13/06/2026
Haïti à la Coupe du monde, “la preuve que le pays n’est pas mort”.
Alors que le pays des Caraïbes, aux prises avec des gangs ultraviolents qui contrôle une grande partie du territoire, connaît une crise humanitaire terrible, les Grenadiers ont réalisé l’exploit de se qualifier pour le Mondial. En portant les couleurs d’Haïti, ils incarnent “l’espoir et la résistance”, symboles “d’une résurgence nécessaire”.
Haïti a gagné sa place en Coupe du monde de football, et c’est déjà en soi un miracle. Non pas pour des raisons sportives – personne ne conteste la place des Grenadiers dans la compétition –, mais parce que ce pays “n’en est presque plus un”, rappelle le journal argentin La Voz.
Devenu la proie de gangs ultraviolents qui contrôlent une grande partie de son territoire et près de 80 % de la capitale, Port-au-Prince, sèment la terreur et ont provoqué le déplacement de centaines de milliers d’habitants, le pays le plus pauvre du continent américain a dû affronter de nombreux obstacles pour revenir dans la compétition, cinquante-deux ans après leur dernière (et seule) qualification, en 1974.
Ainsi, le stade Sylvio-Cator de Port-au-Prince, où la sélection nationale aurait dû s’entraîner et recevoir ses rivaux, a dû être abandonné en 2021, après l’assassinat du président Jovenel Moïse, du fait de la violence des gangs qui contrôlent la zone. Ce qui a obligé les Grenadiers à jouer “à domicile” dans d’autres îles des Caraïbes, principalement à Curaçao – autre nation caribéenne qualifiée, explique The Miami Herald.
Idem pour le ranch de la Croix-des-Bouquets, le centre de formation pour jeunes footballeurs, pris d’assaut par des gangs qui l’ont finalement incendié en février dernier, brisant les espoirs des jeunes générations, ajoute The Haitian Times.
Le résultat de toute cette violence est que peu de joueurs de l’équipe d’Haïti sont nés sur l’île, et la majorité n’ont même jamais mis les pieds dans le pays. Quant au seul joueur résidant encore sur l’île à avoir été sélectionné dans l’équipe nationale, Woodensky Pierre, il a bien cru qu’il ne pourrait pas rejoindre ses coéquipiers, rassemblés dans le camp de base des Grenadiers en Floride depuis fin mai. Son visa, bloqué par l’ambassade des États-Unis à Port-au-Prince, ne lui a finalement été remis que le 1er juin, raconte Haïti Tempo.
La sélection haïtienne est ainsi “une équipe en exil”, une “sélection de la diaspora”, composée de footballeurs majoritairement nés en France, de parents exilés, et entraînée par un Français, Sébastien Migné, “qui n’a jamais mis les pieds dans le pays pour des raisons d’insécurité”, résume La Voz.
Tout cela a suscité un vrai casse-tête pour ce dernier, qui a dû convaincre un par un les joueurs, éparpillés dans des équipes diverses, d’intégrer une sélection qui a peu de chances de passer la phase des poules. Elle côtoie, dans le groupe C, le Brésil, le Maroc et l’Écosse.
Rien n’aurait été possible sans “l’attachement émouvant des footballeurs” à leur pays, ajoute le média argentin. Parmi ces joueurs fiers de porter le maillot haïtien, Jean-Ricner Bellegarde, des Wolverhampton Wanderers, qui évolue en Premier League et qui a déclaré :
“Je me suis engagé envers un groupe, une équipe, une famille, ma nation. Je remercie le peuple haïtien pour tout son soutien.”
Cependant, la sélection représente bien plus que les qualités sportives des joueurs qui la composent et du pays dont elle porte les couleurs. C’est l’équipe “de l’espoir et la résistance, symbole d’une résurgence nécessaire”, résume La Voz. Et les Grenadiers en sont bien conscients.
En novembre dernier, aussitôt qualifié après une victoire contre le Nicaragua, le défenseur central de l’équipe, Ricardo Adé, a posté sur X ces mots : . Ce qui en créole signifie “Ouvrez le pays”. “Plus qu’un simple hashtag, cette phrase est devenue un cri de ralliement”, traduisant les frustrations des Haïtiens “face à l’isolement prolongé de leur pays en raison de l’escalade de la violence des gangs et des troubles politiques”, souligne Miami Herald , auquel Adé a déclaré :
“Les joueurs savent ce que [la qualification] représente, ils connaissent la tristesse qui règne dans le pays, et ils savent que le football est le seul moyen de redonner le sourire aux gens.”
Pour de nombreux Haïtiens, cette prouesse “incarne l’espoir d’un tournant décisif pour le pays”, qui dépasserait largement la sphère du football pour devenir “le moteur de la transformation du pays”, assure The Haitian Times, dans un reportage émouvant réalisé sur l’île. Ce média de la diaspora édité aux États-Unis cite l’exemple de l’ancien international ivoirien Didier Drogba, qui “a joué un rôle déterminant dans la fin de la guerre civile dans son pays”, en 2007, rêvant que les Grenadiers aident à leur tour à mettre fin à la crise en Haïti. Il mentionne l’attaquant Duckens Nazon qui a appelé, dans une vidéo, à “la paix dans le pays”.
Dans Le Nouvelliste Haiti, avant même que la compétition ne commence, l’éditorialiste Frantz Duval appelle d’ailleurs déjà à “penser à l’avenir”. La Coupe du monde 2026 “doit servir de détonateur pour de nouvelles ambitions”, affirme-t-il, appelant à “tout faire pour que des compétitions se tiennent en Haïti”, mais aussi pour que “des joueurs évoluant localement intègrent nos différentes sélections”. Tout cela afin de “projeter Haïti dans le monde grâce au football”. Car ce sport “prodigue de la fierté et des émotions aux Haïtiens comme aucune autre discipline et aucun autre sujet”.
Peu importe que l’équipe ne passe pas la phase de poules, sa qualification “a le parfum entêtant des gestes héroïques, conclut La Voz. Et pour les Haïtiens, c’est une lumière d’espoir, la preuve que le pays n’est pas mort.”
Courrier international / Publié le 13 juin 2026 à 05h00