05/05/2026
« Les gens me prenaient pour un fou » : les graines indigènes, remède à l’agro-industrie brésilienne
« Les gens me prenaient pour un fou » : les graines indigènes, remède à l'agro-industrie brésilienne
Dans la savane brésilienne, des collecteurs de semences restaurent des terres ravagées par les monocultures, l’élevage intensif et les incendies. Graine par graine, ils espèrent voir renaître le Cerrado.
Parc national de la Chapada dos Veadeiros (Goiás, Brésil), reportage
Comme des constellations tombées du ciel, de petites fleurs blanches au sommet de longues tiges rassemblées en bouquets illuminent le parc national de la Chapada dos Veadeiros, à 250 km de Brasília. Le chuveirinho, une plante emblématique de la savane du Cerrado, s’étend à perte de vue dans ce parc protégé de 240 000 hectares, inscrit au patrimoine de l’Unesco. À 45 ans, Claudomiro Cortes, enfant de la région, y chemine toujours aussi émerveillé, observant au loin un cerf des pampas, relevant l’empreinte d’un tapir ou apercevant parfois le pelage d’un loup à crinière.
La présence de ces espèces vulnérables est une consécration de la mission dans laquelle il s’est investi en fondant en 2017 l’association Cerrado de Pé (« Cerrado debout ») : protéger cette savane menacée par l’avancée des monocultures de soja, l’élevage intensif et les incendies, grâce aux semences. Elle regroupe quelque 240 familles de 17 communautés locales, des agriculteurs familiaux et des quilombolas — des descendants d’esclaves [1]. Ensemble, ils collectent des semences dans des territoires préservés pour des projets de restauration de terres dégradées dans la région mais aussi d’autres États du pays.
Des collecteurs de semences de l’association Cerrado de Pé dans le parc national de la Chapada dos Veadeiros. © Mayara Senise / Reporterre
La savane brésilienne [2], la plus riche en biodiversité au monde, a déjà perdu 50 % de sa superficie. Victime de la déforestation, autant voire plus que l’Amazonie ces dernières années, elle est la première région productrice de soja. La loi n’y impose la préservation que de 35 % de végétation indigène contre 80 % en Amazonie, et seuls 8,21 % du biome sont protégés.
« Tout ce Cerrado, c’est nous qui l’avons planté. Beaucoup de ces terres étaient des pâturages », se félicite Claudomiro Cortes, révélant d’un geste un paysage où se succèdent champs rupestres, vallées d’arbustes aux troncs noueux, palmiers buriti et forêts plus denses près des cours d’eau. Quelque 300 hectares du parc ont déjà été restaurés grâce aux semences des collecteurs, mais 3 000 autres restent à reconquérir.
« Tout ce Cerrado, c’est nous qui l’avons planté », se félicite Claudomiro Cortes. © Mayara Senise / Reporterre
Le berceau des eaux
En cet après-midi d’avril, six collecteurs parcourent un champ de graminées. « Nous récoltons le capim flechinha, explique Renilson Fernandes, un collecteur de 23 ans venu du quilombo Kalunga, un territoire voisin préservé, en cueillant les épillets de cette haute herbe. Ensuite, on préparera les graines [séchage, tamisage, nettoyage] et elles seront stockées jusqu’à être vendues. »
Parmi les grands clients de l’association figurent des entreprises telles que Cargill, géant de l’agro, ou l’entreprise minière Vale, contraintes de compenser leur impact environnemental. Des semences ont ainsi été envoyées à Mariana (État du Minas Gerais) pour restaurer la région dévastée par la rupture d’un barrage minier en 2015.
Claudomiro Cortes tenant des graines indigènes du Cerrado. © Mayara Senise / Reporterre
La collecte est autant source de fierté que de revenus pour ces communautés vivant d’agriculture familiale, dans une région où la terre et les richesses ont largement été confisquées par les grands exploitants. Les collecteurs sont rémunérés selon la quantité collectée, et « le prix de chaque espèce est fixé en assemblée selon la difficulté de la collecte, la rareté de l’espèce et la demande du marché », explique Cintia Carvalho, vice-présidente de l’association, dans la Casa de Sementes, à Alto Paraíso, où s’empilent les sacs de quelque 120 espèces.
Les graminées, dont une poignée pèse peu, valent ainsi entre 60 et 200 reais (10 à 34 euros) le kilo. « L’association génère près de 1 million de reais [environ 170 000 euros] de ventes annuelles », indique Claudomiro Cortes. De quoi assurer sa pérennité, mais pas assez pour générer de vrais salaires réguliers aux collecteurs, dont beaucoup sont aussi employés comme journaliers pour les travaux de restauration du parc.
Les collecteurs de semences Cintia Carvalho, Claudomiro Cortes et Jane Kely Carmina dos Santos, dans l’entrepôt de la Casa de Sementes de l’association Cerrado de Pé. © Mayara Senise / Reporterre
« Cette activité ne me permet pas à elle seule de survivre, mais je suis fier de protéger le Cerrado », témoigne Wender Sousa dos Santos, de l’assentamento [3] Silvio Rodrigues. La protection du biome est importante : il est le « berceau des eaux du Brésil ». Il abrite les sources de 8 des 12 bassins hydrographiques du pays. Ses racines profondes en font une « forêt inversée » stockant d’importantes quantités de carbone dans le sol. Ses zones marécageuses en séquestreraient huit fois plus par unité de surface que la canopée amazonienne.
Claudomiro Cortes extrait des graines de jatobá, un arbre typique du Cerrado. © Mayara Senise / Reporterre
Le « cancer » du Cerrado
Chercheurs et ONG soutiennent ces collecteurs, pionniers d’une restauration encore peu documentée. « Dans le Cerrado, restaurer ce n’est pas planter des arbres et transformer la savane en forêt. Nous devons développer une méthodologie adaptée au biome, composé à 50 % de graminées », explique Anabele Gomes, chercheuse au Laboratoire des semences indigènes et de la restauration de l’université de Brasília. Pour elle, les collecteurs jouent un rôle clé, leurs connaissances de terrain nourrissant directement la recherche.
Claudomiro Cortes en est l’illustration : « Personne n’avait réussi à faire germer la canela-de-ema. J’ai tout essayé : poncer ses graines, les brûler, les planter dans le sable avant de comprendre leur dormance. » Ses premières collectes de hautes herbes ont aussi laissé perplexe : « Les gens me prenaient pour un fou. Aujourd’hui, nous sommes des centaines à les collecter », rit-il.
La technique de la muvuca, utilisée traditionnellement par des peuples autochtones, a aussi fait ses preuves dans le Cerrado. Sur un ancien pâturage dans le parc, les collecteurs étendent une bâche, y déposent diverses semences, et la danse commence. Projetées en l’air, elles retombent jusqu’à être parfaitement mélangées, reproduisant la diversité naturelle du Cerrado [4], puis sont simplement épandues au sol.
Des collecteurs mélangent des semences indigènes selon la technique de la « muvuca » avant de les épandre directement sur le sol. © Mayara Senise / Reporterre
Les collecteurs réalisent l’épandage direct de semences indigènes dans une ère du parc national de la Chapada dos Veadeiros, un ancien pâturage à restaurer. © Mayara Senise / Reporterre
Mais les défis restent immenses. Outre les incendies qui ravagent des dizaines de milliers d’hectares chaque saison sèche dans le parc, la lutte contre la braquiária, une herbe invasive importée d’Afrique pour nourrir le bétail, est sans relâche. « C’est le cancer du Cerrado », assène Claudomiro Cortes. Les collecteurs ont été autorisés à utiliser localement du glyphosate, un puissant herbicide, pour s’en débarrasser. « On perd un peu l’essence même de notre travail, mais on n’a pas encore trouvé d’alternative », déplore-t-il.
Claudomiro Cortes tient des graminées indigènes dans le parc national de la Chapada dos Veadeiros. © Mayara Senise / Reporterre
« Autant de graines que d’étoiles dans le ciel »
Le Brésil s’est engagé à restaurer 12 millions d’hectares de végétation indigène d’ici 2030, dont 5 millions dans le Cerrado. En novembre, il a annoncé 3,4 millions d’hectares en cours de restauration, mais une grande partie relève de la simple « régénération naturelle ». Selon l’Observatoire de la restauration, seuls 204 000 hectares font l’objet d’une restauration active, dont 31 700 dans le Cerrado.
« Pour restaurer à grande échelle, il faut des semences, et pour avoir des semences, il faut plus de collecteurs », défend Anabele Gomes, également présidente de la Rede de Sementes do Cerrado, un réseau qui soutient les collecteurs. Atteindre l’objectif de 12 millions d’hectares nécessiterait jusqu’à 15 600 tonnes de semences, selon une étude, dont 1 500 à 6 500 tonnes pour le seul Cerrado.
Pour atteindre au moins 1 500 tonnes de semences, il faudrait mobiliser près de 8 600 collecteurs. © Mayara Senise / Reporterre
En 2023, Cerrado de Pé en a collecté 30 tonnes avec quelque 160 participants. Autrement dit, pour atteindre au moins 1 500 tonnes, il faudrait mobiliser près de 8 600 collecteurs. Des quotas facilement atteignables, estime Claudomiro Cortes, si le gouvernement investit et appuie les collecteurs. L’association limite aujourd’hui la collecte faute de pouvoir stocker et écouler ses semences.
Autre obstacle de poids : les terres privées restent hors d’atteinte, les propriétaires préférant agrandir leurs exploitations. « On ne les oblige même pas à restaurer ce qu’ils ont déforesté illégalement », déplore Cintia Carvalho.
« Imaginez si l’on répliquait notre expérience dans tout le Brésil », rêve Claudomiro Cortes. Cela générerait des revenus pour les communautés tout en restaurant. « Nous voulons semer autant de graines qu’il y a d’étoiles dans le ciel ! Ce n’est pas une idée si f***e, regarde », dit-il, révélant dans sa paume des milliers de minuscules semences.
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Reportage — Monde
Au Brésil, des descendants d’esclaves protègent un écosystème unique
Notes
[1] Les quilombolas sont les habitants des quilombos, des communautés marronnes qui se sont formées lorsque les esclaves africains ont fui le travail forcé à l’époque coloniale. Les quilombos sont aujourd’hui habités par des afrodescendants.
[2] Les six biomes au Brésil : Amazonie (forêt tropicale), Caatinga (maquis), Cerrado (savane), Mata Atlantica (forêt atlantique), Pampa (prairie) et Pantanal (zone humide).
[3] Les assentamento sont des parcelles de terre distribuées aux petits paysans sans terre dans le cadre de la réforme agraire brésilienne.
[4] Le Cerrado compte quelque 12 000 espèces végétales.
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