05/04/2026
LE LUNDI DE PÂQUES AU GROSEAU
À Malaucène, le temps ne s’écoule pas, il sourd de la roche. Le vallon du Groseau est l’allégorie vivante de son identité, une terre de calcaire aride qui cache un sang bleu et glacé, jaillissant avec la douceur et la constance d’un miracle renouvelé. Cette résurgence n’est pas qu'une simple source, elle est le cordon d’un peuple qui s’enracine ici depuis le Néolithique moyen.
Il y a 5 500 ans, alors que l'homme apprenait à peine à dompter la terre, il vénérait déjà cette falaise aveugle d'où l'eau sortait par magie. Ce lien sacré a traversé les millénaires, portant le nom du dieu celto-ligure Grosellos, accueillant les prières des moines du VIIe siècle et offrant au Pape Clément V son "jardin de délices".
Mais le Groseau fut aussi une forge laborieuse : si les maillets des premiers artisans résonnaient déjà au XVe siècle, c'est en 1557 que s'installe la première organisation proto-industrielle sous l'impulsion de l'évêque Félicien Capitone. Cette aventure, ensuite portée par la dynastie des Joffroy, prend une dimension mondiale dès 1926 avec l'alliance des capitaux américains de Peter J. Schweitzer. L'usine devient alors une cité monumentale employant jusqu'à 500 ouvriers lors de son apogée après-guerre, avant de passer sous le giron de Kimberly-Clark en 1961.
Chaque pierre du vallon est imprégnée de cette sueur, de cette foi et de cette ferveur ouvrière. Le vallon du Groseau, ce furrent aussi les carrières de gypse où les Gypiers culptaient la montagne pour en extraire le plâtre.
Le Lundi de Pâques, le rite commence par un mouvement respiratoire vers les cimes. La Chapelle Notre-Dame-du-Groseau, classée Monument Historique dès 1853, est la sentinelle de ce sanctuaire. C’est de son parvis que s’élance la procession, un ruban de vie qui entame le Chemin de Croix vertical vers la Montagne de Piaud.
Ce n’est pas une simple marche, c’est une conquête de l'horizon. Pas après pas, on s'élève au-dessus du murmure de la source pour rejoindre le royaume du Mistral. Arrivés au sommet de Piaud, face à l'immensité du Comtat Venaissin et à la silhouette souveraine du Ventoux, on bénit les quatre vents. On y cherche la protection contre les orages et la grêle qui menace les vergers. On ne mérite le repos du vallon qu'après avoir touché le ciel de la montagne.
Puis, la redescente marque le passage du sacré au convivial. Sous l'ombre des platanes, le "planier" devient une immense salle à manger. C’est le temps de l’omelette pascale et des saucisses grillées sur des feux de fortune. Ce partage est un des ciments de Malaucène.
Pourtant, ce paradis a souvent été la cible de projets incongrus. Les anciens se souviennent encore avec un frisson d'indignation du projet de ce "chalet suédois" que certains voulaient implanter au pied des falaises dans les années 70 — une structure de bois étrange, une verrue scandinave qui aurait défiguré à jamais l'harmonie de nos pierres rousses.
Puis, alors que le projet immobilier de Vintour SAS (lancé fin 2016) menaçait de privatiser ce sanctuaire qu'est le vallon du groseau, le pique-nique traditionnel s’est transformé en bouclier contre ce ce projet pharaonique de promotion immobilière qui prétendait faire du vallon un gigantesque village de vacances. Entre deux bouchées de saucisses, d'omelette ou de salades, on consolidait le "volumineux dossier" juridique porté par l'association de sauvegarde du patrimoine.
On ne privatise pas un lieu où un peuple vient casser ses œufs depuis des siècles.
C'est en avril 2018, sur la proposition de Paul Peyre, que l'association de sauvegarde du patrimoine a repris le flambeau de cette célébration historique. Paul Peyre, qui s'était déjà opposé au chalets suédois avec la force d'un Mistral de janvier, savait que le droit ne suffit pas s'il n'est pas soutenu par la ferveur populaire. En retraçant le récit de la procession de Piaud et en réactualisant le grand partage à la source, il a dressé une herse invisible contre les promoteurs immobiliers. Il a rappelé que le Groseau appartient à ceux qui le marchent, le prient et le fêtent.
Cette mobilisation, symbolisée par ce pique nique du lundi de paques au Groseau dès 2018, a conduit à l'annulation du projet par la Cour administrative d'appel de Marseille en juillet 2019, rendant le vallon à sa liberté.
Quand Paul Peyre proposa de célébrer le lundi de Pâques au Groseau, il savait ce qu’il faisait.