12/10/2026
Moment d'Histoire :
Édouard Herriot et Édouard Daladier : deux hommes, deux visions du radicalisme
Pour comprendre pleinement le parcours d'Édouard Herriot, il faut aussi s'intéresser à celui qui fut, pendant des années, son rival le plus sérieux : Édouard Daladier. Entre les deux hommes, les relations furent faites de désaccords, de rivalités et de rapprochements parfois inattendus. Durant l'entre-deux-guerres, leurs affrontements ont si souvent marqué la vie du Parti radical que la presse finit par parler de la « guerre des deux Édouard ».
Il faut dire que tout semblait les opposer. Herriot, professeur de lettres devenu une grande figure de la République, était un homme de culture, un orateur volontiers prolixe, qui aimait les discours, les débats et les grandes réunions républicaines. Sa bonhomie et son goût de la conciliation faisaient partie de son personnage. Daladier, lui, venait d'un tout autre milieu. Fils d'un boulanger de Carpentras, plus jeune que Herriot, il avait un tempérament rugueux, parlait peu et supportait mal les demi-mesures. On le surnommait le « Taureau du Vaucluse ». Là où Herriot cherchait volontiers à convaincre, Daladier préférait trancher.
Ces différences ne relevaient pas seulement du caractère. Elles traduisaient deux façons de concevoir l'action politique et, au fond, l'avenir du radicalisme français. Herriot croyait aux vertus du dialogue et aux compromis nécessaires à la vie parlementaire. Daladier, plus impatient, estimait que le parti devait affirmer plus nettement ses positions, notamment face à la droite.
Deux hommes pour un même parti
Au début de sa carrière, Daladier doit beaucoup à Herriot. En 1924, lorsque le Cartel des gauches arrive au pouvoir, ce dernier lui confie le portefeuille des Colonies. Mais la reconnaissance n'empêche pas l'ambition, et le jeune ministre ne tarde pas à contester l'autorité de celui qui l'a fait entrer au gouvernement.
À partir de 1926, les désaccords deviennent plus nets. Daladier reproche à Herriot ses rapprochements avec la droite et entend ramener le Parti radical vers une orientation plus franchement à gauche. Au congrès de 1927, il parvient à lui ravir la présidence du parti. Le geste est lourd de sens : l'ancien élève entend désormais jouer dans la même cour que son aîné.
La suite ressemble à une succession de bras de fer, de réconciliations et de nouvelles rivalités. Aucun des deux ne parvient durablement à écarter l'autre. Et, malgré leurs divergences, ils savent qu'ils ont besoin l'un de l'autre. Le Parti radical est alors une formation centrale de la vie politique française, traversée par des sensibilités diverses. Herriot et Daladier en incarnent, chacun à sa manière, deux composantes essentielles.
Au fil des années 1930, leurs rôles se précisent. Herriot conserve le prestige de l'ancien, celui dont la parole compte et dont l'autorité dépasse les querelles de personnes. À la présidence de la Chambre des députés, il reste une figure incontournable du régime parlementaire et un défenseur résolu des principes républicains, notamment de la laïcité.
Daladier, de son côté, s'impose davantage comme un homme de gouvernement. Les questions de défense et de sécurité prennent une place croissante dans son action. Ministre de la Guerre, puis président du Conseil, il se montre soucieux de l'autorité de l'État et de l'efficacité de l'exécutif. Son approche est plus directe, parfois brutale, et ses décisions lui valent autant de critiques que de soutiens.
En réalité, le radicalisme a besoin de ces deux hommes, même lorsque leurs affrontements donnent l'impression qu'ils cherchent à se détruire mutuellement.
Munich, ou le poids des choix impossibles
C'est à l'approche de la Seconde Guerre mondiale que leur rivalité prend une dimension particulièrement douloureuse. En septembre 1938, Daladier est président du Conseil lorsque sont signés les accords de Munich. Avec les dirigeants britannique et italien, il accepte, aux côtés d'Hitler, le démembrement de la Tchécoslovaquie, dans l'espoir d'éviter une nouvelle guerre européenne.
Le choix est lourd de conséquences. Pour Daladier, il s'agit de gagner du temps et d'éviter à la France un conflit auquel elle paraît mal préparée. Mais cette politique d'apaisement ne permettra pas d'empêcher la guerre. Herriot, profondément hostile aux régimes fascistes et attaché à la cause tchécoslovaque, ne peut que mesurer la gravité de la situation. La scène politique française est alors traversée par la peur, les hésitations et les divisions. Les deux hommes ne portent pas le même regard sur les événements, mais ils sont confrontés à une même question : comment défendre la paix sans céder devant les dictatures ?
Il serait trop simple, avec le recul, de réduire cette période à l'opposition entre un homme qui aurait eu raison et un autre qui aurait eu tort. Les décisions prises à la veille de la guerre s'inscrivent dans un contexte de grande fragilité militaire et diplomatique. Cela n'efface ni les responsabilités ni les erreurs, mais permet de comprendre les dilemmes auxquels les dirigeants de l'époque étaient confrontés.
1940 : la fin d'un monde
La défaite de 1940 vient bouleverser leurs destins et, avec eux, celui de toute une génération politique. Daladier, qui a quitté la présidence du Conseil en mars 1940, est arrêté sous le régime de Vichy. Il sera notamment traduit devant le procès de Riom, organisé par le pouvoir de Pétain pour faire porter à certains responsables de la Troisième République la responsabilité de la défaite.
Herriot connaît lui aussi les pressions du nouveau régime. Mis à l'écart de la vie politique et placé sous surveillance, il refuse de cautionner la disparition de la République. En 1944, il est déporté par les Allemands, avant de retrouver la liberté à la fin de la guerre.
Les deux hommes ont vieilli, leurs espoirs ont été durement éprouvés et la République qu'ils ont connue a disparu. À la Libération, ils retrouvent pourtant une vie parlementaire profondément transformée. Le paysage politique a changé, de nouvelles forces se sont imposées et le Parti radical n'occupe plus la place centrale qui fut la sienne avant-guerre.
Leur rivalité n'a donc pas véritablement de vainqueur. Herriot et Daladier auront passé une grande partie de leur vie à défendre des conceptions différentes du radicalisme, parfois jusqu'à l'affrontement. Mais ils appartenaient au même univers républicain, celui d'une France où le débat parlementaire, les partis et les compromis formaient le cœur de la vie politique.
C'est peut-être ce qui rend leur histoire si intéressante aujourd'hui. Derrière les querelles de personnes et les ambitions se dessine le destin d'un parti qui a longtemps joué un rôle essentiel dans la République. La « guerre des deux Édouard » fut bien davantage qu'un duel entre deux fortes personnalités : elle fut aussi le reflet des hésitations, des espoirs et des contradictions d'une époque qui s'achevait dans le fracas de la guerre.