20/04/2026
RÉCIT Le Figaro - Alors que l’adoption internationale n’existe presque plus en France, les familles se tournent vers l’ASE. Sans aucune assurance de se voir un jour confier un enfant.
Le département de Meurthe-et-Moselle organisait une réunion d’information sur l’adoption . Grégoire* et sa compagne ont pensé qu’il ne pouvait pas y avoir de mal se renseigner. À l’époque, ils étaient «entre fiv 2 et fiv 3» déjà éprouvés par plus de quatre années de procédure de PMA. «On y allait la fleur au fusil, sains d’esprit, pensant qu’on nous expliquerait comment on pourrait avoir un enfant si jamais on n’y parvenait pas par la voie médicale. On craignait, au pire, que ce soient des formalités administratives un peu lourdingues.» L’expérience fut vertigineuse. Le couple en est sorti déconfit. «On a compris que c’était un combat qu’on n’était pas prêts à mener.»
L’adoption, option assez classique pour les parents en mal d’enfant il y a encore 20 ans, est désormais en voie d’extinction en France. Pour 4000 adoptions internationales en 2004, il n’y en a eu que 69 comptabilisées par le ministère des affaires étrangères en 2025. La demande se redirige donc sur le national, où les conditions pour adopter ne cessent de se durcir... Il y a aujourd’hui à peu près dix candidats pour un enfant adopté, 8000 agréments en cours de validité et 800 «apparentements» en 2024. Autant dire un chemin de croix pour ceux qui s’engagent encore dans cette voie sinueuse.
Depuis quarante ans, l’adoption internationale a été entachée de multiples scandales qui ont terni son image. Véronique Piaser-Moyen et son mari ont adopté leur fille au Sri Lanka en 1985 grâce à une association humanitaire. Les démarches n’ont duré que neuf mois. Trente-trois ans plus t**d, pour répondre à des interrogations existentielles de leur fille, ils sont retournés au Sri Lanka. Lors de leur voyage, ils n’ont pas t**dé à découvrir l’ampleur de l’escroquerie : un bébé retiré à sa mère pour une poignée de billets et des babyfarmgérées par un réseau de trafiquants. Aujourd’hui, Véronique, brisée, milite pour un arrêt définitif de l’adoption à l’étranger. «Dès qu’il y a un échange d’argent, il y a des gains» , estime-t-elle.
«C’était l’époque des boat people, de Kouchner, des concerts pour la paix»
Après une période de grande liberté où l’adoption était valorisée et couverte d’un vernis humanitaire, («c’était l’époque des boat people, de Bernard Kouchner , des concerts pour la paix», rappelle Véronique), la convention de la Haye est venue encadrer les procédures en 1993. Elle a consacré le principe de subsidiarité : un enfant ne pouvait désormais être adopté à l’étranger que lorsque toutes les possibilités ont été épuisées dans son pays d’origine. Parallèlement, les pays du «tiers-monde» sont devenus des «pays en développement». La légalisation de l’avortement et les améliorations en matière de contraception ont changé la donne. Et les gouvernements ont décidé d’organiser eux-mêmes leur système de protection infantile.
Selon Yves Denéchère, professeur d’histoire à l’Université d’Angers, spécialiste de la question des enfants dans les relations internationales, il convient aussi d’évoquer une dimension politique et diplomatique. Dans les États qui aspiraient à devenir de grandes puissances, «l’opinion publique acceptait de plus en plus mal qu’on leur vole leur seule richesse, les bébés, pour les faire élever dans les pays occidentaux». Ce fut le cas de la Corée du Sud dans les années 1990, de la Russie de Vladimir Poutine dans les années 2000. Les premiers questionnements sur le danger du déracinement des enfants ont également surgi.
Les pays d’Europe cherchent à stopper les flux
De façon progressive, les pays de départ ont fermé les vannes et ceux d’accueil ont également cherché à freiner voire stopper les flux. Les Pays-Bas ont suspendu les adoptions en 2021, et de nouveau en 2024, la Suède ou encore la Suisse ont envisagé une interdiction totale. En France, en mars 2026, après une suspicion de trafic d’enfants, le ministère des Affaires étrangères a suspendu temporairement les procédures d’adoption concernant les enfants résidant au Vietnam. C’était le premier pays de départ au début des années 2000. La France avait déjà arrêté les transferts depuis Haïti, la Russie, l’Ukraine, le Mali ou le Burkina Faso, estimant que les conditions sécuritaires n’étaient pas réunies.
Toutefois, Marie Garidou, vice-présidente du Mouvement pour l’adoption sans frontières, regrette cette fermeture, estimant qu’il s’agit d’un «mode de coopération culturel entre pays». «Il reste énormément d’enfants dépourvus de parents à l’étranger , affirme-t-elle. Il faut cesser cette posture caricaturale consistant à dire que les Occidentaux pensent qu’un enfant sera mieux élevé en France qu’au Bénin. Ce n’est pas ça l’état d’esprit des familles.»
Alors que l’horizon international se rétrécit, les familles les plus motivées doivent se cantonner à la France, en se soumettant à une instruction menée par des agents de leur département. Mais le parcours est long, parfois désespérant. Lors de la réunion à laquelle ils ont assisté, Grégoire et sa compagne ont compris qu’étant donné la demande, le délai d’attente pouvait être d’une dizaine d’années et qu’espérer accueillir un nourrisson était un rêve présomptueux... Quand ils ont appris, en prime, que beaucoup de couples se voient refuser un agrément une fois que leur vie privée a été entièrement disséquée, ils ont préféré renoncer. «Trop violent.»
La psychologue spécialiste de la périnatalité Déborah Schouhmann se souvient d’un patient qu’elle a dû calmer physiquement le jour où il s’est heurté à un refus d’agrément du conseil départemental. «Quand la limite à laquelle on se heurte est celle de la nature - en cas d’infertilité - ou de la science - en cas d’échec de PMA -, c’est dur mais à qui s’en prendre ? Quand la limite est celle imposée par une assistante sociale qui ne vous a pas jugé apte, c’est encore autre chose.» Le nombre d’agréments décernés s’est restreint de façon drastique en dix ans, il y en a actuellement près de 9000 en cours de validité, contre près de 20.000 en 2013.
«La GPA, c’est la nouvelle adoption internationale»
Cette diminution s’accompagne d’un changement de paradigme sur la question de l’adoption : on ne cherche plus à satisfaire des couples en souffrance mais à trouver des parents adaptés au profil des enfants. S’il y a de plus en plus de pupilles de l’État en France, (5200 en 2023, selon les chiffres de l’observatoire national de la protection de l’enfance), la part d’enfants pouvant prétendre à l’adoption parmi eux reste stable. Si l’ASE juge que l’adoption n’est pas parfaitement adaptée à un cas - si l’enfant doit rester auprès de sa fratrie, s’il est bien dans sa famille d’accueil ou s’il n’a pas renoncé à ses parents biologiques - elle ne s’obstine pas. En outre, la part d’enfants nés sous le secret, et donc adoptables rapidement, a aussi diminué ces dernières années.
Face à ce blocage et désemparés de ne pouvoir assouvir leur désir de parentalité, certains parents ont recours à la GPA (gestation pour autrui) - illégale en France - dans des pays étrangers. Il semble évident, pour Véronique Piaser-Moyen, que cette pratique remplace désormais l’adoption internationale. «C’est le prochain scandale, avec des enfants qui demanderont dans 15 ans, comme nous l’a demandé notre fille : d’où je viens ?» Pour Thibaut et Tiziano, un couple homosexuel parisien, la question s’est brièvement posée. «Nous sommes allés dans un salon de la GPA à Berlin. On se croyait dans une foire avec les cliniques qui proposaient leurs prestations et la mise en location d’utérus. Cela a achevé de nous dissuader» , explique Thibaut. Ils se sont donc tournés vers un parcours d’adoption auprès de l’ASE, et ont obtenu leur agrément à Paris l’année dernière. Ils souhaitent accueillir un enfant de moins de trois ans et connaissent la situation : «On est 300 dans le même cas pour une dizaine de bébés nés sous X dans le département chaque année...» Mais à 33 ans, ils sont encore sereins et prêts à attendre autant qu’il le faudra.
RÉCIT - Alors que l’adoption internationale n’existe presque plus en France, les familles se tournent vers l’ASE. Sans aucune assurance de se voir un jour confier un enfant.