11/04/2025
L'IA et ses incapacités pédagogiques
Depuis que l’intelligence artificielle est entrée dans les usages éducatifs et dans les pratiques des élèves, on entend parfois que le métier d’enseignant est menacé : à quoi bon s’évertuer à faire cours si les élèves peuvent trouver des contenus en ligne, des exercices corrigés, des astuces et des méthodes de travail qui leur permettront d’atteindre la performance attendue dans le cadre scolaire ?
Pourtant, cette conception de l’apprentissage et de la pédagogie est non seulement incomplète, mais potentiellement erronée. Si l’intelligence artificielle est insuffisante en tant que ressource pédagogique pour former les élèves, c’est justement parce qu’elle ne revêt pas un caractère pédagogique. Comme le souligne Philippe Meirieu (Pédagogie : le devoir de résister, 2007), la pédagogie suppose une relation humaine, fondée sur la confiance, le dialogue, l’écoute. Aucune IA ne peut établir cette relation avec un élève. Elle ne motive pas, n’encourage pas, ne rassure pas, pour la simple et bonne raison qu’elle ne ressent rien, ne s’attache à personne, ne se soucie de rien.
Nous avons pu explorer quelques contours de cette question dans un article précédent. L’IA (pour le moment) ne conçoit pas l’élève dans l’optique de son développement humain, social, personnel et intellectuel. L’enseignant.e, au contraire, s’adresse à un sujet en devenir, avec toute la responsabilité que cela implique. Et cela lui donne un double avantage : s’adapter, et la capacité de faire advenir un groupe.
Chaque classe est unique : les acquis sont hétérogènes, les dynamiques de groupe évolutives, et les besoins spécifiques multiples et mouvants. Face à cette complexité, l’enseignant.e ajuste en temps réel, anticipe, reformule — et surtout, il ou elle pose un regard singulier sur chacun, d’humain à humain. Créativité et flexibilité sont des cartes utilisées quotidiennement pour faire face à des élèves qui peuvent demander à ce qu’une partie du cours soit plus accessible ou, au contraire, plus approfondie. Cette “intelligence du singulier”, pour reprendre les mots de Perrenoud (Métier d’élève et sens du travail scolaire, 1994), reste aujourd’hui inaccessible aux systèmes d’IA.
Aussi, dans ce contexte de classe, l’enseignant est au centre d’un apprentissage mutualisé. S’adressant à tout un groupe, il dépasse le cadre d’une interlocution duelle : il crée du commun. Il construit un “en-commun”, des règles sociales mobilisant des valeurs collectives et des principes fondamentaux, à partir des interventions des uns et des autres, y compris lorsqu’elles viennent perturber un fonctionnement attendu.
Enfin, il ne faut pas faire l’impasse sur l’aspect émotionnel. Apprendre peut être une épreuve. Une vie de classe donne lieu, de temps à autre, à des périodes de démotivation, d’inattention, voire de découragement face à des résultats décevants. Les enseignant.e.s savent que venir à l’école et apprendre peut représenter une violence, voire une humiliation, pour certains élèves. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (La Reproduction, 1970) ont bien montré comment l’institution scolaire pouvait renforcer les inégalités sociales si elle ne prend pas en compte la position des élèves dans l’espace social. S’ils ne sont pas toujours formés comme ils le souhaiteraient, il n’en reste pas moins que les enseignant.e.s sont capables de repérer les signes de détresse ou d’abandon. Tout du moins, ils ont conscience que les élèves sont toujours situés socialement. Pour l’intelligence artificielle, un élève reste un donneur d’ordre indéterminé, dont les caractéristiques particulières sont liées à son statut de profil de données ou de client potentiel. Même si elle est capable de répondre à des interrogations portant sur les savoirs ou les connaissances, elle demeure à ce jour incapable de faire preuve de justice sociale, de promouvoir ou de défendre une société dont les valeurs ne sont pas systématiquement monnayables. L’IA répond, mais elle n’incarne rien. Elle n’a aucun rêve.
Pour terminer, je repense à Christine, mon enseignante de CE2, qui nous avait partagé sa passion pour les Premières Nations du continent américain. Je me souviens, comme si c’était hier, de ces ateliers où elle nous expliquait leur mode de vie, leur relation au monde, la diversité de leurs langues et de leurs coutumes. Je repense aussi à ce cours de philosophie, où ma professeure — fan absolue de Spinoza — avait pris plaisir à discuter avec nous des superstitions, sans jamais moquer nos croyances adolescentes. Je revois dans chaque pizza, les blagues de mon ancien professeur en spécialité maths (Pi*Z2*A : formule pour calculer un cylindre). Ces personnes, très souvent passionnées, ont transmis bien plus qu’un savoir : elles ont cultivé un goût qui se nourrit de curiosité.
Elles nous ont transmis ce qu’aucune machine ne saura jamais synthétiser : la puissance vulnérable d’un regard. Parce qu’enseigner, au fond, ce n’est pas seulement expliquer. C’est habiter la seule question qui demeurera jamais sans réponse parfaite : quel est le sens de l’existence.