28/03/2026
Le 24 octobre 1975, prĂšs de 90 % des femmes islandaises refusĂšrent dâaller travailler â ou mĂȘme dâaccomplir le moindre travail domestique non rĂ©munĂ©rĂ©.
Elles appelĂšrent cette journĂ©e KvennafrĂdagurinn : le Jour de congĂ© des femmes.
Les Ă©coles fermĂšrent parce que la majoritĂ© des enseignants Ă©taient des femmes. Les banques et les bureaux cessĂšrent leurs activitĂ©s ou fonctionnĂšrent avec un personnel minimal. Les usines ralentirent. Les Ă©piceries eurent du mal Ă suivre. Des pĂšres, qui nâavaient jamais auparavant assumĂ© la garde des enfants, les emmenĂšrent au travail, les portĂšrent sur leurs Ă©paules pendant les rĂ©unions, ou restĂšrent simplement chez eux, dĂ©concertĂ©s. Les journaux titrĂšrent : « Le jour oĂč lâIslande sâest arrĂȘtĂ©e. » Le pays ressentit lâabsence du travail des femmes comme un corps ressent lâabsence dâair.
CâĂ©tait volontaire. OrganisĂ©. Impossible Ă ignorer.
LâidĂ©e venait des Bas rouges, un groupe fĂ©ministe inspirĂ© par les mouvements de libĂ©ration des femmes de la fin des annĂ©es 1960 et du dĂ©but des annĂ©es 1970. Elles en avaient assez dâentendre que le travail des femmes â rĂ©munĂ©rĂ© ou non â Ă©tait « naturel », invisible, secondaire. Elles voulaient montrer ce qui se passait lorsque ce travail sâarrĂȘtait. Elles choisirent soigneusement la date : le 24 octobre 1975, exactement neuf mois avant lâAnnĂ©e internationale de la femme proclamĂ©e par lâONU en 1976, afin que lâaction rĂ©sonne Ă lâĂ©chelle mondiale.
Elles demandĂšrent Ă chaque femme â quâelle travaille ou non â de faire grĂšve. Aucun travail rĂ©munĂ©rĂ©. Pas de cuisine. Pas de mĂ©nage. Pas de garde dâenfants. Lâappel Ă©tait simple :
« Ne nettoyez pas la maison. Ne cuisinez pas. Ne vous occupez pas des enfants. Regardez ce qui se passe. »
La réponse fut massive.
On estime quâenviron 25 000 femmes â sur une population dâenviron 220 000 habitants â manifestĂšrent Ă Reykjavik seulement. Cela reprĂ©sentait environ un Islandais sur dix. Elles remplirent les rues, portant des pancartes oĂč lâon pouvait lire : « Nous voulons un salaire Ă©gal » et « Les femmes reprĂ©sentent 80 % de la main-dâĆuvre mais seulement 20 % des salaires. » Elles chantĂšrent, scandĂšrent des slogans et firent sentir leur absence partout ailleurs.
Cette grĂšve nâĂ©tait pas symbolique. Elle Ă©tait concrĂšte.
Des hommes amenĂšrent leurs enfants au travail, oĂč ils sâassirent sur les bureaux ou jouĂšrent dans les couloirs. Certains lieux de travail fermĂšrent complĂštement. Les hĂŽpitaux fonctionnĂšrent avec un personnel dâurgence. Le pays tourna au ralenti, portĂ© par une poignĂ©e dâhommes et les quelques femmes contraintes de travailler. Le message fut reçu exactement comme prĂ©vu : la sociĂ©tĂ© ne peut pas fonctionner sans le travail des femmes. Quand les femmes sâarrĂȘtent, tout sâarrĂȘte.
Lâaction eut des effets immĂ©diats et durables.
En moins de cinq ans, lâIslande adopta lâune des lois les plus fortes au monde sur lâĂ©galitĂ© salariale. LâĂ©cart de rĂ©munĂ©ration entre les sexes commença Ă se rĂ©duire plus rapidement que dans la plupart des autres pays. La participation politique des femmes augmenta fortement. En 1980, VigdĂs FinnbogadĂłttir devint la premiĂšre femme Ă©lue dĂ©mocratiquement prĂ©sidente au monde â cinq ans seulement aprĂšs la grĂšve qui avait dĂ©montrĂ© la puissance de lâaction collective des femmes. Aujourdâhui encore, lâIslande figure rĂ©guliĂšrement parmi les pays les plus Ă©galitaires au monde.
La grĂšve fut rĂ©pĂ©tĂ©e en 1985 puis en 2005, rappelant chaque fois la mĂȘme leçon : lorsque les femmes retirent leur travail â rĂ©munĂ©rĂ© ou non â le monde le remarque.
Mais la leçon la plus puissante nâĂ©tait pas seulement politique. Elle Ă©tait humaine.
Pendant une journĂ©e, lâIslande fut contrainte de reconnaĂźtre une vĂ©ritĂ© ancienne : les femmes ordinaires faisaient tenir la sociĂ©tĂ© debout. Non pas comme des hĂ©roĂŻnes ou des martyres, mais comme des personnes dont le travail â visible et invisible â permettait Ă la vie quotidienne de fonctionner.
Câest pour cela que cette histoire reste importante aujourdâhui.
Un individu ne peut pas arrĂȘter une guerre Ă lui seul. Un individu ne peut pas dĂ©manteler un systĂšme du jour au lendemain. Mais un individu peut refuser de devenir indiffĂ©rent. Il peut dire la vĂ©ritĂ© quand le silence est plus facile. Il peut soutenir les plus vulnĂ©rables. Il peut sâunir aux autres. Il peut refuser son travail lorsque celui-ci est exploitĂ©. Il peut rediriger son argent lorsquâil sert Ă faire du mal. Il peut aider Ă construire des systĂšmes qui rendent la cruautĂ© plus difficile Ă maintenir.
Le pouvoir ne se trouve pas seulement au sommet.
Il vit aussi chez les gens ordinaires.
Et lorsque suffisamment de personnes agissent ensemble â mĂȘme pour une seule journĂ©e â lâhistoire peut basculer. Des dĂ©cisions peuvent changer. Le monde peut se rappeler quâil ne peut pas fonctionner sans ceux quâil tente dâignorer.
En 1975, lâIslande a appris cette leçon en vingt-quatre heures.
Câest une leçon qui mĂ©rite encore dâĂȘtre apprise aujourdâhui.