07/09/2026
Rentrée littéraire 26
#2. C'était ça ou mourir, Thélyson Orélien, Grasset, 2026
Quand on rencontre un livre, en même temps qu'une vérité, en même temps qu'une langue, en même temps qu'un auteur, on marque un temps d'arrêt avant de soi-même dire quelque chose.
Cette lecture marque ma rencontre avec Jonas Dorléon, un jeune haïtien qui va quitter son île ravagée par les gangs armés, poussé au départ par les "balles qui tuent les corps mais pas l'espoir". Lui le professeur d'histoire-géographie passera la frontière terrestre qui sépare Haïti de la République Dominicaine pour devenir terrassier d'autoroute. Il parviendra à s'envoler vers le Brésil, à échapper aux dangers du fleuve et du Darién, cette jungle entre la Colombie et le Panama qui "ne tue pas mais regarde les hommes mourir ". Du Costa Rica au Mexique en passant par le Honduras et le Guatemala, on le suivra marchant, debout, un sac en plastique Carrefour, sa mémoire et sa survie, suspendu, à bout de bras. D'autres migrants, tous appelés par leur prénoms, seront ses compagnons de misère et d'espoir, car il en faudra beaucoup pour faire face à la police de l'immigration de Trump et le racisme affiché de son administration. Enfin on le verra franchir la dernière étape de la route Roxham qui sépare les États Unis du Canada.
On ne peut pas résumer le livre de Thélyson Orélien en parlant seulement d'une épopée vers la liberté. Il s'agit plutôt de mesurer pas à pas - et c'est vraiment le cas de le dire tant il est question de marche - comment un homme devient un migrant puis redevient un homme. "C'était ça ou mourir" nous enferme dans la parenthèse - jamais refermée- qui transforme un professeur en va-nu-pied et un homme solitaire en porte parole. À tout moment de la lecture reviennent les actualités des catastrophes migratoires, les images, les colères.
Et puis il y a la langue de cet auteur québécois, poète, qui nous permet de croire que la langue ciselée et précise n'est pas seulement au service du beau, mais qu'elle est au service de la verité qu'il nous faut fixer droit et longtemps.
A lire vraiment.
On en parlera sûrement beaucoup.
Extraits :
" Je n'étais pas encore un migrant. J'étais une attente, une apnée, un homme suspendu entre deux mondes, comme un morceau de linge oublié sur la corde du temps. Pas encore parti, déjà plus chez moi [...]La République Dominicaine, pour moi c'était un vestibule. Pas encore un exil. Pas non plus un refuge. Plutôt un sas. Une antichambre d'Haïti, un purgatoire." p64
" Le problème avec l'exil, ce sont les autres exilés. Parce quand qu'on empile des pauvres dans une salle trop petite, on n'obtient pas une fraternité révolutionnaire, mais une tension chronique, un animal à mille têtes et avec zéro patience. Et moi, Jonas Dorléon, j'étais devenue une de ces têtes " p 71
Par Nadine Brunelot