14/05/2026
Médiapart
Procès libyen en appel : une peine « en haut du spectre » requise contre Nicolas Sarkozy
Au dernier jour de ses réquisitions, le parquet général a demandé une peine de sept ans de prison ferme contre l’ancien président afin de sanctionner « le pacte corruptif scellé au plus haut niveau » avec la dictature libyenne.
Karl Laske
14 mai 2026 à 08h12
Pendant trois jours, Nicolas Sarkozy a gardé la même position, une variante du penseur de Rodin, retenant son menton, mais regardant en l’air. Puis il a bondi. Les réquisitions du parquet général dans l’affaire de financements libyens ont duré trois jours. Trois jours pour en arriver au quantum des peines. Sept ans d’emprisonnement requis pour lui. L’instinct du chef a pris le dessus. L’œil guerrier, mâchoires serrées, il a déroulé fermement son commentaire à son équipe. Dehors, un mur de caméra et de micros attend la déclaration de ses avocats.
Sept ans donc. Encore sept ans. Toujours sept ans. C’est la peine qu’avait requis contre lui l’an dernier le parquet national financier, et que le tribunal correctionnel avait arrondie à cinq ans. C’est la première chose qu’a semblé regretter Me Christophe Ingrain, l’avocat de l’ancien président, face aux caméras : « les réquisitions du parquet général sont strictement identiques à celle du parquet national financier », a-t-il déploré, en se promettant de démontrer « la parfaite innocence de Nicolas Sarkozy » lors des plaidoiries de la défense, dans quinze jours.
L’ancien président, lui, a filé sans dire un mot.
Plus tôt, l’avocat général Rodolphe Juy-Birmann avait rappelé le maximum de la peine encourue en correctionnelle, dix ans, laissant s’installer le suspense.
Désigné dès lundi, par Damien Brunet, premier magistrat du parquet général à s’exprimer, comme « l’instigateur » de l’association de malfaiteurs partie chercher des financements pour sa campagne, Nicolas Sarkozy est au plus haut du quantum des peines requises pour les membres de ce « groupement ». « En haut du spectre. » Sept ans pour lui, six ans pour Claude Guéant, quatre ans (dont deux ferme) pour Brice Hortefeux, et six ans (avec mandat de dépôt) pour Alexandre Djouhri. En bas du spectre, deux ans (avec aménagement) pour Thierry Gaubert, et dix mois avec sursis pour Éric Woerth
Debout, face au pupitre du parquet, Rodolphe Juy-Birmann, cheveux blancs, gestes lents, requiert avec bonhomie, sous le regard toujours acéré du président Oliver Géron tourné vers lui. La salle retient son souffle.
« Entre 0 et 10 ans, comment positionner “l’instigateur” sur le curseur ? », fait-il mine de s’interroger. En dépit de « sa carrière politique extraordinaire », il doit être « traité comme n’importe quel prévenu ». Il revient à la cour « de le sanctionner à la hauteur de la gravité des faits ».
« Nicolas Sarkozy est le principal, l’unique, bénéficiaire de cette organisation, qui devait lui permettre d’être élu à l’élection présidentielle, assène-t-il. Et la présidentielle n’est pas n’importe quelle élection, il s’agit de celle pour laquelle les Français se mobilisent en masse », décisive en démocratie. L’avocat général relève « le niveau opérationnel inégalé » de ces manœuvres.
"[Nicolas Sarkozy] a tiré les ficelles,
distribué les rôles en veillant à rester
en arrière, à s'exposer le moins possible"
Rodolphe Juy-Birmann, avocat général
« Le pacte corruptif a été scellé au plus haut niveau avec une dictature prête à tout pour revenir dans le concert des nations », dénonce le magistrat. Alors que Jacques Chirac avait engagé une normalisation prudente avec la Libye, « Nicolas Sarkozy a avalisé par cette petite phrase “Claude voyez cela” les rencontres avec Abdallah Senoussi », le cerveau du terrorisme libyen.
Comme l’a souligné lundi Damien Brunet, le « socle » de ce pacte avait été posé le 6 octobre 2005, par la rencontre « des deux chefs », Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, au cours de laquelle la situation pénale du cerveau des attentats avait été abordée une première fois.
« Ce qui distingue l’instigateur, c’est sa capacité de fédérer, poursuit-il. Il a tiré les ficelles, distribué les rôles en veillant à rester en arrière, à s’exposer le moins possible. » « En s’engageant à examiner la situation judiciaire d’Abdallah Senoussi, Nicolas Sarkozy avait conscience que le mandat d’arrêt visant Senoussi devait être levé », pour satisfaire les Libyens.
« Il a ainsi pris le risque de porter atteinte à l’indépendance de la justice », pointe encore Rodolphe Juy-Birmann. « Le même comportement qui lui avait été reproché dans l’affaire Bismuth » qui lui a valu sa condamnation pour corruption à trois ans de prison dont un ferme, notamment pour des promesses faites à un haut magistrat.
L’avocat général fait le tri des sujets qui ont émergé lors de ce procès en appel. « Le manquement au devoir de probité publique », « le mélange des genres », « les petits arrangements entre amis », la « trop grande proximité » entre les intermédiaires « se servant au passage », apporteurs d’affaires ou agents de corruption, et l’entourage d’un ministre, puis d’un président.
Le magistrat distingue « deux filières », deux cercles, autour des deux intermédiaires de l’affaire, Ziad Takieddine, l’homme clé décédé la veille du procès de première instance, et Alexandre Djouhri.
« La filière dite Takieddine, chargée de faciliter l’accession de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, et la filière Djouhri qui actionne Béchir Saleh [directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi – ndlr] », résume-t-il.
Lignes rouges
Mercredi, l’avocate générale Sophie Meynard avait préalablement décrit les multiples « lignes rouges » franchies par Claude Guéant par sa proximité avec Alexandre Djouhri. Voulant « protéger ses arrières avec le pouvoir », l’intermédiaire a « noué un pacte de corruption avec Claude Guéant », a-t-elle pointé. En acceptant la montre Patek Philippe d’une valeur de 11 330 euros que lui offre Djouhri, l’ancien préfet a franchi une première ligne rouge.
« Alexandre Djouhri va tisser patiemment sa toile, a exposé Sophie Meynard. M. Guéant n’a pas les fonds [pour s’acheter l’appartement qu’il souhaite], il en parle à son ami qui élabore le stratagème des tableaux. » Soit la vente fictive de tableaux qui justifiera l’arrivée de 500 000 euros de la caisse noire saoudienne de Djouhri sur le compte de l’ancien préfet. Ce pacte corruptif permettra à l’intermédiaire d’obtenir l’intervention de l’ancien préfet en sa faveur auprès d’EADS, maison-mère d’Airbus, pour qu’il soutienne le paiement d’une commission, ou encore auprès de l’administration fiscale dans le dossier de sa villa de Mougins (Alpes-Maritimes).
« Il est édifiant de voir la face cachée de ces visiteurs du soir, ceux qu’on a présentés comme des scotchs, qui ne sont pas désintéressés », poursuit Rodolphe Juy-Birmann. Alexandre Djouhri est « omniprésent », « c’est en quelque sorte un agent corruptif permanent », « au cœur d’un montage financier sophistiqué ».
L’intermédiaire est absent de l’audience depuis mardi après-midi. Un avocat croit savoir que son pacemaker a bipé, il s’est absenté pour un contrôle. Il n’est pas revenu mercredi.
« Mais c’est le mensonge que vous sanctionnerez également, enchaîne l’avocat général. Les petits arrangements avec la vérité. Les fables qu’on vous raconte. La culture fantasmée du bédouin [avancée par Alexandre Djouhri pour justifier l’absence de traces écrites]. L’épopée romanesque de Brice Hortefeux dans le désert. Même Claude Guéant qui a fait le premier pas [en transmettant des attestations] n’a pas réussi à passer aux aveux pour son propre comportement délictuel. »
La cour doit « prendre en compte l’évolution des prévenus », signale le représentant du parquet général. Hélas dans cette salle, ils ont maintenu leur version des faits. « Ni remord, ni repentir. Cette absence de remise en cause, vous la condamnerez », expose-t-il.
Ces lignes intangibles vont de pair avec « la mise en cause de l’institution judiciaire » par Nicolas Sarkozy et son entourage. « Cet excès de communication est révélateur d’une tendance à détourner l’attention », juge Rodolphe Juy-Birmann.
La plaque tournante
Dans la « filière Takieddine », Brice Hortefeux est le plus fidèle. L’expression « d’homme lige » s’applique bien à l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy « qui n’a pas bougé d’un iota ». Il a maintenu contre vents et marées la version ubuesque de son voyage en Libye face à la cour. C’est l’homme qui a « réinitialisé la connexion avec Thierry Gaubert et Ziad Takieddine », résume l’avocat général, suivant « toutes les démarches en Libye ».
« Brice Hortefeux restera celui qui a pactisé avec un terroriste », cingle Rodolphe Juy-Birmann.
À l’audience, le « lieutenant » de Nicolas Sarkozy fait grise mine. Loin du visage arrondi et jovial qu’il affichait, en 2003, sur le yacht de Takieddine. Condamné à deux ans d’emprisonnement en première instance avec exécution immédiate, il effectue sa peine sous bracelet électronique, une mesure suspendue pour qu’il participe au procès en appel.
Ses anciennes fonctions de ministre de l’intérieur – durant un an et huit mois entre 2009 et 2011 – lui valent encore de bénéficier d’une protection policière, si bien que deux officiers de sécurité se relaient pour le suivre dans les couloirs du palais de justice, et se positionnent au fond de la salle pour suivre l’audience. Non loin de l’équipe de sécurité de Nicolas Sarkozy – trois policiers -, qui eux s’assoient près des communicants de l’ancien président.
Absent de l’audience pour raisons médicales, Claude Guéant a apporté par écrit une contribution notable aux débats s’agissant des instructions de Nicolas Sarkozy relatifs à la situation judiciaire d’Abdallah Senoussi. Mais il s’est arrêté en chemin, estime le parquet général, qui regrette sa « reconnaissance en demi-teinte des faits en Libye ».
« Pour reprendre les expressions employées à son sujet, Claude Guéant a été la cheville ouvrière, la courroie de transmission, la plaque tournante, poursuit Rodolphe Juy-Birmann. Alors qu’il était un grand commis de l’État, il a été le coordinateur des rencontres en Libye, l’interlocuteur privilégié de Béchir Saleh. Il a catalysé les actions illégales des prévenus pour réviser la situation pénale d’Abdallah Senoussi. »
« Aucune barrière ne l’a retenu », il a « piétiné la chose publique » mais « il se décrit encore comme profondément honnête », s’étonne l’avocat général.
Les avocats de la défense doivent plaider durant cinq jours. Ceux de Nicolas Sarkozy s’exprimeront en dernier, le 27 mai.