31/07/2026
Moment d'Histoire :
L'assassinat de Jean Jaurès : Le crépuscule de la paix
Le vendredi 31 juillet 1914, l'assassinat de Jean Jaurès ne supprime pas seulement un homme politique d'envergure ; il agit comme l'étincelle tragique qui éteint les derniers espoirs de paix en Europe.
1. Le contexte : Une Europe au bord du gouffre
À la fin du mois de juillet 1914, la tension est à son comble. Depuis l'attentat de Sarajevo (28 juin 1914), le jeu complexe des alliances menace d'embraser le continent.
La figure de Jaurès : Député socialiste du Tarn, fondateur du journal L'Humanité (en 1904) et orateur brillant, Jean Jaurès est le leader incontesté du mouvement pacifiste français. Historiquement, Jaurès n'est pas un antimilitariste absolu (dans son ouvrage L'Armée nouvelle, il défend la nécessité d'une armée de citoyens pour défendre le pays en cas d'attaque). En revanche, il s'oppose farouchement aux guerres d'agression et à la diplomatie secrète.
Son combat : Il milite ardemment pour l'arbitrage international et envisage une grève générale ouvrière européenne et concertée afin de bloquer toute mobilisation militaire agressive. Pour la droite nationaliste française, exaltée par la volonté de laver l'affront de la défaite de 1870, son pacifisme fait de lui une cible de choix. Il est régulièrement traité de "traître" ou de "vendu à l'Allemagne" dans la presse de l'époque.
2. Le soir du drame : Le Café du Croissant
Le 31 juillet, après une journée épuisante passée à la Chambre des députés et au ministère des Affaires étrangères (où il a fait une ultime tentative auprès d'Abel Ferry pour que la France retienne son alliée russe), Jaurès se rend au siège de L'Humanité.
Le repas : Vers 21h00, il descend dîner avec ses collaborateurs, dont Jean Longuet, René Renoult et Pierre Renaudel, au Café du Croissant, situé au 146 rue Montmartre. Le groupe s'installe près d'une fenêtre laissée ouverte en raison de la lourde chaleur estivale. Jaurès tourne le dos à la rue.
L'assassin : Dehors, Raoul Villain, un étudiant instable issu de la petite bourgeoisie, guette. Contrairement à une idée reçue, il n'a pas 29 ans mais 28 ans (né en 1885). Influencé par la rhétorique nationaliste de l'époque, il a acheté un revolver Smith & Wesson, intimement convaincu que tuer Jaurès est un acte de salut public.
L'attaque : Vers 21h40, Villain écarte le brise-bise de la fenêtre, pointe son arme à bout portant vers la tête du tribun et tire deux balles. Jaurès s'effondre sur la banquette. Il meurt en quelques minutes. Le cri déchirant « Ils ont tué Jaurès ! » (souvent attribué à une ouvrière du quartier ou à l'épouse du gérant du café) résonne aussitôt dans la rue et se répand dans tout Paris.
3. Les conséquences : La voie libre vers la guerre
L'assassinat de Jaurès provoque une onde de choc, mais contrairement à ce que redoutait le gouvernement, il ne déclenche ni émeute ni soulèvement ouvrier.
1er août 1914 : La mobilisation générale. Face à l'imminence du conflit, la mobilisation générale est décrétée en France. Les appels au calme de la CGT et du parti socialiste (SFIO) préviennent tout mouvement de grève.
3 août 1914 : La déclaration de guerre. L'Allemagne déclare la guerre à la France, ouvrant la voie au grand massacre de la Première Guerre mondiale.
4 août 1914 : L'Union sacrée. C'est à cette date exacte que la classe politique française, y compris les socialistes désormais orphelins de leur leader, se rallie au gouvernement. Le président de la République, Raymond Poincaré, prononce lors d'un message aux Chambres l'expression qui restera à la postérité : « l'Union sacrée ».
4. Épilogue judiciaire et mémoriel
Le procès scandaleux (1919) : Raoul Villain est incarcéré pendant toute la durée de la guerre. Il n'est jugé qu'en mars 1919, dans une France victorieuse et profondément nationaliste. À la stupeur générale de la gauche, il est acquitté par un jury populaire qui estime qu'il a agi par passion patriotique. Comble du cynisme, la v***e de Jaurès est condamnée aux dépens (elle doit payer les frais du procès). Pour l'anecdote, Villain s'exilera et sera fusillé en 1936 par des miliciens républicains espagnols à Ibiza.
Le Panthéon (1924) : Le 23 novembre 1924, sous l'impulsion du nouveau gouvernement du Cartel des gauches, la République répare en partie cette injustice en transférant les cendres de Jean Jaurès au Panthéon. Ce geste solennel consacre définitivement sa figure de martyr de la République et de la paix.