06/10/2026
Mediapart
LIBERTÉS PUBLIQUES - ANALYSE
Contre le mouvement lycéen, une utilisation inédite et intensive de l’arme administrative
5 octobre 2026 | Par Pierre Jequier-Zalc
Des arrêtés interdisant les manifestations aux abords de certains lycées essaiment, dans une proportion inédite, partout sur le territoire. Si quelques-uns ont été jugés illégaux, cette méthode illustre un usage de plus en plus massif de cet outil qui permet un large cadre répressif.
La décision est tombée samedi 3 octobre. Le tribunal administratif de Rennes (Ille-et-Vilaine), saisi en référé, a suspendu l’arrêté du préfet du Finistère qui visait à interdire tout rassemblement aux abords de cinq établissements scolaires brestois.
« L’arrêté […] constitue une interdiction générale et absolue qui n’apparaît ni nécessaire ni proportionnée à la préservation de l’ordre public. Il porte une atteinte manifestement illégale aux différentes libertés publiques dont la liberté de manifester qui constitue une liberté fondamentale », écrit, dans sa décision, le juge administratif.
Ni une ni deux, le préfet du Finistère prend un nouvel arrêté. Cette fois, il concerne neuf établissements, mais est limité dans le temps, s’appliquant « seulement » lundi 5 et mardi 6 octobre. Un nouvel arrêté encore une fois attaqué en référé, sans qu’une décision ne soit tombée à l’heure où nous publions ces lignes.
Cet exemple illustre le jeu du chat et de la souris auquel nous assistons entre les préfectures, les juges administratifs et les associations défendant les libertés publiques (Ligue des droits humains, syndicats, organisations lycéennes et étudiantes, etc.).
En effet, depuis jeudi 1er octobre, sur consigne du ministre de l’intérieur, tous les préfets et préfètes ont pris des arrêtés d’interdiction de manifester aux abords des lycées les plus perturbés depuis le début du mouvement, dont beaucoup sont fermés jusqu’à nouvel ordre.
Une course de vitesse
Ces consignes visent, comme nous l’écrivions le 2 octobre, à éloigner les lycéen·es des établissements scolaires. « Étudiant·es comme lycéen·es, nous sommes victimes d’arrêtés préfectoraux liberticides, des drones filment nos visages, des cours sont passés en distanciel. Tout est fait pour entraver nos droits à nous mobiliser et à manifester », dénonce Alice de Brito, vice-présidente de l’Union nationale des étudiants de France (Unef).
Surtout, ces arrêtés sont, selon les départements, plus ou moins circonscrits géographiquement et temporellement. « Beaucoup, dans leur rédaction, sont imprécis, trop large », juge l’avocat Vincent Souty. Des approximations qui peuvent, comme pour l’exemple du Finistère cité plus haut, permettre leur suspension. Mais qui n’empêchent pas la rédaction d’un nouvel arrêté, légèrement plus précis, voire totalement similaire.
« Un préfet peut prendre toutes les vingt-quatre heures un arrêté dont il sait pertinemment qu’il est illégal. Et dans ce cas, il ne se passe rien », explique Nicolas Hervieu, professeur de droit à Sciences Po Paris et spécialiste des contentieux publics. « C’est le mythe de Sisyphe. On conteste des arrêtés liberticides dans des délais très contraints, par un référé-liberté. Et, dans la foulée, la préfecture en reprend un, quasiment similaire en tout point », souligne Vincent Souty.
C’est une véritable course de vitesse qui s’engage alors entre l’autorité administrative et les organisations contestant les arrêtés, alors que le juge administratif a quarante-huit heures pour rendre sa décision. L’exemple de la Seine-Saint-Denis, un des cœurs de la contestation, en est l’archétype.
Le 1er octobre, le préfet du département prend un arrêté interdisant « tout rassemblement aux abords immédiats » de onze lycées, « à compter du 2 octobre 2026 et jusqu’à la reprise de l’enseignement en présentiel ».
Dès le 2 octobre, de nombreuses organisations déposent un référé-liberté contre cet arrêté, demandant sa suspension. L’audience, devant le juge administratif, est prévue le 5 octobre à 11 heures. Problème, au moment de l’audience, l’arrêté en question a déjà été abrogé par le préfet qui en a pris un autre, concernant vingt-huit établissements, et circonscrit sur la seule journée du 5 octobre – date à laquelle se tient donc l’audience.
Des stratégies préfectorales
« Un tel procédé procède d’une réduction artificielle de la durée de l’interdiction envisagée sur une seule journée […], et vise en réalité à permettre, via le renouvellement d’arrêtés journaliers, à en justifier la proportionnalité par une segmentation de façade et à soustraire une telle interdiction de la possibilité d’un contrôle juridictionnel effectif », alarment les avocates de plusieurs requérant·es, dont le Collectif d’action judiciaire (CAJ) et le Poing Levé, organisation étudiante membre de Révolution permanente.
« Outre les libertés fondamentales visées par l’objet de ces arrêtés, c’est aussi l’exercice d’un recours effectif qui est ainsi mis en péril », poursuivent les avocates.
Un argumentaire non retenu par le juge du tribunal administratif de Montreuil (Seine-Saint-Denis). « Les vingt-huit établissements visés par l’arrêté ont donné lieu à de nombreuses dégradations de biens, ainsi qu’à des blessures corporelles, notamment parmi les participants et les forces de l’ordre. […] Dans ces conditions, en interdisant tout rassemblement aux abords de ces établissements, pour une seule journée, le préfet n’a pas porté aux libertés invoquées une atteinte manifestement disproportionnée », juge l’ordonnance que Mediapart a consultée.
Sauf que le « pour une seule journée » risque de se répéter dans le temps. En effet, il est fort à parier qu’un nouvel arrêté, très similaire, sera pris par le préfet de Seine-Saint-Denis pour le mardi 6 octobre, jour de mobilisation nationale qui s’annonce très suivie. Mais, au vu des délais, il sera alors impossible de le contester.
Le but est de faire peur, de dissuader.
Stéphane Maugendre, président du Syndicat des avocats de France
« Là, un arrêté est contesté en Isère. L’audience a lieu à 11 heures, et l’arrêté prend fin cet après-midi [du lundi 5 octobre – ndlr]. On sait que le préfet en reprendra un [mardi 6 octobre], mais on ne peut rien faire », abonde Vincent Souty. Ainsi, à Paris, la juge des référés, saisie lundi 5 octobre au matin, n’a pu statuer en temps et en heure sur l’arrêté préfectoral qui s’étendait du 3 au 5 octobre.
« Il existe une vraie incapacité juridique à intervenir dans l’urgence », analyse Nicolas Hervieu. Le professeur de droit public observe, « depuis quelques années », des « stratégies préfectorales » de plus en plus courantes pour contourner le droit.
« L’autorité étatique agit sciemment pour contourner le juge et ainsi l’empêcher de faire respecter notre droit », souligne-t-il, inquiet. « Cela varie d’une préfecture à une autre. Mais clairement, certaines ont des stratégies visant à contourner tout contrôle juridictionnel », abonde Serge Slama, professeur de droit public à l’université Grenoble-Alpes.
Des arrêtés suspendus… d’autres non
Malgré tout, plusieurs décisions ont pu être prononcées. Lundi 5 octobre dans l’après-midi, à Tours (Indre-et-Loire), le juge administratif a donné raison au Syndicat des avocats de France (SAF) en suspendant l’arrêté d’interdiction de manifester autour de dix lycées.
Mais la motivation de la décision est que le périmètre d’interdiction retenu – entre dix et quinze minutes de marche – autour de chaque établissement concerné est trop large. Rien n’empêche donc le préfet de reprendre le même arrêté, en réduisant un peu le périmètre, notamment pour mardi 6 octobre.
Même décision dans la Drôme, où deux arrêtés interdisant les manifestations devant plusieurs lycées ont été suspendus par le tribunal administratif de Grenoble, celui-ci les jugeant « ni nécessaire ni proportionné à la préservation de l’ordre public ».
En revanche, à Rouen (Seine-Maritime), Lille (Nord) ou Riom (Puy-de-Dôme), les juges administratifs ont rejeté les requêtes visant à suspendre les arrêtés d’interdiction de manifestations, les jugeant donc légaux.
Le nombre d’arrêtés pris ces derniers jours, combiné aux fermetures administratives d’établissement, constitue une utilisation inédite de l’arme administrative à l’égard d’un mouvement social. Et rend leur contestation systématique complexe. « Dans de nombreux départements, on n’a pas forcément les moyens humains de les attaquer », regrette Serge Slama.
À Belfort, retour sur l’interpellation qui a précédé les coups portés par des lycéens à un policier
« On assiste à une volonté répressive inédite. C’est du jamais-vu, c’est encore pire que durant les révoltes de 2005 [qui ont suivi la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, à Clichy-sous-Bois – ndlr]. Les préfectures prennent des arrêtés liberticides, mobilisent des drones, interdisent le port de certains vêtements et de se mobiliser devant l’établissement. Le but est de faire peur, de dissuader », tacle Stéphane Maugendre. Le président du SAF, lors d’une conférence de presse, assure : « Nous ne céderons pas à ces atteintes très graves aux libertés. »
Mais outre les « atteintes » aux libertés, ces arrêtés permettent surtout d’instaurer un large cadre répressif à l’égard des lycéen·nes. « Ces méthodes administratives permettent de border largement la contestation. Dès qu’un lycéen manifeste devant son établissement, la police peut le verbaliser, le surveiller avec des drones », explique Serge Slama.
L’universitaire s’inquiète des conséquences de cette politique répressive favorisant l’intervention des forces de l’ordre, qui génère, selon lui, « une dangereuse escalade ». « Ce n’est pas nouveau dans notre doctrine de maintien de l’ordre et on sait que ce n’est pas efficace. Mais face à des lycéens, on passe un nouveau cap », note-t-il.
Une méthode dont les instruments légaux et administratifs ont largement été développés depuis la mobilisation contre la loi Travail en 2016, puis en 2018 avec les Gilets jaunes, véritable tournant dans la doctrine française du maintien de l’ordre.
« On observe un réflexe sécuritaire et répressif de l’autorité publique dans son traitement des mobilisations sociales, dont l’une de ces a***s a tendance à répondre à des mobilisations sociales en les interdisant administrativement, utilisant l’argument du trouble à l’ordre public », explique Nicolas Hervieu.
Un réflexe qui interroge quand on fait le bilan, ces derniers jours, des très graves blessures et mutilations subies par plusieurs lycéen·nes. Lundi 5 octobre, à Lens (Pas-de-Calais), l’un d’eux et elles a eu l’avant-bras arraché par une gr***de lancée par les forces de l’ordre.
À Tours, mercredi 30 septembre, un jeune de 16 ans a perdu un œil, à la suite d’une blessure « compatible avec l’impact d’une b***e de défense de type LBD ». De graves blessures qui font écho, justement, à celles subies par de nombreuses et nombreux Gilets jaunes.