur des locomotives spécialisées pour franchir certains passages montagneux. L’idée paraît presque irréelle, et pourtant elle prend rapidement corps. Dans cet espace d’attente, nous échangeons avec un couple présent dans une camionnette. Étant suisses, ils connaissent bien les itinéraires de la région et nous donnent plusieurs conseils précieux sur les options possibles. Leur aide nous permet d’y voir plus clair et de faire un choix stratégique : poursuivre autant que possible par la voie routière afin d’éviter de multiplier les trajets ferroviaires avec véhicule embarqué, puis emprunter le passage le plus simple et le plus lisible pour nous.
C’est finalement du côté de la partie suisse germanophone, à Lötschberg, que la situation devient plus claire. Là, l’organisation semble plus lisible, plus directe, et le fonctionnement de l’embarquement avec véhicule sur le train devient compréhensible. Après nous être acquittés d’environ 32 euros de frais, nous embarquons de manière étonnamment fluide avec notre 29 places. L’ensemble du processus se déroule avec une efficacité qui contraste fortement avec la confusion ressentie plus tôt. Une dizaine de minutes après l’embarquement des différents véhicules, le train démarre. Ce moment reste marquant dans la journée, car il ajoute au voyage une dimension très particulière : celle d’un déplacement hybride entre route et rail, au cœur d’un environnement montagnard qui impose ses propres infrastructures et ses propres règles. Ce n’est pas simplement un trajet, c’est une adaptation concrète à la géographie.
Nous arrivons finalement à Kandersteg avec environ trente minutes de re**rd sur ce que nous avions prévu. Sur le papier, une demi-heure peut sembler anodine. En pratique, dans une journée minutée et déjà chargée, ce décalage devient un véritable facteur de tension pour la suite. Nous devons rapidement prendre possession du logement, déposer les sacs, répartir les affaires essentielles, nous réorganiser au pas de course et repartir presque aussitôt. En effet, le programme prévoyait encore une randonnée à la découverte du célèbre lac de Kandersteg, et nous voulons tout faire pour maintenir cette activité malgré le re**rd accumulé. Cette volonté de tenir le programme montre aussi notre attachement à vivre pleinement chaque étape, même lorsque le temps manque et que la fatigue est réelle.
Mais là encore, le timing se joue à presque rien. Le groupe arrive une minute trop t**d pour le dernier téléphérique. Une minute. Après l’amende du matin survenue une minute avant le ticket, cette nouvelle marge minuscule qui bouleverse tout donne à la journée une forme de cohérence ironique. Ce re**rd infime change complètement la nature de l’activité. Ce qui devait être une randonnée facilitée par une montée partielle en téléphérique se transforme en une ascension intégrale à pied, avec des distances bien plus importantes et un effort physique beaucoup plus intense que prévu. La sortie prend alors une tout autre ampleur, et se transforme en randonnée de quatre heures, de 18 heures à 22 heures. Heureusement, la saison permet encore de bénéficier d’une lumière t**dive, sans quoi la situation aurait été bien plus compliquée. Les participantes et participants rentrent t**divement, après un effort conséquent, avec la satisfaction d’avoir maintenu l’expérience, mais aussi avec la fatigue et la faim que cela implique.
Pendant ce temps, le chef de groupe reste au logement pour assurer une autre partie essentielle du fonctionnement collectif : l’intendance. Il en profite pour faire des courses en vue du lendemain, puisque nous avions prévu de préparer des pique-niques afin de gagner du temps pendant la journée suivante et de pouvoir maximiser les activités sans perdre de précieuses heures à chercher où manger le midi. Là encore, cela montre l’envers du décor d’un voyage de groupe : pendant que certaines personnes vivent l’activité visible, d’autres prennent en charge le travail discret mais indispensable de l’organisation matérielle, de la prévoyance alimentaire, de la gestion du temps et de l’anticipation budgétaire.
Au retour de la randonnée, la faim devient toutefois la priorité immédiate. Après plusieurs heures d’effort, il faut trouver un endroit où se restaurer. Nous reprenons donc le véhicule et repartons sur les routes de montagne à la recherche d’un restaurant encore ouvert. Mais il est déjà t**d, et dans cette région, la majorité des établissements commencent à fermer vers 22 heures ou 22 h 30. Plusieurs portes se ferment, au sens propre comme au figuré. Les cuisines n’acceptent plus de nouvelles commandes, les salles se vident, et la frustration monte à mesure que les options disparaissent. À cette fatigue physique s’ajoute alors une tension nerveuse bien compréhensible : nous avons faim, nous sommes en re**rd, nous avons déjà absorbé plusieurs imprévus dans la journée, et l’impression d’être bloqués se renforce.
C’est dans ce contexte que l’idée d’aller manger dans un McDonald’s situé à une quinzaine de minutes du lieu où nous nous trouvons, et à environ une trentaine de minutes du logement, finit par s’imposer pour une partie du groupe. Ce choix, qui pourrait paraître purement pragmatique vu de l’extérieur, ouvre en réalité un désaccord beaucoup plus profond. Une dispute éclate entre certains participants et le chef de groupe autour de la question du financement de ce repas. Certains estiment que l’association pourrait prendre en charge cette dépense. Pourtant, si le cadre du séjour est bien soutenu par le financement Erasmus+, cela ne signifie pas que toutes les dépenses, quelles qu’elles soient et sans distinction, doivent être absorbées sans réflexion. Nous veillons aussi à ce que les valeurs de l’association soient respectées dans les décisions financières que nous prenons, autant dans les recettes que dans les dépenses. Cette vigilance n’est pas un détail administratif, mais un prolongement de notre éthique collective.
Le désaccord porte donc à la fois sur une question de budget et sur une question de cohérence politique et morale. Il avait déjà été discuté en amont que certaines grandes marques américaines faisaient l’objet de critiques fortes en raison de l’usage de leurs bénéfices, de leur rôle dans des mécanismes de soft power, et plus largement des enjeux idéologiques, économiques et géopolitiques auxquels elles sont associées. Dans cette perspective, il n’était pas envisageable, du point de vue du chef de groupe et de la ligne associative défendue, que l’association finance un repas dans une multinationale perçue comme emblématique de logiques contraires à nos valeurs. Sur le moment, dans la fatigue, la faim et la tension accumulée, cette position n’est pas comprise par les participants les plus énervés, et la discussion dégénère. La dispute devient suffisamment forte pour que le chef de groupe décide finalement de repartir avec le véhicule vers l’appartement, mettant fin de manière abrupte à cette séquence conflictuelle.
Au bout du compte, les participants finissent par manger le pique-nique qui avait été préparé pour le lendemain. C’est une solution de repli, loin d’être idéale, qui montre à quel point la journée a déplacé en cascade les plans initiaux. Le repas prévu pour optimiser l’organisation du lendemain sert finalement à réparer les ratés de la soirée. Et même si les discussions permettent de revenir partiellement sur les événements, tout le monde ne se couche pas sur une note sereine. C’est aussi cela, la réalité d’un voyage collectif long et dense : il y a des paysages grandioses, des découvertes, des moments de solidarité et de dépassement, mais aussi des tensions, des désaccords, des incompréhensions, des limites humaines qui apparaissent plus nettement lorsque la fatigue et la contrainte s’accumulent.
Malgré tout, la journée ne se termine pas uniquement sur cette difficulté. Une autre énergie demeure dans le groupe : l’excitation de la journée à venir. Car le lendemain, c’est Europa-Park, en Allemagne, qui nous attend. Et cette perspective suffit en partie à remettre du mouvement, de l’envie et de l’anticipation positive dans les esprits. Après une nuit de repos bien méritée, nous repartirons donc pour une nouvelle étape, avec tout ce que ce voyage continue de nous apprendre sur les territoires que nous traversons, mais aussi sur notre manière d’avancer ensemble, de gérer l’imprévu, de tenir nos principes et de composer avec les réalités du terrain. La suite arrive dans le prochain post.