10/06/2026
Tous philosophes !
Des ateliers de philosophie pour penser le monde
Geneviève Chambard, Christelle Ibert-Gracia, Pascale Mermet-Lavy,
Maryse Métra, Agnès Pautard, Véronique Schutz, Michèle Sillam
Préface d’Abdennour Bidar
Paris, ESF, 2025
À l’époque morose qui est la nôtre, je ne saurais trop vous encourager à lire le livre collectif Tous philosophes ! Des ateliers de philosophie pour penser le monde. Vous en ressortirez revigorés.
Quelle audace dans ce titre ! Quel formidable pari dans cette invitation lancée à tous – enfants, adolescents, adultes – à se retrouver dans des ateliers dits de philosophie AGSAS pour « penser le monde » ! La curiosité du lecteur est piquée d’emblée : en effet, s’il sait qu’un atelier est un lieu spécifique où des artisans aussi bien que des artistes travaillent et créent, il se demande à quoi ressemble un atelier de philosophie où l’on a la prétention de « penser le monde ».
Quelle audace aussi dans l’écriture à sept d’un livre qui n’est pas la somme de sept contributions différentes mais bien l’œuvre très aboutie et très agréable à lire d’un groupe de recherche. Celui-ci réunit depuis une dizaine d’années les autrices, toutes praticiennes, la plupart depuis trente ans, des Ateliers de Philosophie AGSAS®. Deux d’entre elles avaient collaboré avec Jacques Lévine à l’écriture du livre L’enfant philosophe avenir de l’humanité ? paru en 2008, l’année du décès du célèbre psychanalyste si soucieux du bien-être des enfants.
On remarquera qu’un point d’interrogation suit le titre d’alors, comme si les auteurs avaient craint d’être péremptoires. Cependant, ils mettaient un immense espoir en l’enfant philosophe invité à réfléchir, en groupe et dans un cadre sécure, en tant que « personne du monde ».
Contrairement à la parution précédente, le titre de 2025, suivi d’un point d’exclamation, se lit comme une affirmation enthousiaste : Tous philosophes ! c’est-à-dire enfants, adolescents et adultes de tous âges et plus seulement l’enfant. Les Ateliers de Philosophie AGSAS®, tels qu’ils ont été élaborés et se sont développés à partir de 1996, offrent la possibilité et la chance de penser le monde. C’est dire leur ambition ! Ce faisant, il faut rappeler qu’on ne peut prétendre mener un Atelier de Philosophie AGSAS® sans bagage théorique sur la méthode et sans connaissance du déroulement précis des différentes étapes. En conséquence, ils doivent être animés par des personnes ayant suivi une formation spécifique.
« Rien de ce qui peut désaliéner l’être humain n’est aujourd’hui de trop… Rien n’est plus précieux que d’apprendre à penser par soi-même et plus profondément encore, d’apprendre à être soi-même » écrit le philosophe et essayiste Abdennour Bidar dans sa belle préface. Il dit avoir été heureux de la rédiger en raison de ce qu’il a découvert dans le dispositif et la méthode des Ateliers de Philosophie AGSAS® exposés dans le livre Tous philosophes !
J’en reviens aux autrices : c’est comme si, au cours des ans, elles avaient gagné en assurance et en conviction. Surtout, en s’adonnant ensemble à la recherche, elles ont pratiqué un va-et-vient fécond entre la pratique et un travail de conceptualisation ; avec en tête un projet d’écriture, elles n’ont cessé de creuser leur sujet, de réfléchir au cadre de l’atelier de philosophie, à l’éthique et à la posture de l’animateur, aux « invariants et aux variables » des temps de la méthode. Conjointement, elles ont cheminé, ainsi qu’elles l’écrivent, avec de nombreux partenaires universitaires et associatifs. Habitées d’une ferveur peu commune, elles se sont autorisées à proposer les Ateliers de Philosophie AGSAS® à des groupes d’enfants en difficulté scolaire, en ULIS avec des enfants qui ne parlent pas, dans le cadre d’actions de prévention du RASED à l’échelle d’un établissement et non plus seulement d’une classe.
Elles ont expérimenté des prolongements possibles des Ateliers de Philosophie AGSAS®, par le biais de traces écrites, dans la littérature pour « établir des ponts entre les pensées singulières et l’universalité de la condition humaine » (p.83), dans la mythologie, les arts et le photolangage, où les images choisies permettent de préciser la pensée ou de l’illustrer.
Partout elles constatent les effets bénéfiques des ateliers ritualisés, la « jubilation à penser ensemble », le fait que les enfants qui ont une piètre image de soi mais qui sont regardés comme des « interlocuteurs valables », redressent la tête. Par ailleurs, la prise de conscience progressive de la valeur de chacun, la modification du rapport au savoir, la découverte du travail invisible de la pensée (Chap.2), le changement de regard des adultes sur les enfants contribuent à l’apaisement du climat scolaire.
Dans la huitième partie de l’ouvrage, un inspecteur de l’Éducation nationale, un directeur d’école honoraire et un éducateur spécialisé ainsi que plusieurs des autrices signent des expériences singulières menées avec succès dans l’institution. C’est alors que, dans le neuvième et dernier chapitre, les Ateliers de Philosophie AGSAS® « entrent dans la société » ; et c’est une fois de plus un vif plaisir de lire les témoignages de ces militantes intrépides qui ont à cœur de diffuser autant que possible ce « véritable outil de pensée et d’humanisation pour tous ». Il faudrait les citer toutes, tant elles méritent notre admiration de s’être engagées pendant des années au service non plus seulement des enfants et des adolescents mais à la rencontre d’étudiants étrangers, avec des adultes dans une maison d’arrêt, lors d’un festival international pour l’enfance et la jeunesse – depuis 2012 ! –, dans une université en Roumanie, au Maroc, dans un hôtel d’une ville thermale et, depuis 1987, le 17 octobre, journée mondiale du refus de la misère, sur le parvis des Droits de l’Homme, place du Trocadéro à Paris !
J’ai apprécié dans le livre, outre la richesse et la finesse de l’argumentation, la clarté de la composition, la division en chapitres courts émaillés de références littéraires éclairantes, la place faite au silence dans l’atelier, la fluidité du style, la présence de nombreux comptes rendus d’Ateliers de Philosophie AGSAS® où les réflexions des enfants ne cessent de nous étonner : « Nos émotions, ce qu’on ressent, ça nous donne aussi de la pensée. » – « Des fois, je n’ai pas envie de penser. » – « On peut ne penser à rien ? » (p.28).
« Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire », écrivait Diderot il y aura bientôt trois siècles. Les autrices qui le citent se sont mises ensemble à l’ouvrage et je ne puis que les féliciter chaleureusement d’avoir su montrer dans ce livre ce qui fait l’unicité des Ateliers de Philosophie AGSAS® et comment les participants de tous âges y vivent « le plaisir du travail intérieur, le plaisir de pénétrer par soi-même et avec d’autres dans le monde des idées ». J’ajouterai que les enfants disent parfois à mi mot quelque chose qui les préoccupe au plus profond. Aux enseignants alors d’être à l’écoute et de leur proposer, le moment venu, des occasions de créer. En effet, ainsi que le rappelle Gilles Deleuze dans son Abércédaire, cité dans le livre page 84, « La pratique philosophique, augmentée d’un rapport à l’art, est l’une des façons de permettre l’émergence de sujets libres, créateurs de leur propre vie. »
Jeanne Moll
Présidente d’honneur de l’AGSAS