25/10/2026
Le 11 Novembre à l’école : transmettre la mémoire, oui. Célébrer la guerre, non.
L’Éducation nationale a mobilisé les associations mémorielles afin d’organiser, dans les établissements scolaires, des cérémonies commémoratives autour du 11 Novembre.
L’intention affichée est louable : permettre aux élèves de faire l’expérience de l’unité de la communauté nationale autour de son histoire, de ses principes et de ses valeurs, ainsi que rendre hommage à ceux qui se sont battus pour les défendre, au péril et souvent au prix de leur vie.
Il s’agirait également de renforcer la cohésion nationale dans un contexte international instable, marqué par de nouvelles formes de conflictualité.
Sur ces objectifs, nous partageons pleinement la volonté de transmettre. Mais les mots employés, comme les finalités assignées à cette transmission, méritent que nous nous arrêtions un instant.
Car commémorer n’est pas seulement se souvenir : c’est aussi choisir ce que nous voulons transmettre de notre histoire.
Le 11 Novembre : quelle histoire voulons-nous raconter ?
Le 11 novembre 1918 marque la signature de l’armistice qui met fin aux combats de la Première Guerre mondiale sur le front occidental.
Quatre années de guerre, des millions de morts, des corps mutilés, des familles endeuillées, des générations durablement traumatisées. Des hommes envoyés dans les tranchées, confrontés à la boue, aux bombardements, à la peur et à une mort qui pouvait survenir à chaque instant.
Ce jour est devenu la Journée nationale de la victoire et de la paix, puis une journée d’hommage à tous les morts pour la France.
Mais cette appellation ne soulève-t-elle pas une interrogation ? Peut-on associer si étroitement la victoire et la paix sans risquer de brouiller le sens de l’événement que nous commémorons ?
Certes, l’armistice de 1918 représente une victoire militaire pour la France et ses alliés. Il est légitime de rappeler les sacrifices consentis et de rendre hommage à ceux qui ont combattu. Mais la victoire n’est pas la paix. Elle met fin à une confrontation militaire ; elle ne garantit ni la réconciliation des peuples, ni la disparition des rancœurs, ni la prévention des guerres futures.
L’histoire nous l’a tragiquement rappelé : vingt ans après l’armistice, l’Europe replongeait dans une guerre mondiale.
La victoire militaire de 1918 n’a pas empêché la catastrophe de 1939.
Faut-il pour autant contester l’appellation officielle de cette journée ? Ce n’est pas nécessairement le propos. Mais il importe d’en expliquer toute la complexité, particulièrement aux jeunes. La paix ne doit pas apparaître comme une simple récompense accordée au vainqueur. Elle est une exigence politique, humaine et morale, qui suppose de construire les conditions d’une coexistence durable entre les peuples.
Le risque serait de laisser croire que la guerre trouve sa justification dans la victoire qui la clôt. Or, le 11 Novembre devrait aussi nous inviter à mesurer ce que la guerre détruit, ce qu’elle laisse derrière elle et ce qu’elle nous oblige à empêcher.
Honorer les combattants sans glorifier la guerre
Nous sommes pleinement favorables à ce que les jeunes soient encouragés à participer aux commémorations. Il est essentiel qu’ils comprennent ce que signifie le sacrifice de celles et ceux qui ont défendu leur pays, leur liberté et les valeurs auxquelles ils étaient attachés.
Il est essentiel aussi qu’ils découvrent la réalité des guerres, qu’ils prennent la mesure du courage de ceux qui ont tenu, de la solidarité qui a permis de survivre, de l’engagement de ceux qui ont résisté à l’oppression et de la souffrance de ceux qui n’en sont jamais revenus.
Mais rendre hommage aux combattants ne signifie pas glorifier le combat. Reconnaître leur courage ne signifie pas faire de la guerre une aventure héroïque. Et transmettre leur mémoire ne devrait jamais conduire à présenter la violence comme une réponse naturelle aux conflits entre les hommes.
Nous devons pouvoir dire aux jeunes que des hommes se sont battus parce que les circonstances, les agressions et les nécessités de la défense nationale les y ont contraints. Nous devons leur expliquer que certains ont accepté de risquer leur vie pour que d’autres puissent vivre libres. Mais nous devons aussi leur faire comprendre le prix humain de ces sacrifices.
Car le véritable hommage rendu aux morts n’est-il pas de tout faire pour que leur sacrifice ne soit pas vain ?
Il ne s’agit pas d’effacer la dimension militaire de notre histoire, ni de nier la nécessité de résister à une agression. Il s’agit de distinguer la défense légitime de la liberté de la fascination pour la force, et le courage de ceux qui combattent de l’idéalisation de la guerre elle-même.
On peut honorer ceux qui ont fait la guerre sans faire de la guerre un idéal.
Transmettre une mémoire qui prépare à la paix
L’Éducation nationale souhaite faire des commémorations une expérience de l’unité nationale. Là encore, l’objectif mérite d’être soutenu. Une communauté nationale se construit aussi par la connaissance de son histoire, par la reconnaissance des sacrifices consentis pour elle et par la transmission de valeurs communes.
Mais cette unité ne doit pas reposer sur une histoire simplifiée, qui rassemblerait uniquement autour de la victoire et du sacrifice. Elle doit aussi se nourrir de la réflexion, du doute, de la connaissance des faits et de la capacité à tirer les leçons du passé.
Que voulons-nous que les élèves retiennent en quittant une cérémonie du 11 Novembre ?
Qu’ils éprouvent de la gratitude envers ceux qui sont morts ? Oui.
Qu’ils comprennent ce que signifient la liberté, la solidarité, la responsabilité et l’engagement ? Absolument.
Qu’ils prennent conscience de la fragilité de la paix et de la nécessité de la défendre ? Plus que jamais.
Mais ne devons-nous pas également leur apprendre à reconnaître les mécanismes qui conduisent à la haine, à la désignation d’un ennemi, à la déshumanisation de l’autre et, finalement, à la violence ?
La paix ne se résume pas à l’absence de combats. Elle exige un travail constant : apprendre à écouter, accepter les désaccords, refuser les discours de haine, rechercher des solutions politiques et diplomatiques, défendre le droit et protéger la dignité humaine.
Il ne s’agit pas de faire croire aux jeunes que toute violence peut être évitée, ni que la paix se maintient sans courage. L’histoire nous enseigne au contraire que la liberté peut exiger une résistance déterminée face à l'oppression. Mais elle nous enseigne également que la violence engendre souvent de nouvelles violences, que les humiliations nourrissent les ressentiments et que les conflits non résolus peuvent préparer les guerres de demain.
Apprendre la paix, ce n’est pas nier la guerre : c’est comprendre comment elle advient et chercher comment l’empêcher.
L’unité nationale ne doit pas devenir une injonction à penser de la même manière
Un autre point mérite attention : la volonté de renforcer la cohésion nationale dans un contexte international instable.
Que l’école contribue à former des citoyens conscients de leur histoire et attachés aux principes républicains est une mission fondamentale. Mais la cohésion nationale ne peut se réduire à une adhésion émotionnelle à un récit commun. Elle doit également reposer sur la capacité des citoyens à penser librement, à interroger les décisions collectives et à débattre des choix de leur pays.
L’histoire ne doit pas devenir un instrument de mobilisation des consciences au service des inquiétudes du présent. Elle doit donner aux jeunes les moyens de comprendre le monde, d’en analyser les tensions et de se forger leur propre jugement.
Dans une période marquée par le retour de la guerre en Europe et par les tensions internationales, la tentation peut être grande de faire des commémorations un moyen de resserrer les rangs autour de la nation. Mais la meilleure façon de défendre les valeurs républicaines n’est-elle pas de montrer que celles-ci reposent aussi sur la liberté de conscience, l’esprit critique, le respect du droit et le refus de la haine ?
L’unité nationale n’exige pas l’uniformité des pensées. Elle suppose que des citoyens différents puissent se retrouver autour de principes communs, précisément parce que ces principes leur permettent de vivre ensemble sans avoir à renoncer à leur liberté.
Faire du 11 Novembre une leçon de vigilance et d'humanité
Les associations mémorielles ont un rôle irremplaçable à jouer dans cette transmission. Elles peuvent donner chair à l’histoire, faire entendre les témoignages, rappeler les parcours individuels et montrer que derrière les dates, les monuments et les cérémonies, il y a des femmes et des hommes, des existences interrompues, des familles brisées et des sociétés durablement meurtries.
Elles peuvent aussi aider les enseignants à dépasser la seule commémoration pour ouvrir un espace de réflexion.
Pourquoi les peuples entrent-ils en guerre ? Comment des sociétés peuvent-elles accepter que des millions d’hommes soient envoyés à la mort ? Comment les préjugés, les nationalismes exacerbés, les ambitions de puissance et les renoncements démocratiques contribuent-ils à rendre la guerre possible ? Comment préserver la liberté sans céder à la haine de l’adversaire ?
Voilà des questions qui méritent d’être posées aux jeunes, non pour leur imposer des réponses toutes faites, mais pour leur apprendre à exercer leur jugement.
Le 11 Novembre ne devrait pas seulement être le jour où nous honorons ceux qui sont morts pour la France. Il devrait être aussi celui où nous nous interrogeons sur notre responsabilité envers les vivants et envers les générations futures.
Car nous ne pouvons pas changer le passé. En revanche, nous pouvons décider de ce que nous en faisons.
Transmettre la mémoire de la Première Guerre mondiale, ce n’est pas seulement transmettre le souvenir d’une victoire. C’est faire comprendre l’absurdité des massacres, la valeur de la vie humaine, le prix de la liberté et la nécessité de construire une paix qui ne soit ni une parenthèse entre deux guerres ni le simple silence des a***s.
C’est apprendre aux jeunes à résister à la haine, à la peur instrumentalisée, à la déshumanisation de l’autre et à toutes les formes de fanatisme.
C’est leur apprendre que le courage ne consiste pas seulement à combattre, mais aussi à prévenir les conflits, à refuser l’engrenage de la violence et à défendre, avec détermination, les conditions d’une vie commune.
Le meilleur hommage que nous puissions rendre aux morts de 1914-1918 est peut-être de faire en sorte que les générations qui leur succèdent comprennent non seulement pourquoi ils sont morts, mais aussi pourquoi nous devons tout entreprendre pour que d’autres ne meurent pas de la même manière.
Le 11 Novembre doit rester un rendez-vous avec notre histoire. Mais il devrait être, plus encore, un rendez-vous avec notre conscience.
Transmettre la mémoire, oui. Défendre la liberté, toujours. Mais ne jamais oublier que l’horizon de notre engagement doit être la paix, et non la guerre.
Catherine.P
Résister Aujourd'hui