14/02/2025
La puissance aveugle
La relation entre puissance et justice soulève un dilemme fondamental qui a marqué l’histoire des civilisations. Plus un individu ou une nation est puissant, plus il peut se soustraire aux règles communes. À l’inverse, les faibles s’appuient sur la justice comme ultime rempart contre l’oppression. Cette réalité a été formulée par Thucydide dans son Dialogue des Méliens : « Le fort fait ce qu’il peut, le faible souffre ce qu’il doit. »
Ce modèle darwinien, où seule la loi du plus fort prévaut, engendre un système inhumain fondé sur la domination brute, dépourvue de toute considération éthique. Une puissance sans justice se transforme inévitablement en tyrannie, ce qui précipite sa chute. Blaise Pascal dénonçait déjà cette volonté de légitimer la force en la déguisant en justice : « Ne pouvant faire que le juste fût fort, on a fait que le fort fût juste. »
Cependant, une justice instrumentalisée pour servir les intérêts des puissants n’est qu’une illusion. La véritable puissance ne repose pas uniquement sur la force matérielle ; elle réside dans l'équilibre entre force et morale. Une force dénuée de cadre éthique conduit à l’autodestruction, tandis qu’une morale sans puissance demeure impuissante à s’imposer dans le monde réel. La stabilité ne peut surgir que de l'union de la puissance et de la justice.
- La justice, un principe absolu en islam
Dans l’Islam, la justice est une valeur suprême, au point que Dieu Lui-même s’est interdit l’injustice. Un hadith qudsi rapporté par Muslim l’exprime clairement : « Ô Mes serviteurs ! Je Me suis interdit l’injustice et Je l’ai interdite entre vous, ne soyez donc pas injustes les uns envers les autres. »
Le Coran renforce cette exigence en appelant les croyants à une intransigeance absolue en matière de justice, même lorsque celle-ci va à l’encontre de leurs propres intérêts :
"Certes, Allah commande l’équité (al-ʿadl), la bienfaisance (al-iḥsān) et l’assistance aux proches. Et Il interdit la turpitude, l’acte répréhensible et l’injustice (al-baghy)." (Sourate 16, verset 90)
Ce verset montre que la justice divine ne se limite pas à l’interdiction de l’injustice, mais inclut aussi la bienfaisance et l’entraide. En Islam, la justice ne se résume pas à une simple neutralité ; elle constitue un idéal visant à protéger les plus vulnérables.
Elle est universelle et ne doit jamais être biaisée par les liens du sang, l’amitié ou l’intérêt personnel :
"Ô les croyants ! Observez strictement la justice et soyez des témoins véridiques pour Allah, fût-ce contre vous-mêmes, contre vos pères ou vos proches." (Sourate 4, verset 135)
Cet appel radical à l’impartialité place la justice au-dessus de toute appartenance, contrairement aux systèmes humains où la force prime souvent sur l’équité.
- La puissance sans justice mène à l’effondrement
L’histoire prouve que les civilisations qui ont prospéré durablement sont celles qui ont su allier puissance et justice. L’Islam, dans son expansion, ne s’est pas imposé uniquement par la force militaire, mais aussi par une force spirituelle et éthique qui a su fédérer des peuples sous un idéal commun.
Machiavel affirmait : « Il vaut mieux être craint qu’aimé. »
Mais une puissance fondée exclusivement sur la crainte est instable, car elle engendre des résistances et des révoltes. À l’inverse, une justice qui s’incarne dans la force constitue un socle de stabilité et de grandeur. La véritable question n’est donc pas de savoir qui est le plus fort, mais qui est le plus juste dans l’usage de sa force. Car seule une puissance juste peut perdurer et élever l’humanité.
- L’illusion du soutien inconditionnel
L’idée d’un "soutien inconditionnel" à une cause, un État ou un dirigeant est une erreur fondamentale, car elle place la loyauté au-dessus de la justice et de la vérité. Or, l’histoire enseigne que toute cause, aussi noble soit-elle, peut dériver vers l’injustice si elle n’est pas constamment soumise à un examen critique.
Le Prophète Muhammad (saw) a dit :
"Soutenez votre frère, qu’il soit injuste ou victime d’injustice."
Lorsqu’on lui demanda comment aider celui qui est injuste, il répondit :
"En l’empêchant de commettre l’injustice." (Boukhari, Mouslim)
Appliquer cette sagesse à la politique contemporaine revient à comprendre que le "soutien inconditionnel" conduit à l’aveuglement et à la complicité avec l’injustice. Que ce soit dans les relations internationales, les conflits armés ou les alliances stratégiques, une posture éthique impose de juger chaque action à l’aune de la justice, et non par fidélité à un camp.
Un monde où la morale est subordonnée aux intérêts partisans est voué à la violence et à l’instabilité. La justice ne peut être conditionnelle : elle seule doit guider notre engagement.
Dr. Bachir Boukhzer