23/05/2025
Pollution plastique : le poids exorbitant du secteur agroalimentaire
Une expertise scientifique collective estime que 20 % des plastiques consommés en France seraient destinés à l’agriculture et à l’alimentation
Stéphane Mandard
Pour rendre compte de l’ampleur de la pollution plastique, les experts convoquaient souvent jusqu’ici l’image-choc du camion poubelle qui déverse chaque minute sa cargaison de déchets plastiques dans les océans. Ils vont désormais pouvoir transporter le camion dans un champ. « La contamination à l’échelle mondiale des sols agricoles est (…) supérieure à celle des océans et constitue un sujet majeur de préoccupation » : tel est, en effet, l’un des principaux résultats d’une expertise scientifique collective sur les plastiques utilisés dans l’agriculture et pour l’alimentation, présentée vendredi 23 mai.
Pilotée par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement et le CNRS, cette expertise inédite a mobilisé une trentaine de chercheurs français et européens de différentes disciplines (toxicologie, économie…), qui ont analysé plus de 4 500 publications académiques et textes législatifs ou réglementaires. Elle avait été commandée en 2021 par les ministères de l’agriculture, de l’alimentation et de la transition écologique, ainsi que par l’Agence de la transition écologique (Ademe), pour dresser un état des connaissances sur les usages et les impacts sur l’environnement et la santé des plastiques utilisés dans le système agricole et alimentaire. Avec en filigrane cette question : quelle est leur part dans la forte augmentation de la consommation de plastiques et de son corollaire, la pollution plastique ?
Outils de marketing
Selon les estimations issues de l’expertise, 20 % des plastiques consommés en France seraient destinés aux secteurs agricole (200 000 tonnes par an) et alimentaire, et, en grande majorité, pour les emballages des aliments et des boissons (1,3 million de tonnes par an). « C‘est une estimation prudente, commente Baptiste Monsaingeon, de l’université de Reims Champagne-Ardenne, un des scientifiques qui ont piloté l’expertise. L’accès à des données consolidées est très compliqué, nous avons souvent dû nous fonder sur les estimations des industriels, elles-mêmes très approximatives. » L’expertise retrace l’histoire de « l’âge du plastique » ou comment, après la seconde guerre mondiale, tirée par l’alliance des intérêts entre l’industrie de la pétrochimie, de la plasturgie, de l’agroalimentaire, de la grande distribution et de la restauration, en plus d’être des dispositifs de mise sur le marché (bouteille, barquette, film alimentaire, sachet…), les emballages plastiques sont des outils de marketing qui ont permis de façonner une « culture du jetable ».
Parallèlement, rappellent les chercheurs, l’Union européenne, à travers la politique agricole commune, a contribué, dès 1962, à l’extension des plastiques dans les exploitations agricoles pour augmenter la production : bâches d’ensilage, films de serre et de paillage, enrubannage… En France, selon les résultats de l’expertise, 73 % des plastiques agricoles sont aujourd’hui utilisés dans les exploitations d’élevages bovins, contre 55 % en Europe, pour conserver les fourrages (maïs et herbe). L’autre part concerne les cultures horticoles (paillages, tunnels de serre…), à l’instar de la « mer de plastique » des champs de tomates d’Almeria en Espagne. Dans un rapport publié en 2019, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture estimait que l’usage de plastique pour les serres, le paillage et l’ensilage devrait augmenter de 50 % au niveau mondial, pour passer de 6,1 millions de tonnes en 2018 à 9,5 millions de tonnes en 2030.
Usage d’intrants agrochimiques
Il n’existe pas de données exhaustives ou spécifiques sur le recyclage des déchets plastiques issus des usages agricoles, souligne l’expertise. Selon Adivalor, la filière mise en place par les professionnels pour gérer l’ensemble des déchets agricoles, 56 % des déchets plastiques seraient recyclés. Si les plastiques sont recyclables, la plupart ne sont pas recyclés et polluent les sols en se dégradant en microplastiques, rappellent les chercheurs, et « les sols agricoles sont ainsi fortement contaminés ». Les estimations évoquent un ordre de grandeur d’environ 1 000 microplastiques par kilo de sol agricole dans le premier mètre de profondeur, soit seulement dix fois moins qu’un sol urbain.
Les experts ont identifié plusieurs sources de pollution sans pouvoir les hiérarchiser, faute de données disponibles. Aux pratiques du paillage, de l’ensilage et des serres s’ajoutent les tuyaux d’irrigation, qui se dégradent avec le temps, les plastiques d’enrobage des engrais, des semences et des pesticides, sources directes de microplastiques. L’usage d’intrants agrochimiques, de déchets organiques (compost, digestat, boues, fumier), est également une source de microplastique. L’utilisation de déchets organiques et d’eaux d’irrigation, contaminés en amont des exploitations par le biais d’autres activités humaines, entraîne une contamination supplémentaire. Enfin, les dépôts atmosphériques de microplastiques accentuent encore la pollution.
De par leur présence dans les sols, les microplastiques sont « dangereux pour l’ensemble des organismes des écosystèmes ». Ils agissent comme un cheval de Troie, en véhiculant des substances toxiques. Ils sont constitués de milliers d’additifs aux effets potentiellement néfastes sur la santé. Parmi les plus de 10 000 substances identifiées dans les emballages alimentaires et capables de migrer vers les aliments, on trouve des perturbateurs endocriniens comme les phtalates ou les bisphénols.
« Leur omniprésence dans les écosystèmes continentaux, les organismes vivants et les êtres humains, ainsi que les impacts à toutes les échelles, remettent en question la possibilité même de rendre soutenable l’usage des plastiques en agriculture et pour l’alimentation », conclut l’expertise. Pour Sophie Duquesne, de l’université de Lille, l’une des coordinatrices des travaux, la priorité donnée jusqu’ici au recyclage est « contre-productive » : « Il y a un consensus scientifique autour de l’impératif de la réduction de la consommation de plastique », dit-elle. Ce que Baptiste Monsaingeon résume avec cette formule : « Il faut déplastifier le marché de l’alimentation. »