04/09/2026
[2/5] La psychologie du progrès moral
Nos présupposés moraux contradictoires relèvent de l'instinct, mais ne sont pas arbitraires.
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✍️ Adam Omary est chercheur au Center for Global Liberty and Prosperity de The Cato Institute. Il est titulaire d’un doctorat en psychologie de Harvard University.
Résumé : Le progrès humain repose sur un socle moral commun, mais les conceptions de ce qui est bien ou mal varient considérablement d’une personne à l’autre. La moralité n’est ni figée ni arbitraire. Au contraire, la psychologie moderne montre qu’elle découle de tendances évolutives qui varient selon les individus et les cultures. Comprendre les origines psychologiques des fondements moraux – ainsi que les compromis qu’ils impliquent – permet de mieux cerner les clivages politiques actuels et ouvre la voie à un débat plus sain et à un progrès plus résilient.
Le progrès humain repose sur une certaine conception commune de ce que signifie réellement le « progrès ». Cette conception s’appuie sur notre psychologie morale : la manière dont nous concevons la moralité et ce que nous considérons comme moral ou immoral. Depuis des millénaires, les hommes débattent de ce que devrait être la morale, mais celle-ci n’est pas une construction unitaire. Certains philosophes ont donc renoncé purement et simplement à formuler des prescriptions morales, optant plutôt pour une philosophie du relativisme moral – l’idée selon laquelle le bien et le mal dépendent de la culture ou du choix personnel. Dans le meilleur des cas, le relativisme moral reconnaît qu’il n’existe pas d’approche universelle de l’épanouissement humain valable dans tous les contextes, ce qui conduit à une discussion plus nuancée sur le progrès humain. Dans le pire des cas, le relativisme moral représente un mépris total des contraintes morales.
Des philosophes postmodernistes, tels que Michel Foucault et Jacques Derrida, ont soutenu que la morale n’est pas objective, mais plutôt une construction sociale arbitraire, généralement façonnée et imposée pour servir les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir. Cette interprétation a des conséquences désastreuses : si la morale n’est rien de plus qu’un masque du pouvoir, alors la justice devient indissociable de la domination, et toute revendication morale se réduit à une lutte pour le contrôle. La possibilité même de vérité, de vertu ou de véritable liberté disparaît, ne laissant place qu’à des récits moraux concurrents, dépourvus de toute norme éthique objective à appliquer. Mais il s’agit là d’une position extrême et peut-être délibérément provocatrice. Il existe une conception plus nuancée du relativisme moral, fondée sur la psychologie évolutionniste, qui reconnaît la réalité des différentes valeurs morales tout en admettant qu’elles impliquent souvent des compromis tant personnels que sociétaux.
Les experts en psychologie de la personnalité ont proposé la théorie des « Big Five », qui présente un modèle de personnalité à cinq facteurs mesurant l’extraversion, l’amabilité, le névrosisme, la conscience et l’ouverture à l’expérience. Cette théorie est l’explication dominante décrivant la personnalité en termes de traits indépendants, stables et d’origine biologique. Un quintette similaire a été appliqué à la psychologie morale : la théorie des fondements moraux à cinq facteurs du psychologue social américain Jonathan Haidt. Haidt soutient que la moralité peut être comprise à travers cinq dimensions fondamentales façonnées par des enjeux évolutifs : la bienveillance, l’équité, la loyauté, l’autorité et la pureté.
Tout comme pour les traits de personnalité, où les individus peuvent se situer à l’extrémité haute ou basse d’un trait continu — par exemple, être extraverti, introverti ou quelque part entre les deux —, la théorie des fondements moraux propose que tant les individus que les cultures puissent différer dans leur évaluation des différentes préoccupations morales. Il est important de noter que ces modèles factoriels de la personnalité et de la moralité ne se prononcent pas sur le fait qu’il soit meilleur ou pire d’avoir un niveau élevé ou faible d’un trait donné. N’importe quelle configuration de ce modèle factoriel peut s’avérer adaptative pour la survie dans différentes niches environnementales, mais nous avons développé des niveaux de traits qui, en moyenne, ont tendance à nous servir au mieux.
Par exemple, le caractère adaptatif d’un niveau élevé ou faible d’extraversion peut dépendre de l’environnement. Dans un environnement riche en ressources et socialement interconnecté, une plus grande sociabilité peut renforcer la coopération et l’accès aux biens communs ; en revanche, dans un contexte de pénurie de ressources ou d’instabilité, une moindre sociabilité peut permettre d’économiser de l’énergie et d’améliorer l’autonomie. En tant qu’êtres sociaux, même les humains les plus introvertis ont tendance à être plus extravertis que les espèces qui doivent subvenir seules à leurs besoins.
Même les adultes les plus isolés apprennent à parler une langue et dépendent des autres durant l’enfance, ce qui démontre notre extraversion fondamentale par rapport à une grande partie du règne animal.
De même, les fondements moraux tels que la bienveillance peuvent sembler être un bien incontestable, mais ils ne sont pas jugés en termes absolus, mais par rapport à la norme humaine. Même les êtres humains relativement insensibles ont tendance à faire preuve de plus d’empathie que les chimpanzés les plus empathiques, nos cousins évolutifs notoirement violents. La théorie des fondements moraux suggère qu’une bienveillance extrême peut parfois s’avérer désavantageuse. Par exemple, une bienveillance excessive pourrait conduire à consacrer des ressources précieuses aux malades et aux personnes vulnérables au détriment du groupe. Une valeur de bienveillance plus faible, en revanche, pourrait rendre les chasseurs et les guerriers plus efficaces pour nourrir et défendre la tribu, en particulier lorsqu’elle est associée à une plus grande loyauté.
De même, si l’équité est largement considérée comme un bien moral, elle est également l’un des traits les plus dépendants du contexte. L’équité des chances entre souvent en conflit avec l’équité des résultats. Une société qui récompense le mérite et l’effort engendre inévitablement des inégalités, tandis qu’une société qui impose l’égalité des résultats risque de pénaliser la productivité et l’innovation. À l’école, noter tout le monde de manière égale, indépendamment des performances, peut sembler bienveillant, mais cela sape l’excellence. Sur le lieu de travail, l’égalité de rémunération peut miner la motivation des employés les plus performants.
La recherche en psychologie montre que l’indignation morale face à l’injustice découle généralement d’une perception de tromperie, d’exploitation ou de parasitisme, plutôt que des résultats inégaux dans une méritocratie. Par exemple, dans le cadre de recherches en économie comportementale, les participants peuvent prendre part à un jeu où chacun commence avec une somme d’argent fixe et décide du montant à consacrer à un bien public, tel qu’un puits. Ce bien public profite à tous, quelles que soient les contributions individuelles. Lorsque certaines personnes ne contribuent en rien mais en tirent néanmoins profit, d’autres choisissent souvent de dépenser leur propre argent pour pénaliser ces profiteurs. La psychologie évolutionniste suggère que l’indignation morale face à l’injustice, y compris la volonté de punir les tricheurs au prix d’un sacrifice personnel, est une adaptation qui préserve le bien-être collectif et garantit que l’exploitation coûte plus cher que la coopération.
Parfois, la loyauté est en contradiction directe avec la bienveillance, l’équité et l’autorité. Que faites-vous si un membre de votre famille a commis une infraction pénale grave ? Le protégez-vous pour éviter qu’il ne soit démasqué, ou le dénoncez-vous aux autorités ? Les recherches en psychologie sociale montrent que les individus varient dans leurs allégeances, en particulier d’une culture à l’autre. Les personnes issues des sociétés WEIRD (occidentales, éduquées, industrialisées, riches et démocratiques) ont tendance à soutenir la justice légale même lorsque cela implique de punir un proche. À l’inverse, les personnes issues de ce qu’on appelle les « cultures d’honneur », notamment au Moyen-Orient, ont tendance à privilégier la loyauté envers leur famille plutôt que la loi.
Une manière utile de conceptualiser la différence entre les fondements psychologiques de la loyauté et de l’autorité consiste à examiner dans quelle mesure les allégeances s’appliquent entre les groupes ou au sein de ceux-ci. La loyauté est fondamentalement un phénomène intergroupe. La théorie évolutionniste suggère que les membres d’une même famille ou tribu ont tendance à être loyaux les uns envers les autres, mais pas nécessairement envers les groupes extérieurs. D’un point de vue psychologique, la trahison résulte rarement d’un manque total de loyauté ; le plus souvent, elle traduit des loyautés conflictuelles. Par exemple, une personne peut quitter un amant pour s’engager auprès d’un autre ; un lanceur d’alerte peut trahir son employeur par loyauté envers son pays ; et Jean Valjean vole du pain pour nourrir sa famille. Dans chaque cas, la trahison est relative au jugement personnel de chacun quant à l’appartenance au groupe d’appartenance.
L’autorité, en revanche, relève des dynamiques au sein des groupes. Les membres d’une même famille ou d’une même nation peuvent mériter le même niveau de loyauté et d’attention, mais pas nécessairement le même niveau d’autorité. À l’instar des groupes sociaux de primates, les sociétés humaines sont profondément hiérarchisées. Les aînés et les personnes dotées de compétences solides, comme les meilleurs chasseurs dans les tribus de chasseurs-cueilleurs, jouissent souvent de la plus grande autorité. Le respect de l’autorité peut stabiliser une société, en particulier dans une méritocratie qui fonctionne bien. Mais dans les pays corrompus, où les postes d’autorité sont souvent occupés par des individus indignes, la subversion de l’autorité est plus adaptative. Dans tous les cas, il est adaptatif de disposer d’un éventail de dispositions de personnalité dans le patrimoine génétique et d’un éventail de dispositions morales à travers les cultures. Cela permet aux humains de s’adapter à des environnements changeants.
Enfin, il y a la pureté, un fondement moral ancré dans notre système immunitaire comportemental.
L’émotion de dégoût a évolué comme une protection contre les agents pathogènes. C’est pourquoi les prescriptions morales relatives à la pureté vont souvent au-delà de la propreté pour inclure des restrictions sur l’activité sexuelle, les habitudes alimentaires et les règles régissant le traitement des étrangers. D’un point de vue évolutionniste, toutes ces pratiques offrent des avantages potentiels, mais elles peuvent également introduire des agents pathogènes. Les individus qui accordent de l’importance à la pureté ont tendance à éviter les nouvelles sources de calories, les occasions d’accouplement et le contact avec des inconnus, tandis que ceux qui ne font pas de la pureté une priorité peuvent en récolter les bénéfices tout en s’exposant à certains risques. Aucune de ces deux attitudes n’est meilleure ou pire dans un environnement donné, mais la plupart des gens ont tendance à se regrouper autour d’une valeur de référence qui est, en moyenne, adaptative.
La psychologie de la personnalité s’intéresse principalement aux différences individuelles dans des traits tels que les « Big Five » et les fondements moraux, mais les dynamiques de personnalité s’observent également au niveau du groupe. Les gens perçoivent littéralement le monde différemment en fonction de leur personnalité, et ils forment ou adhèrent à des idéologies en fonction de leur disposition psychologique. Les personnes très empathiques ont tendance à être de gauche, tandis que celles qui sont très consciencieuses ont tendance à être de droite. Les personnes ayant des personnalités similaires se regroupent, et ces groupes prennent une dimension politique.
Il en va de même pour les dispositions morales, comme l’explique Joshua Greene, psychologue à l’université de Harvard, dans son ouvrage *Moral Tribes*. Les progressistes ont tendance à accorder la plus grande importance aux préoccupations morales que sont la bienveillance et l’équité ; les conservateurs, en revanche, ont tendance à accorder la plus grande importance à la loyauté, à l’autorité et à la pureté. Comme mentionné plus haut, ces préoccupations ne sont ni meilleures ni pires les unes que les autres, mais chacune s’accompagne de problèmes et de compromis différents. Comme l’écrit Haidt dans son ouvrage *The Coddling of the American Mind*, les valeurs progressistes de bienveillance et d’équité, lorsqu’elles sont poussées à l’extrême, peuvent étouffer la méritocratie et favoriser la fragilité chez les enfants qui n’ont pas été suffisamment mis au défi sous prétexte de bienveillance. De même, les valeurs conservatrices que sont la loyauté, l’autorité et la pureté, lorsqu’elles sont elles aussi poussées à l’extrême, peuvent exiger la conformité, réprimer la dissidence et justifier l’exclusion au nom de l’ordre.
Dans le contexte polarisé d’aujourd’hui, ces éclairages sur les fondements moraux révèlent pourquoi les débats politiques semblent souvent insolubles. Les désaccords ne portent pas simplement sur des faits ; ils concernent des priorités morales concurrentes : la bienveillance face à la loyauté, ou l’équité face à l’autorité. Chaque valeur morale trouve ses racines dans des dispositions psychologiques issues de l’évolution. Lorsqu’un camp présente l’inégalité comme une exploitation et que l’autre présente la redistribution comme une contrainte, les deux agissent selon des instincts moraux profondément ancrés. Reconnaître ce fait n’élimine pas le conflit, mais le recadre : une société qui conçoit la moralité comme un ensemble de compromis, dépendants du contexte, entre des valeurs concurrentes peut mieux résister aux extrêmes que sont tant l’absolutisme rigide que le relativisme cynique.
Tout comme pour les traits de personnalité — où la diversité garantit à une société à la fois des innovateurs créatifs et des stabilisateurs prudents —, la diversité morale remplit une fonction adaptative. Une société saine a besoin d’individus qui privilégient la bienveillance et l’équité pour protéger les plus vulnérables, et elle a besoin de ceux qui privilégient la loyauté, l’autorité et la pureté pour préserver la cohésion et la continuité. Aucune de ces deux orientations n’est supérieure ; chacune corrige les excès de l’autre. Le relativisme moral, bien compris, n’implique pas que toutes les valeurs soient égales ou arbitraires. Au contraire, à l’instar des traits de personnalité, il reconnaît qu’il existe une multitude de préoccupations morales légitimes qui s’accompagnent de leurs propres compromis adaptatifs. Dans cette optique, la vérité morale n’émerge pas de la déontologie — ou d’un ensemble de règles strictes — mais d’un marché libre d’idées morales où différentes valeurs peuvent évoluer, s’affronter et s’affiner mutuellement à travers un débat ouvert. La préservation de ce débat est importante non seulement pour une coexistence pacifique entre des citoyens aux points de vue moraux très différents, mais aussi pour le progrès humain lui-même.