05/09/2026
Alain Ducasse, le survivant qui a bùti un empire de goût
Il est nĂ© un 13 septembre 1956 Ă Orthez, dans les PyrĂ©nĂ©es-Atlantiques, et a grandi dans la ferme familiale de Castel-Sarrazin, en Chalosse. Fils dâagriculteurs, Alain Ducasse a appris le goĂ»t avant les recettes : le potager, les volailles fermiĂšres, les cĂšpes, le foie gras, les odeurs de campagne. Ces « goĂ»ts essentiels », comme il les appelle, resteront sa boussole. Ă seize ans, il entre en apprentissage au Pavillon Landais de Soustons, puis au lycĂ©e hĂŽtelier de Talence. Il claque la porte avant le diplĂŽme. Pas de CAP. Juste une dĂ©termination farouche et une curiositĂ© insatiable.
La suite ressemble Ă une Ă©cole de lâexcellence : Michel GuĂ©rard aux PrĂ©s dâEugĂ©nie, Gaston LenĂŽtre, Roger VergĂ© au Moulin de Mougins, Alain Chapel Ă Mionnay. Chez VergĂ©, il dĂ©couvre la MĂ©diterranĂ©e. Chez Chapel, la rigueur absolue. En 1980, Ă vingt-quatre ans, il prend les cuisines de LâAmandier Ă Mougins. LâannĂ©e suivante, La Terrasse de lâhĂŽtel Juana Ă Juan-les-Pins. En 1984, le Guide Michelin lui dĂ©cerne deux Ă©toiles. Il est le plus jeune chef Ă©toilĂ© de France.
Puis le destin bascule. Le 9 aoĂ»t 1984, un avion de tourisme qui le mĂšne de Cannes Ă Courchevel sâĂ©crase. Alain Ducasse est le seul survivant. Treize opĂ©rations, de longs mois dâhĂŽpital, un corps diminuĂ©. Il aurait pu sâarrĂȘter. Il se reconstruit. « LâĂ©chec enrichit, dit-il. Lâimportant, câest dâen tirer une leçon positive. »
En 1987, la SociĂ©tĂ© des bains de mer lui confie le Louis XV de lâHĂŽtel de Paris Ă Monte-Carlo. Le contrat est clair : trois Ă©toiles en quatre ans, sinon il plie bagage. Il les obtient en trente-trois mois. Ă trente-trois ans, il devient le premier chef dâun palace Ă dĂ©crocher le triptyque. Le Louis XV, câest sa signature : une cuisine mĂ©diterranĂ©enne prĂ©cise, solaire, oĂč lâhuile dâolive vierge extra tient lieu de fil rouge. « Si ma cuisine devait se dĂ©finir par un seul goĂ»t, ce serait celui de lâhuile dâolive extra-vierge subtile et aromatique », aime-t-il rĂ©pĂ©ter.
DĂšs lors, lâempire se construit. Paris, dâabord : il reprend en 1996 lâancien restaurant de JoĂ«l Robuchon avenue Raymond-PoincarĂ©, puis sâinstalle au Plaza AthĂ©nĂ©e. New York, Londres (le Dorchester), Tokyo, Las Vegas, Bangkok⊠Pendant des annĂ©es, il dĂ©tient le record mondial dâĂ©toiles Michelin. Il est le premier chef Ă cumuler simultanĂ©ment trois fois trois Ă©toiles (Monaco, Paris, New York). Aujourdâhui, Ă dĂ©sormais soixante-dix ans, il supervise encore une trentaine de restaurants dans une dizaine de pays, une vingtaine dâĂ©toiles au total, des manufactures de chocolat et de cafĂ©, des Ă©coles, une maison dâĂ©dition, une collection dâhĂŽtels. PrĂšs de deux mille collaborateurs. Il ne cuisine plus lui-mĂȘme. Il conceptualise, goĂ»te, recrute, forme, sanctionne. « Je suis un chasseur de toques », assume-t-il.
Sa philosophie a Ă©voluĂ© avec le temps. Longtemps ancrĂ©e dans la tradition française et mĂ©diterranĂ©enne, elle sâest recentrĂ©e sur la « naturalitĂ© » : plus de lĂ©gumes, de cĂ©rĂ©ales et de poissons, moins de protĂ©ines animales. Une cuisine qui refuse le spectacle pour privilĂ©gier le produit, le geste juste, le respect du producteur. « Manger est un acte citoyen », Ă©crit-il. Il refuse de se laisser asservir par lâagroalimentaire. Dans ses restaurants comme dans ses manufactures, lâexigence reste la mĂȘme : le meilleur produit, le meilleur traitement, la meilleure expression.
Alain Ducasse nâest plus seulement un chef. Il est une marque, un systĂšme, un modĂšle de transmission. NaturalisĂ© monĂ©gasque en 2008, il demeure pourtant profondĂ©ment landais et provençal. Il a quatre enfants et ne souhaite pas quâils suivent sa voie. « TrĂšs peu de confrĂšres ont rĂ©ussi la transmission familiale », observe-t-il. Lui-mĂȘme continue. En 2025 et 2026, on le retrouve encore au Japon, Ă AlUla, Ă Versailles, dans de nouveaux projets. « Je nâai rien fait, je nâai pas encore commencĂ© », avait-il confiĂ© un jour.
DerriĂšre lâempereur des fourneaux, il y a toujours le gamin de Chalosse qui a failli mourir et a choisi de vivre plus intensĂ©ment. Un homme qui a transformĂ© un accident en Ă©nergie, un terroir en empire, et le mĂ©tier de cuisinier en art de diriger le goĂ»t. Alain Ducasse nâa pas inventĂ© la haute cuisine. Il lâa organisĂ©e, exportĂ©e, modernisĂ©e, et surtout, il lâa rendue durable. Ă sa maniĂšre : exigeante, mĂ©thodique, et toujours en mouvement.
Photo : Le chef Alain Ducasse - Site Ducasse Paris