25/08/2026
Le Festival Les Galettes du Monde c'est aussi des débats.
"Vivre la guerre en Ukraine" est le thème que nous avions choisi.
Intervention de Yana .
Montage et images d'Iryna.
Merci à elles deux
Bonjour à toutes et à tous,
Avant de vous parler de chiffres, de convois, de générateurs ou d’ambulances, j’aimerais vous demander quelque chose.
Fermez les yeux un instant.
Imaginez que ce soir, vous rentriez chez vous après cette journée au festival.
Vous ouvrez votre porte.
Vous appuyez sur l’interrupteur…
Et rien.
Plus de lumière.
Vous essayez une deuxième fois.
Toujours rien.
Vous ouvrez le robinet d’eau chaude.
Rien.
Votre téléphone affiche 8 % de batterie.
Le réfrigérateur commence lentement à se réchauffer.
Le chauffage s’arrête.
Internet disparaît.
Puis votre enfant vous demande :
« Maman, quand est-ce que l’électricité revient ? »
Et vous ne savez pas quoi répondre.
Peut-être dans une heure.
Peut-être demain.
Peut-être dans trois jours.
Puis la nuit tombe.
Une nuit noire.
Et en hiver, une nuit glaciale.
Maintenant, ajoutez à cette obscurité un autre bruit.
Celui d’une sirène.
Puis celui d’une explosion au loin.
Et cette question que des millions d’Ukrainiens connaissent :
Est-ce que la prochaine tombera plus près ?
Vous regardez vos enfants.
Vous prenez votre téléphone.
Vous cherchez les informations.
Des drones sont dans le ciel.
Des missiles ont été lancés.
Parfois des missiles balistiques.
Et lorsqu’un missile balistique est lancé, il ne vous laisse presque pas le temps d’avoir peur.
Il faut agir.
Descendre.
Se mettre à l’abri.
Attendre.
Voilà ce que signifie, aujourd’hui encore, vivre la guerre en Ukraine.
Cela fait maintenant plus de quatre ans que l’invasion russe à grande échelle a commencé.
Plus de quatre années.
Et la guerre, elle, a commencé bien avant, en 2014.
Nous sommes en 2026.
Et l’Ukraine continue de se réveiller au son des alertes aériennes.
Les attaques de drones et de missiles sont devenues une réalité presque quotidienne.
Des missiles de croisière.
Des drones explosifs.
Et des missiles balistiques.
Contre ces derniers, l’un des moyens de défense les plus précieux dont dispose l’Ukraine est le système américain Patriot.
Mais aujourd’hui, nous n’en avons pas assez.
Et surtout, nous ne recevons pas suffisamment d’intercepteurs pour nous défendre contre les missiles balistiques qui frappent nos villes.
Les tensions et les conflits au Moyen-Orient, notamment avec l’Iran, ont encore accru les besoins en systèmes et en missiles Patriot.
Les stocks sont sollicités ailleurs.
Et pendant ce temps, l’Ukraine manque de moyens pour protéger son ciel.
Et la Russie le voit très bien.
Elle sait où sont nos faiblesses.
Elle sait quelles villes sont insuffisamment protégées.
Elle sait que les moyens d’interception ne sont pas illimités.
Et elle frappe.
Encore.
Et encore.
Derrière chaque missile que nous ne pouvons pas intercepter, il y a potentiellement un immeuble.
Une école.
Un hôpital.
Une maison.
Une famille.
Ce ne sont pas des points sur une carte.
Ce sont des vies humaines.
Le pays brûle.
Et derrière les images que nous voyons quelques secondes sur nos écrans, il y a des vies qui basculent pour toujours.
Il y a quelque chose de particulièrement cruel dans cette guerre.
C’est la volonté de rendre la vie quotidienne elle-même impossible.
Les infrastructures énergétiques ukrainiennes sont régulièrement frappées.
Centrales électriques.
Sous-stations.
Transformateurs.
Réseaux de distribution.
Parce que détruire l’électricité, ce n’est pas seulement éteindre une ampoule.
Quand l’électricité disparaît, énormément de choses disparaissent avec elle.
Le chauffage.
L’eau.
Les communications.
Les ascenseurs.
Les réfrigérateurs.
Certains équipements médicaux.
La possibilité de recharger un téléphone et de joindre ses proches.
Et parfois simplement la possibilité de vivre normalement.
L’hiver prochain sera difficile.
Il risque d’être froid et sombre.
En Ukraine, depuis le début de cette guerre, l’hiver n’est plus seulement une saison.
L’hiver est devenu une a**e.
Imaginez un immeuble de dix étages sans électricité.
Une personne âgée au huitième qui ne peut plus prendre l’ascenseur.
Une mère avec un bébé qui doit monter l’eau par les escaliers.
Une famille qui tente de chauffer une seule pièce.
Des enfants qui font leurs devoirs à la lumière d’une lampe rechargeable.
Un téléphone que l’on garde éteint pour économiser les derniers pourcentages de batterie.
Des voisins qui s’organisent.
Une multiprise branchée sur un générateur.
Dix personnes autour.
Chacun attend son tour.
Juste pour recharger un téléphone.
Juste pour pouvoir appeler quelqu’un et dire :
« Nous sommes vivants. »
Voilà aussi, vivre la guerre.
Et pourtant, l’Ukraine tient.
Les Ukrainiens continuent à travailler.
Les enfants continuent à aller à l’école quand cela est possible.
Les médecins continuent à soigner.
Les enseignants continuent à enseigner.
Les commerces rouvrent après les alertes.
On répare.
On reconstruit.
On recommence.
Encore.
Et encore.
Et encore.
Cette capacité à continuer ne doit pourtant pas nous faire croire qu’ils n’ont plus besoin de nous.
Parce que le danger, après quatre années, est ailleurs.
Le danger, ici, c’est l’habitude.
Nous nous habituons.
Nous nous habituons aux alertes dans les journaux.
Nous nous habituons aux images d’immeubles éventrés.
Nous nous habituons aux cartes montrant des drones et des missiles.
Nous nous habituons aux chiffres.
Dix morts.
Vingt morts.
Cent blessés.
Et puis nous passons à l’information suivante.
C’est humain.
Nous ne pouvons pas vivre en permanence dans l’émotion de toutes les tragédies du monde.
Mais là-bas, personne ne peut changer de chaîne.
Personne ne peut fermer l’application.
Personne ne peut décider que cette guerre dure depuis trop longtemps et qu’il aimerait penser à autre chose.
Parce qu’elle est devant leur fenêtre.
Parce qu’elle réveille leurs enfants.
Parce qu’elle détruit leur maison.
Parce qu’elle leur prend parfois quelqu’un qu’ils aiment.
On peut s’habituer aux images de la guerre.
On ne s’habitue jamais à perdre quelqu’un.
Lorsque la guerre a commencé, ici, dans le Morbihan, nous avons décidé de ne pas rester spectateurs.
Notre association, Unis pour l’Ukraine 56, est née d’une conviction extrêmement simple :
Nous ne pouvons pas, à notre échelle, arrêter une guerre.
Mais nous pouvons sauver des vies.
Alors nous avons commencé.
Avec des bénévoles.
Des entreprises.
Des collectivités.
Des associations.
Des donateurs.
Des gens qui donnaient beaucoup.
Et d’autres qui donnaient cinq euros.
Des gens qui donnaient du matériel.
D’autres leur temps.
D’autres encore un camion, un contact, quelques heures pour charger, trier ou transporter.
Et petit à petit, tout cela est devenu immense.
Depuis le début de notre mobilisation, 25 convois humanitaires sont partis d’ici vers l’Ukraine.
Au total :
390 tonnes de matériel et de denrées.
Cela représente environ 2 300 mètres cubes d’aide humanitaire.
Du matériel médical.
Des équipements.
Des produits de première nécessité.
De la nourriture.
Tout ce qui peut être réellement utile sur place.
Et parmi ces convois, nous avons également réussi à acheminer quatre ambulances.
Quatre ambulances qui sont aujourd’hui sur le terrain.
Et une seule de ces ambulances peut contribuer à évacuer et sauver jusqu’à neuf vies par jour.
Neuf vies.
En une journée.
Alors imaginez ce que représentent quatre ambulances après des semaines, des mois, des années de service.
Derrière ces chiffres, il y a des personnes qui respirent encore.
Des blessés qui ont pu arriver à temps jusqu’à un hôpital.
Des enfants qui ont encore leur père.
Des parents qui ont encore leur fils ou leur fille.
Voilà ce que devient votre solidarité lorsqu’elle arrive en Ukraine.
Elle devient de la vie.
Aujourd’hui, nos besoins évoluent parce que la guerre évolue.
Et notre priorité est devenue notamment l’énergie.
Nous envoyons des générateurs thermiques destinés aux populations civiles.
Parce qu’un générateur dans un village, dans un centre d’accueil, dans un établissement médical ou dans un immeuble peut changer complètement la vie de dizaines de personnes.
Et nous envoyons également des solutions solaires destinées au front.
Là où l’acheminement du carburant est compliqué ou dangereux, pouvoir produire de l’énergie de manière autonome devient essentiel.
Recharger des moyens de communication.
Alimenter certains équipements.
Maintenir un minimum d’autonomie.
Ce ne sont pas des objets spectaculaires.
Ils ne feront probablement jamais la une d’un journal.
Mais sur place, ils sont précieux.
Parce qu’en Ukraine aujourd’hui, l’énergie est devenue une question de survie.
Un générateur, ce n’est pas du confort.
C’est une lumière qui se rallume.
C’est une chaudière qui redémarre.
C’est un téléphone que l’on peut recharger.
C’est un enfant qui peut dormir au chaud.
C’est un médecin qui peut continuer à travailler.
C’est parfois un équipement médical qui continue à fonctionner.
Un simple moteur, quelques litres de carburant, quelques panneaux solaires…
Et quelque part, à 3 000 kilomètres d’ici, la vie peut continuer.
Je sais qu’ici aussi, en France, les temps ne sont pas toujours faciles.
Je sais que beaucoup de familles comptent.
Que chaque don représente un effort.
Et je ne veux surtout pas minimiser les difficultés que chacun peut rencontrer.
Mais c’est précisément pour cette raison que chaque geste compte autant.
Parce que la solidarité n’est pas seulement donner ce dont nous n’avons plus besoin.
La solidarité, c’est décider que la vie de quelqu’un que nous ne connaissons pas nous concerne malgré tout.
C’est dire à une famille située à plusieurs milliers de kilomètres :
« Je ne connais pas votre nom.
Je ne connais pas votre maison.
Je ne connais pas vos enfants.
Mais votre vie compte pour moi. »
Et lorsque nous chargeons un camion à Lorient, lorsque ce camion traverse l’Europe et que quelques jours plus t**d le matériel est déchargé en Ukraine, c’est exactement ce message qui voyage avec lui.
Vous n’êtes pas seuls.
Je suis Ukrainienne.
Et depuis le début de cette guerre, il y a une chose que j’ai comprise profondément.
Une guerre ne se déroule pas uniquement sur une ligne de front.
Elle entre dans les cuisines.
Dans les chambres d’enfants.
Dans les écoles.
Dans les hôpitaux.
Dans les familles.
Elle entre dans les téléphones lorsque l’on attend pendant des heures qu’un proche réponde.
Elle entre dans chaque silence après une explosion.
Elle entre dans cette petite phrase que tant d’Ukrainiens s’envoient après une nuit de bombardements :
« Tu vas bien ? »
Et parfois la réponse arrive.
Parfois elle t**de.
C’est aussi cela, vivre la guerre.
Alors oui, aujourd’hui nous sommes au Festival des Galettes du Monde.
Nous sommes ensemble.
Il y a de la musique.
Des enfants.
Des rencontres.
Des cultures différentes.
Des gens qui mangent, qui parlent, qui rient.
Et au fond, c’est exactement ce que nous défendons.
La possibilité d’une vie normale.
La possibilité de se retrouver.
De rire.
De danser.
D’élever ses enfants.
D’avoir des projets.
De rentrer chez soi le soir sans se demander si sa maison sera encore debout demain matin.
Ce sont des choses tellement ordinaires que nous oublions parfois à quel point elles sont extraordinaires.
La paix n’est pas une abstraction.
La paix, c’est pouvoir prévoir demain.
Alors lorsque vous quitterez ce festival, je ne vous demande pas de repartir avec tous les chiffres que je vous ai donnés.
Vous oublierez peut-être les 390 tonnes.
Vous oublierez peut-être les 2 300 mètres cubes.
Vous oublierez peut-être les 25 convois.
Mais j’aimerais que vous gardiez une seule image.
Celle d’une maison ukrainienne, quelque part, au cœur de l’hiver.
Dehors, il fait froid.
Le réseau électrique vient encore d’être frappé.
Tout le quartier est plongé dans le noir.
Puis quelqu’un démarre un générateur.
Une lampe s’allume.
Puis une deuxième.
Un téléphone commence à charger.
Une chaudière redémarre.
Un enfant enlève son manteau.
Et pendant quelques heures, dans cette petite maison au milieu d’un pays en guerre, la vie reprend.
Ce générateur pourrait venir d’ici.
De Lorient.
Du Morbihan.
De nous.
De vous.
Voilà pourquoi nous continuons.
Parce que la guerre continue.
Parce que l’Ukraine continue de se battre.
Et parce que notre solidarité, elle aussi, doit continuer.
Tant qu’il restera une famille à réchauffer,
un enfant à protéger,
un blessé à secourir,
un hôpital à alimenter,
une lumière à rallumer,
nous aurons une raison d’agir.
Nous étions là au début.
Nous sommes là aujourd’hui.
Et nous resterons jusqu’au bout.
Pas parce que cette guerre fait encore la une des journaux.
Pas parce que c’est facile.
Pas parce que nous ne sommes pas fatigués.
Mais pour une raison infiniment plus simple :
Parce que les vies humaines comptent.
Chaque vie compte.
Et tant que nous aurons la possibilité d’en sauver une,
nous continuerons.
Merci aux bénévoles.
Merci aux entreprises et aux collectivités qui nous soutiennent.
Merci aux donateurs.
Merci à celles et ceux qui nous accompagnent depuis plus de quatre ans.
Merci de ne pas vous habituer.
Merci de ne pas détourner le regard.
Merci de rester à nos côtés.
Et merci de nous aider à continuer à sauver des vies.
Merci.