29/07/2026
je partage ce post de Cédric Herrou d'Emmaus Roya fort intéressant !
Accueillir et travailler avec des personnes en grande précarité - quelles que soient leur parcours, leur nationalité, leur situation administrative, leur passé traumatique - est une mission difficile, dont peuvent témoigner les centaines de milliers de travailleurs sociaux en France. C’est évidemment le résultat de dizaines d’années de délaissement social par l’Etat et les politiques publiques. 350 000 personnes SDF en France en 2025, c’est du jamais vu.
Nous faisons partie d’un mouvement national, européen et international. Depuis 2008, un cadre a été mis en place par l’Etat et Emmaüs France : le statut OACAS (organisme d’accueil communautaire et d’activités solidaires) régi par le Code de l’Action Sociale et des Familles. Ce statut est imparfait et parfois dysfonctionnel. Monter une communauté Emmaüs, c’est des dizaines de milliers d'heures de réflexion et de réunion afin de créer le projet communautaire, les règles de vie, un règlement intérieur, tout ça dans l’objectif de proposer une alternative de vie collective, solidaire et paysanne.
Les conditions matérielles d’accueil diffèrent légèrement d’une communauté à une autre, sachant qu’un audit de l’ensemble des communautés a été réalisé au printemps 2026, notamment pour formaliser un socle commun à toutes, basé sur le statut OACAS et la philosophie du mouvement.
Le projet et le lieu de vie d’Emmaüs Roya sont expliqués avant l’arrivée des personnes. Les conditions matérielles proposées sont :
Une chambre individuelle,
Des espaces partagés : sanitaires, une cuisine, un salon, une buanderie, une terrasse, un grand jardin au bord du fleuve de la Roya,
Une alimentation saine, en grande majorité auto produite (légumes, oeufs, olive, huile) et biologique
Un kit d’hygiène distribué chaque mois,
Tous les frais liés à l’hébergement (eau, électricité, chauffage, internet) sont pris en charge par l’association,
Une allocation communautaire de 415€ mensuelle pour chaque compagne/compagnon, qui n’est pas un salaire mais un signe d’appartenance à la communauté,
Une cotisation à l’URSSAF, peu importe le statut administratif de la personne, ce qui permet de bénéficier des droits qui découlent du versement des cotisations sociales (retraite, accident de travail, compte personnel de formation et, avec une condition de régularité de séjour, arrêt maladie et indemnités journalières).
Une souscription de responsabilité civile individuelle pour chaque compagne et compagnon prise en charge par la structure,
Un accompagnement administratif et social individualisé,
Une prise en charge partagée des frais liés à l’éducation, aux cours de français, aux loisirs et à l'épanouissement des enfants.
Des réunions régulières sont tenues afin de pouvoir parler de tous les sujets, activités économiques comme organisation de la vie quotidienne. Des ateliers se tiennent avec des personnes extérieures sur les questions des droits, du vivre ensemble, l’accès au numérique, des cours de français, des séances de psy, etc.
Les règles qui conditionnent l'accueil sont assez simples, En résumé : respect du cadre, du vivre ensemble, des personnes et des biens, respect des horaires d'activités, pas de violence verbale ou physique. En cas de manquement aux règles de vie, les discussions individuelles et/ou en groupe et les avertissements sont évidemment privilégiés à toutes autres formes de réponse. Mais en cas de non-respect grave, cela peut aller jusqu’à l’exclusion.
Participer aux activités économiques est le cœur de la philosophie du mouvement Emmaüs. La genèse est tout de même l’idée que des personnes en précarité mutualisent leurs énergies et leurs moyens pour se sortir de la rue en élaborant des solutions collectives et solidaires. Les compagnes et compagnons consacrent 35 heures par semaine à la communauté et ses activités. Elles ont 5 semaines de congés/an.
Les 35 heures hebdomadaires d’activité comprennent :
le maraîchage diversifié,
l’élevage de poules pondeuses,
la récolte des olives, la transformation en pâte d’olive,
la cuisine dans le Resto Paysan et le service,
la vente sur les marchés et la livraison des produits à Nice et Menton,
mais aussi la préparation des repas pour l’équipe chaque midi, s’occuper des enfants présents à la communauté, faire le ménage des parties communes, réparer les vélos, participer à des réunions ou des ateliers…
Il n’y a pas de recherche de rentabilité grâce aux personnes accueillies. L’idée est de leur proposer une activité afin de gagner en confiance, en compétence, en autonomie, en prise de responsabilité mais selon les moyens de chacun.
Les personnes salariées et bénévoles travaillent aux côtés des compagnons mais également sur les tâches administratives, comptables, juridiques, et tout ce qui concerne le développement du projet.
Depuis quelques années, le choix politique de non-accueil poussent les personnes étrangères à frapper aux portes des communautés.
Aujourd’hui, obtenir une régularisation pour une personne sans-papier est un parcours du combattant plus qu’incertain. Pour tout ce qui relève de la régularisation exceptionnelle (c’est à dire toute personne qui n’est pas entrée sur le territoire avec un visa, ou qui n’a pas obtenu le statut de réfugié), il faut plus de sept ans de présence sur le territoire, il faut démontrer que l’on a travaillé alors que l’on n’a pas le droit de travailler, il faut déclarer ses revenus alors que l’on n’a pas le droit d’être là, il faut tout un tas de conditions strictes et souvent absurdes pour prétendre à seulement demander un titre de séjour.
C’est cette complexité qui entraîne des centaines de milliers de personnes dans la clandestinité. Personne n’a comme projet de vie d’être “clandestin”, et c’est la volonté des pouvoirs publics de les maintenir dans cette “clandestinité”. Le pire : même une fois la régularisation obtenue, il n’est pas exclu de retomber encore dans la précarité, suite aux retards systémiques de traitement de dossiers par les préfectures.
Depuis 2018, les compagnes et compagnons étrangers accueillis au sein d'un OACAS durant au moins 3 ans peuvent se voir délivrer une carte de séjour temporaire « vie privée et familiale », « salarié » ou « travailleur temporaire » par la Préfecture de leur résidence. Cela reste à la libre appréciation du Préfet.
Certaines personnes en situation irrégulière accueillies dans les communautés s’imaginent que le mouvement Emmaüs permettra une régularisation rapide et certaine. Seulement, ce dispositif reste à la libre appréciation des préfets, qui régulariseront, ou, à contrario, donneront une OQTF (obligation de quitter le territoire français).
Les communautés Emmaüs sont par essence des lieux “crisogènes”. Emmaüs Roya vit au quotidien avec ce cocktail de traumatismes du passé, d’espoir de l’avenir, de déception du quotidien. Mais Emmaüs Roya, ce n’est pas “seulement” l’accueil de 9 adultes et 3 enfants. Notre projet expérimental se révèle pérenne, il est devenu robuste, outillé et a déjà fait ses preuves.
Ce sont des centaines de personnes déjà accueillies, des centaines de bénévoles, des heures de discussion et des heures de construction, des milliers de messages de soutien, des liens avec des projets similaires qui se construisent, une pensée politique et militante qui dépasse la complexité du quotidien. C’est également un projet que de nombreux politiciens voudraient voir détruite (prochain texte à venir sur ce sujet).
Cependant, malgré les difficultés, les bâtons dans les roues et les tumultes qui nous éprouvent, c’est ce que nous voulons défendre, ce que nous voulons vivre et nous ne lâcherons pas.
BRAVO à lui, à eux, à chacun de ceux qui se mobilise avec générosité pour ces projets