28/09/2025
Un rappel de mémoire un rappel historique.
Merci à Esther pour ce texte qui est plus qu'un témoignage, il rappelle avec urgence les dangers qui guette l'humanité. Elle appelle à la vigilance à la responsabilité collective, il faut souffler sur la mémoire pour nous rappeler les tragédies, afin d'éviter les éternels retours.
Esther Sarre
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J’ai essuyé de nombreuses critiques après mon précédent post en messages privés. (Très souvent des juifs qui se disent eux-mêmes sionistes). On m’a même traitée de « Bisounours gauchiste ». Alors voilà un texte plus «académique» , (on m'a reproché un côté nunuche dans mes propos), qui explique d’où je parle et pourquoi je m’exprime ainsi.
Je suis juive par ma mère, protestante par mon père . Mes grands-parents maternels ont fui la rafle du Vélodrome d’Hiver,le 16 et 17 juillet 1942. Ces jour-là, la police française, obéissant aux ordres allemands, a enfermé plus de 13 000 Juifs, dont 4 000 enfants, dans ce vélodrome parisien avant leur déportation vers Auschwitz. Mes grands-parents ont échappé à cette arrestation grâce à un enchaînement de hasards, d’alertes chuchotées et de gestes de solidarité. Ils se sont cachés dans une cave,puis dans une ferme en Suisse. Leur survie fut précaire, marquée par la peur constante d’être dénoncés. Mais ils ont survécu.
Dans mon enfance, leur histoire planait sans être dite. Le silence de ma grand-mère, la fatigue soudaine dans le regard de mon grand-père quand revenait la date du 16 et 17 juillet, les photos de famille sans explication : tout cela construisait une mémoire fragmentée. C’est de ce silence que j’ai fait ma vocation. J’ai voulu comprendre ce qui avait été tu, ce qui avait été effacé. J’ai étudié l’histoire de la Shoah, d’abord à l’université, puis dans les archives, jusqu’à en faire mon métier.
Mes recherches m’ont menée dans les fonds du Mémorial de la Shoah à Paris, dans les archives de Drancy, dans les registres des déportés conservés à Auschwitz et à Yad Vashem. J’ai épluché les rapports de la Préfecture de police, les télégrammes de Vichy, les correspondances administratives où la mort se cache derrière des mots froids : « transfert », « convoi », « réquisition ». J’ai appris à reconnaître dans ces traces administratives le reflet de vies brisées. J’ai aussi recueilli des témoignages. Je me souviens d’une survivante rencontrée à Lyon : elle avait 10 ans lors de la rafle. Elle m’a raconté les cris, la chaleur suffocante dans le vélodrome, et le silence des passants. Elle répétait : « Le pire, c’était de ne pas compter. »
C’est tout cela qui m’habite quand j’entends Benjamin Netanyahou utiliser la Shoah pour justifier des choix politiques contemporains. Quand il parle d’un « nouveau génocide » pour délégitimer les critiques adressées à son gouvernement, quand il réduit la mémoire de l’extermination à une arme rhétorique, il trahit l’histoire. Je vomis cette instrumentalisation, car elle est une insulte à mes grands-parents, à leurs camarades arrêtés au Vel d’Hiv, à tous ceux qui ne sont jamais revenus.
Je sais ce que fut la Shoah. Je sais que ce n’était pas un conflit territorial, mais un projet d’anéantissement total. La comparer aux luttes actuelles, c’est déshistoriciser l’extermination et brouiller la compréhension du passé. Comme l’a écrit Primo Levi, « comprendre est impossible, mais connaître est nécessaire ». Connaître, c’est refuser les amalgames. Connaître, c’est défendre la mémoire contre son usage idéologique.
L’histoire m’enseigne aussi que la sécurité ne peut pas reposer sur la domination. Mes grands-parents ont survécu grâce à l’entraide fragile d’anonymes. L’existence même d’Israël repose sur l’idée que plus jamais un peuple ne doit être nié dans son droit à exister. C’est pourquoi je dis que la création d’un État palestinien n’est pas une concession, mais une nécessité morale et historique. Refuser ce droit, c’est prolonger les logiques de négation que nous avons juré de combattre.
Enfin, je réclame la protection des civils. Les Conventions de Genève, rédigées après 1945, rappellent que toute guerre doit distinguer entre combattants et non-combattants. Chaque enfant tué à Gaza ou à Tel-Aviv, chaque hôpital détruit, chaque famille décimée, est une violation de ce droit. Et c’est une trahison du serment que nous avons fait à la sortie des camps : plus jamais ça.
En tant qu’historienne, je travaille à défendre l’intégrité de la mémoire contre ses manipulations. En tant que descendante de survivants du Vel d’Hiv, je porte leur fuite et leur silence comme une responsabilité : ne pas laisser leur histoire être dévoyée. En tant qu’être humain, je sais que la fidélité aux victimes de la Shoah se mesure à notre capacité à protéger toutes les vies humaines.
C’est pourquoi je le dis avec force : je refuse que la mémoire de mes grands-parents serve à couvrir des injustices. Je réclame un État palestinien, la protection de chaque civil, israélien comme palestinien, et la fin de l’instrumentalisation de la Shoah. Car ce que l’histoire nous enseigne, ce que ma famille m’a transmis, ce que mes recherches confirment, c’est que la dignité humaine ne se divise pas.