12/08/2026
LES AVENTURES DE TAM KIK
Suite et fin.
Alors, la mouche bleue fait entendre son vron vron dans la salle, et va taquiner l’ogre, en le piquant sur son nez dégoûtant. Il avait l’air d’un moulin à vent avec ses grands bras qu’il agitait furieusement pour abattre la guêpe ; mais la guêpe volait plus vite que ses bras ; et quand elle eut bien tourmenté ce fils du diable, elle lui creva les yeux en un instant. Le Rounfl, à bout de forces et de respiration, se mit à souffler comme un tonnerre ; il se leva en trébuchant de son fauteuil, fit deux ou trois tours sur lui-même et tomba enfin la tête la première sur les roches, où il demeura comme un bœuf assommé. Tammik délivra Thurio de sa triste position. Thurio, il est vrai, était un peu roussi ; mais Tam lui frotta la figure et la tête, car tous ses cheveux étaient grillés, avec un morceau de suif ou de lard, et il ne s’en trouva pas plus mal.
– Ça sent l’ogre mort par là, dit Tammik à son compagnon ; il est temps de filer d’ici ; qu’en pensez-vous ? – Ma foi, je n’en pense rien, répondit Thurio, qui avait son idée, et ne songeait même pas à remercier son sauveur. – Comme vous voudrez, l’ami, bonsoir, bonsoir. Pauvre Tam ! il allait oublier sa mouche bleue, tant il était affairé ; mais la mouche ne l’oubliait pas, car elle vint aussitôt bourdonner à ses oreilles, et rentra d’elle-même dans la petite cage. Tammik reprit possession de son trésor et sortit de la maison du Rounfl sans causer davantage. Dès qu’il fut parti, Thurio se mit en quête d’un autre trésor, car il savait par la lecture des histoires de ce temps-là, que les ogres ont toujours dans leur cave deux ou trois tonnes remplies d’or. Finalement et pour son malheur, faut croire qu’il en fit une bonne provision, ou qu’il avait les poches gonflées et la démarche pesante en sortant du manoir. Était-ce l’or ou le gwin-ar-dan (vin de feu) ? Les deux peut-être. Allons voir un peu, avant de finir, ce que devint notre Tammik, avec sa mouche. Lassé de vagabonder, le camarade demanda une place de valet dans une bonne ferme du voisinage. Le fermier de Kerlostik, avant de le gager, regarda un peu de travers les pauvres jambes et le triste équipage du garçon ; mais celui-ci, piqué et enhardi par sa mouche, ayant dit qu’il ferait à lui seul plus d’ouvrage que trois fainéants de Bannalek, le maître consentit à le prendre à l’essai, avec trois écus par an, de la soupe de pain de seigle tous les jours, de la bouillie de mil et des crêpes une fois par semaine. C’était une belle condition, assurément ; aussi, Tam n’eut garde de refuser. Le voilà donc valet de charrue. Le troisième jour, le maître ayant été à la foire la veille, par un temps brûlant, en avait rapporté sa bourse vide et un bon coup de soleil par-dessus le marché. Tammik proposa à la vieille moitié de ménage d’aller au champ tout seul avec les bœufs et la charrue. La vieille accepta, faute de mieux, espérant au surplus trouver tout de suite une bonne raison pour fourrer à la porte ce failli gras, qui mangeait autant que deux. Mais sur les midi, quand elle alla au champ porter au valet sa soupe de pain noir, dont elle avait eu soin, la digne créature, de ne remplir l’écuelle qu’à moitié, quand elle vit la grande pièce toute labourée, elle resta stupéfaite. Tammik avala sa soupe sans rien dire, et, avant le soir, il laboura un second champ, avec l’aide de sa mouche qui aiguillonnait les bœufs et leur donnait un cœur infatigable. Dame, on ne trouvait plus à la ferme les jambes de Tammik aussi maigres, et la ménagère permettait à l’aînée de la maison de lui porter son dîner au champ ; on le régalait joliment, allez, et la fille ne s’en revenait pas sans regarder pardessus la haie. Finalement, ça continua si bien, si bien pour Tammik, que la pen-hérez baissa les yeux devant lui, et le laissa prendre son petit doigt et attacher une épinglette à sa piécette en revenant du pardon. Voilà donc la fin de mon histoire : on fit une belle noce, à laquelle je ne fus pas invité, parce que mon père n’était pas encore né. Tam-Kik devint Tam-Pinvidik (le riche). Maharit sa femme fut la meilleure ménagère de la paroisse, ils eurent beaucoup de petits garçons et de petites filles, et puis en route, les amis !... J’avais oublié de vous dire que l’avant-veille de ses noces, monsieur Tam-Kik, tout habillé de neuf, était parti pour Lothéa, afin de chercher le bonhomme Job, et le ramener à Kerlostik. Mais voilà qu’en passant sur la lisière d’un petit bois, il vit un rassemblement de monde autour d’un homme étendu sur l’herbe ; il s’approcha pour regarder et reconnut Jalm Thurio que des voleurs avaient tué, pour voler son or apparemment. Vous voyez qu’une bourse trop lourde nuit à celui qui la porte, vu qu’il ne peut se sauver aisément des larrons, surtout quand au poids de la bourse se joint le poids d’une mauvaise conscience. Voilà pour lui. Tammik s’éloigna bien vite en faisant le signe de la croix et continua son chemin. Hélas ! à Lothéa, plus de bonhomme : parti pour le paradis ! Le bon fils pleura tout le long du chemin en revenant, et je puis jurer qu’il n’entra dans aucun cabaret, ce qui n’est pourtant pas défendu, je pense, aux gens qui ont le gousset garni et qui savent boire sans se soûler. À la fin des fins, je vous dirai que la mouche s’était envolée le jour des fiançailles. Que lui restait-il à faire ? n’avait-elle pas achevé le bonheur de Tam, en lui procurant une belle condition, et une bonne femme, ce qui est diablement rare ? Voilà pour Tam-Kik. Il y en a aussi qui disent que la mouche était un ange du paradis donné à Tam-Kik par le vieux mendiant, lequel était un grand saint venu sur la terre pour éprouver ceux qu’il rencontrerait ; d’autres ajoutent même que tous les hommes de cœur ont une mouche pareille dans la poitrine.
Moi je vous laisse penser ce que vous voulez et je m'en vais.