22/06/2026
Article du parisien :
Exclusif|Grâce à sa « nurserie de greffons », l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière peut désormais optimiser les organes avant de les implanter. On a suivi une transplantation qui a sauvé la vie d’un jeune homme.
Nicolas Berrod
« On avait deux cloches en verre, mais on les a cassées ! » Résultat, c’est un ustensile en métal qui surplombe le chariot poussé par Éric Savier, tout de bleu vêtu. Sous cette cloche, un foie, transféré de la « nurserie des greffons » vers le bloc opératoire, où un patient attend qu’on lui sauve la vie. « Allez, on y va pour la transplantation », s’exclame le chirurgien de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (AP-HP) à Paris (XIII e).
Durant les heures précédentes, ce foie en bonne santé a été « amélioré » dans cette nouvelle salle remplie de machines. Le but ? Le rendre plus performant et réduire le risque de complications, une fois transplanté. Nous avons pu suivre tout son parcours, du donneur au receveur, quelques jours avant la Journée mondiale du don d’organes qui a lieu ce lundi.
Tout a débuté à 3 heures du matin. Julien Touzmanian dort profondément quand son téléphone sonne. « Rendez-vous dans une heure à la Pitié », lui ordonne-t-on, en substance. Le jeune chirurgien prend place dans une voiture médicalisée avec chauffeur au côté de Mathilde, une interne, direction une petite ville de province à deux heures de route de Paris.
Un retour à 200 km/h, escortés par les gendarmes
Une femme d’une soixantaine d’années, en état de mort cérébrale, est hospitalisée là-bas. Le feu vert est donné pour prélever ses organes, car la famille ne s’y est pas opposée. L’équipe parisienne a un objectif : le foie, ce gros organe de 1,5 kg en moyenne. Car à la Pitié-Salpêtrière, un jeune patient entré aux urgences trois jours plus tôt est dans le coma.
Son foie ne fonctionne plus à cause d’une maladie hépatique gravissime. « Son état s’est brutalement dégradé durant le week-end et la seule option dont on dispose est de remplacer son foie, commente le médecin franco-brésilien Fabiano Perdigao, chef de service adjoint. On doit agir en super urgence ! »
Pendant deux heures, le binôme médical prélève le foie de la patiente condamnée, maintenue artificiellement en vie. De couleur brune, l’organe est ensuite baigné dans une grosse bulle en plastique remplie de liquide de conservation, ou plutôt dans trois couches successives pour éviter la moindre fuite.
L’arrivée à Paris est prévue à la mi-journée. « Le chauffeur roule à 180 km/h, voire 200 km/h », raconte Mathilde. À l’approche de Paris, deux mot**ds de la gendarmerie escortent la voiture pour lui éviter les bouchons. Le temps est compté, la vie d’un jeune homme est en jeu.
La voiture entre dans l’enceinte de la Pitié-Salpêtrière. Aussitôt, des blouses blanches récupèrent la glacière bleue sur laquelle un message, « Urgent - Human graft (greffe humaine) », figure en grosses lettres blanches.
Le foie est ensuite « déballé comme un bonbon », image le docteur Touzmanian, puis « préparé » à la main dans la nurserie, avant d’être branché à une machine. « On voit à sa couleur et à sa texture que c’est un beau greffon », apprécie le praticien, en sectionnant les petits vaisseaux à l’aide de scalpels et pinces métalliques. La veine cave inférieure, la veine porte et l’artère hépatique seront bientôt connectées au circuit sanguin du jeune patient.
Au même moment, ce dernier est endormi au bloc opératoire voisin. Une autre équipe chirurgicale lui retire son foie malade. Une fente de 30 cm a été ouverte dans la partie droite de sa poitrine. Des pièces métalliques écartèlent la peau pour permettre aux médecins d’intervenir. Pas d’autre choix, « le foie se cache derrière les cotes », glisse le docteur Perigao, dont le calot sur la tête est orné de drapeaux du Brésil, de petites tours Eiffel, de statues du Christ rédempteur mais aussi… de foies et d’estomacs.
L’opération dure plusieurs heures, le temps de découper tous les petits vaisseaux et d’enlever le foie d’un seul bloc. Ce dernier, jauni et rugueux, est aussitôt placé dans un seau blanc. « On l’envoie en analyse, comme à chaque fois », glisse une aide-soignante en fermant le couvercle. Car personne ne sait encore de quelle maladie précise souffre le jeune homme.
« Tout se fait en parallèle, nous a confié peu avant le docteur Savier. On se lance dès que le patient est prêt pour la transplantation, mais l’avantage de la machine est de prolonger le temps de conservation du greffon dans de bonnes conditions en plus de le rendre meilleur. On est beaucoup plus détendus, on travaille moins dans l’urgence et cette nurserie réduit aussi les interventions nocturnes », souligne le médecin, trente ans de greffes à son actif. Il procède à un rapide calcul dans sa tête : « J’approche de la millième ! »
« Tout s’est bien passé »
Le « go » est donné en milieu d’après-midi. Débranché de sa machine, le nouveau foie est transporté au bloc opératoire. Il est raccordé à l’organisme du jeune malade par une technique appelée anastomose, sorte de « couture » à ventre ouvert. Les vaisseaux et les voies biliaires sont rattachés par des agrafes et des fils, qui se désintègrent ensuite naturellement.
Tout d’un coup, une agitation gagne le couloir voisin. Hasard du calendrier, la nurserie est officiellement inaugurée ce même jour ! Le maire du XIII e arrondissement, Jérôme Coumet, a fait le déplacement, accompagné du comédien Daniel Auteuil, autour du chef de service Olivier Scatton. On reconnaît le directeur général de l’AP-HP, Nicolas Revel, le visage masqué. « La greffe fait clairement partie de nos priorités, on fait déjà 25 % de l’activité nationale », nous glisse-t-il en retirant sa blouse jetable. Pour ce nouvel espace, 400 000 € ont été investis.
Cette deuxième intervention dure, à son tour, plusieurs heures. En début de soirée, le foie passe rapidement du violet au rouge. Le sang du patient commence à affluer, signe que « tout s’est bien passé », glisse Fabiano Perdigao. Il est temps de refermer le ventre, à deux reprises, sur quelques jours d’intervalle, le temps que l’organisme s’adapte car… le nouveau foie est plus gros que celui d’origine.
Le jeune homme pourrait rentrer chez lui une dizaine de jours plus t**d. Il sera mis sous immunosuppresseurs pour limiter autant que possible le risque de rejet. Et le médecin de conclure, avec une facilité déconcertante : « On lui a sauvé la vie. »