15/08/2026
IL Y A 150 ANS, JOUR POUR JOUR…
15 AOÛT 1876 — DANS LES CARNETS DE RICHARD FRICKE
« Journée accablante de chaleur ! »
C’est par cette notation très concrète que Richard Fricke ouvre son carnet en ce mardi 15 août 1876.
La veille, lundi 14 août, la première Walkyrie du Festival de Bayreuth a été donnée au Festspielhaus. Après les graves difficultés techniques qui avaient marqué L’Or du Rhin, l’atmosphère semble s’être quelque peu détendue.
Et, une fois encore, Fricke nous fait vivre ces journées non depuis la légende, mais depuis les coulisses.
Il revient d’abord sur la visite de Guillaume Ier au Festspielhaus :
« Hier matin, l’Empereur et sa suite, le grand-duc de Weimar, le duc et le prince héritier d’Anhalt, ont visité le théâtre. »
Cette visite arrive à point nommé pour Carl Brandt, responsable de la machinerie et des transformations scéniques. Les incidents de L’Or du Rhin l’avaient profondément atteint :
« Le vieil Empereur apporta un véritable réconfort après le contretemps survenu à Brandt, à la suite des erreurs qui s’étaient produites dans L’Or du Rhin lors des scènes de transformation — erreurs qui l’avaient tant bouleversé qu’il en était devenu hors de lui, criant ses directives avec une telle véhémence qu’on les entendait jusque dans la salle.
(Où donc était l’illusion ?) »
Cette parenthèse de Fricke est magnifique.
En quelques mots, elle dit tout le paradoxe du projet de Bayreuth : créer sur scène une illusion absolue — et entendre, depuis la salle, le machiniste hurler ses ordres dans les coulisses !
Mais l’Empereur est passé par là. Et Brandt retrouve confiance :
« Il était à présent tout ragaillardi et disait :
“L’Empereur, dans sa bienveillance coutumière, m’a rendu courage.” »
Puis vient La Walkyrie.
Fricke est beaucoup moins alarmiste que la veille :
« Hier, la représentation de La Walkyrie se déroula, dans l’ensemble, de manière satisfaisante, bien que personne ne fût véritablement en voix. »
Et il relève immédiatement le succès d’un moment particulièrement attendu :
« Les ensembles des Walkyries (huit au total !) furent accueillis par de vifs applaudissements. »
Pas de rappels cependant :
« Les rappels avaient été interdits par un avis public affiché par Wagner. »
Fricke consigne même l’horaire exact :
« La représentation se déroula de quatre heures vingt-cinq à neuf heures cinquante. »
Plus de cinq heures pendant lesquelles Fricke ne reste d’ailleurs nullement enfermé dans les coulisses.
Après le premier acte, il rencontre l’intendant von Normann et recueille déjà les premières comparaisons entre Bayreuth et les représentations munichoises :
« Certains passages de L’Or du Rhin lui avaient paru meilleurs à Munich, d’autres davantage ici. Il se montrait irrité par tous les jugements qu’il avait déjà dû entendre en si peu de temps. »
Et von Normann finit par formuler un jugement qui donne la mesure de l’entreprise :
« Il déclara que c’était “effroyable !” et affirma qu’en somme une telle œuvre ne saurait être représentée, dans son intégralité, avec une perfection comparable dans aucun théâtre de notre époque. »
Après le deuxième acte, Fricke sort encore, cette fois « afin de respirer un peu l’air frais » — détail que l’on comprend d’autant mieux lorsque l’on se souvient de la première phrase de son journal : « Journée accablante de chaleur ! »
Il converse avec le duc et le prince héritier d’Anhalt, puis, la représentation terminée, part souper avec Wilhelm Scholz.
Et c’est alors que se produit l’une de ces petites scènes délicieuses dont les carnets de Fricke sont remplis.
À table, il se retrouve assis à côté d’un homme qu’il ne reconnaît absolument pas :
« J’étais assis auprès d’Adolf Menzel, un ami de Wagner, sans savoir qu’il s’agissait du grand maître lui-même. »
Fricke avoue candidement :
« Je me l’étais imaginé tout autrement : il est plus petit que moi d’environ une tête. »
Lorsqu’il demande ensuite à Scholz qui était cet homme, celui-ci s’étonne :
« Je pensais que tu le connaissais ; j’aurais bien pu te le présenter. »
Et la scène n’est pas terminée.
Au moment même où les deux hommes discutent, Wagner survient. Il entend Scholz tutoyer Fricke et lance :
« Allons donc, ce Fricke ! Il est connu de tout le monde. »
En quelques lignes seulement, nous voilà passés de la machinerie défaillante de L’Or du Rhin à Guillaume Ier, de la première Walkyrie aux conversations d’entracte, puis d’Adolf Menzel à Wagner plaisantant sur la célébrité de Fricke.
C’est précisément ce qui rend son témoignage si précieux.
Il ne raconte pas seulement le premier Festival : il nous y fait circuler.
Dans la salle, dans les coulisses, pendant les entractes, à table, auprès des artistes, des princes, des techniciens et de Wagner lui-même.
Et pendant ce temps, l’Empereur assiste lui aussi au spectacle :
« L’Empereur soupa au théâtre, puis se rendit directement chez Bahr ; il en repartit à onze heures un quart.
Après le premier acte, il avait fait appeler Wagner auprès de lui. »
15 août 1876 — 15 août 2026.
150 ans, jour pour jour.
Demain, nous rouvrirons les carnets de Richard Fricke à la date du 16 août 1876.
Bayreuth, 1876 – Naissance d’un mythe
Les Carnets de Richard Fricke
Journal des préparatifs et des représentations du premier Festival de Bayreuth (1876)
Première traduction française intégrale
Traduction, présentation et appareil critique par Nicolas Crapanne
Une publication LE MUSÉE VIRTUEL RICHARD WAGNER
Maintenant disponible chez Bookelis : https://livres.bookelis.com/musique/79659-BAYREUTH-1876-ndash-NAISSANCE-D-UN-MYTHE.html
fans
En août 1876, Richard Wagner voit enfin s'accomplir le rêve auquel il a consacré près de trente années de sa vie : la fondation du Festival de Bayreuth et la création scénique de L'Anneau du Nibelung dans le théâtre qu'il a voulu pour son œuvre. Richard Fricke, Maître de ballet de la Cour...