05/08/2026
Je partage les mots de cette belle âme avec ses ateliers et stages d'une rare intensité pour ceux auxquels j'ai pu participer 🙏 merci Valérie
Dans/e le reg'ART de Valérie - Août 2026
Chères lectrices, chers lecteurs,
Je me devais d’écrire cette lettre aujourd’hui, alors même que je suis en vacances. J’aurais pu attendre la rentrée, retrouver mon bureau, mes habitudes et le fil ordinaire de mes réflexions. Pourtant, quelque chose en moi ne parvient pas à se mettre tout à fait au repos.
Tandis que les incendies grondent, que la terre tremble en différents endroits du monde, que l’eau se raréfie ou se trouve souillée, que la faune et la flore sont profondément touchées, je ne peux détourner le regard. Je suis bouleversée par ces phénomènes, peut-être plus que de raison.
Mais peut-on réellement être touché « plus que de raison » lorsque le vivant souffre ? Ne serait-ce pas plutôt notre raison elle-même qu’il faudrait interroger lorsqu’elle nous encourage à nous habituer à l’inacceptable ?
Les images se succèdent : des forêts dévorées par les flammes, des animaux fuyant leur territoire, des habitants quittant précipitamment leur maison, des terres desséchées, des cours d’eau qui s’amenuisent, des paysages autrefois verdoyants devenus cendres et poussière. Nous regardons. Nous sommes saisis durant quelques instants. Puis une autre information apparaît et la vie semble reprendre son cours.
Mais quelle vie peut véritablement reprendre son cours lorsque le vivant est atteint ? Il ne s’agit pas d’entretenir la peur ni de céder à une vision apocalyptique de l’avenir. La peur, lorsqu’elle nous paralyse, ne protège rien. Il s’agit plutôt d’accepter de regarder lucidement ce qui se déroule sous nos yeux et de retrouver une sensibilité agissante. Car prendre soin du vivant n’est plus une option. C’est devenu une nécessité vitale, une responsabilité collective, mais également un engagement intime.
- Le vivant n’est pas un décor
Nous avons longtemps considéré la nature comme un environnement placé autour de nous : un paysage à admirer, une terre à exploiter, une eau à utiliser, des ressources à prélever. Nous avons vécu comme si l’être humain se situait au centre du monde et pouvait disposer du reste du vivant selon ses besoins, ses désirs et ses intérêts. Pourtant, nous ne sommes pas placés face à la nature. Nous sommes en elle. Nous sommes faits de l’eau que nous buvons, de l’air que nous respirons, des plantes et des animaux qui nous nourrissent, des sols qui portent nos pas et rendent possible notre existence. Chaque élément du vivant participe à un équilibre infiniment plus subtil que nos calculs économiques et nos désirs de maîtrise. Le vivant est dans la forêt, dans la rivière, dans l’océan et dans l’animal qui cherche un refuge. Mais il est aussi dans notre corps, dans notre souffle, dans nos émotions, dans nos relations et dans cette capacité que nous avons encore de nous émerveiller.
Prendre soin du vivant, c’est donc comprendre que rien n’est véritablement séparé.
Lorsqu’une forêt brûle, ce ne sont pas seulement des arbres qui disparaissent. Ce sont des habitats, des écosystèmes, des mémoires végétales et animales, parfois façonnés durant des décennies. Lorsqu’une rivière se tarit ou se pollue, ce n’est pas seulement un paysage qui change : ce sont les sols, les cultures, les animaux et les corps humains qui sont atteints.
Lorsqu’une espèce disparaît, elle n’emporte pas uniquement son propre chant. Elle laisse un silence dans l’immense partition du monde.
- Tout est relié.
Cette phrase peut sembler simple, presque banale, tant elle a été répétée. Pourtant, nous devons désormais la ressentir dans notre chair. Ce qui blesse la terre finit toujours par atteindre les corps. Et ce qui altère profondément les corps et les consciences transforme également notre manière de traiter le monde.
- Prendre soin plutôt que posséder
Le vivant ne se possède pas. Il se rencontre. Il ne se commande pas. Il s’écoute. Il ne se consomme pas indéfiniment. Il se respecte et se transmet. Prendre soin suppose de sortir d’une logique de domination pour entrer dans une logique de relation. Cela signifie reconnaître que nous ne pouvons pas tout demander à la terre, comme nous ne pouvons pas tout demander à nos propres corps.
Notre époque glorifie encore la vitesse, la production, la rentabilité et l’accumulation. Nous devons faire davantage, aller plus vite, répondre immédiatement, nous adapter continuellement. Or, le vivant suit d’autres rythmes. Une graine ne germe pas sur commande. Une forêt ne repousse pas en quelques semaines. Un corps ne se répare pas sous la contrainte. Une blessure psychique ne disparaît pas parce que nous avons décidé qu’il était temps de passer à autre chose. Le vivant demande du temps, de l’attention, de la patience et parfois du silence. Il nous rappelle que toute ressource possède ses limites. Un corps épuisé finit par s’effondrer. Une terre surexploitée finit par ne plus nourrir. Une rivière privée d’eau cesse de couler. Une relation négligée se dessèche.
La terre nous dit aujourd’hui, à sa manière, ce que nos corps nous disent lorsqu’ils ne peuvent plus suivre : ralentis, écoute, transforme quelque chose avant que la rupture ne survienne.
- Éduquer à Être
Nous avons appris à éduquer au faire Nous apprenons aux enfants à lire, à écrire, à compter, à réussir, à produire, à s’adapter et à devenir performants. Nous leur demandons très tôt ce qu’ils feront plus t**d, comme si leur valeur dépendait déjà de leur future fonction sociale.
Mais leur apprenons-nous suffisamment à Être ?
Éduquer à Être, c’est apprendre à habiter son corps, à écouter ses émotions, à reconnaître ses limites, à développer son discernement et à entrer en relation sans chercher immédiatement à posséder, dominer ou utiliser. C’est apprendre à regarder un arbre autrement que comme un élément du paysage. À considérer l’eau autrement que comme un bien disponible au robinet. À rencontrer l’animal comme un être sensible et non comme un objet destiné à nous distraire, nous servir ou nous nourrir.
Éduquer à Être, c’est transmettre le respect du fragile. C’est faire comprendre que la vulnérabilité n’est pas une faiblesse honteuse, mais une dimension fondamentale du vivant. Tout ce qui vit peut être blessé, altéré ou détruit. C’est précisément pour cette raison que le vivant mérite notre attention.
Nous devons apprendre aux enfants à connaître le monde, mais également à l’aimer. Car nous protégeons davantage ce que nous avons appris à regarder avec émerveillement.
Mais cette éducation ne concerne pas seulement les plus jeunes. Nous avons tous à nous rééduquer. Nous devons réapprendre à observer, à écouter, à patienter et à ressentir. Réapprendre que tout ne nous est pas dû. Réapprendre la mesure, la gratitude et la responsabilité. Réapprendre à distinguer nos besoins véritables de nos désirs sans fin. Nous devons également réapprendre à ne pas considérer notre sensibilité comme un défaut.
- Refuser l’indifférence
Être bouleversée par une forêt qui brûle, par un animal qui souffre ou par une rivière qui disparaît ne signifie pas être trop sensible. Cela signifie que quelque chose en nous demeure relié. L’indifférence peut donner l’illusion de nous protéger. Elle nous évite momentanément d’éprouver la douleur du monde. Mais elle nous sépare aussi de notre humanité. Je ne souhaite pas m’habituer. Je ne souhaite pas considérer ces catastrophes comme une succession inévitable d’événements auxquels nous ne pourrions rien changer. Je ne veux pas que les flammes, les sécheresses, les inondations ou les tremblements de terre deviennent un simple bruit de fond dans le grand flux de l’information.
Être touché ne suffit évidemment pas. Mais être touché peut devenir le commencement d’une conscience. Et cette conscience peut conduire à une autre manière de vivre, de transmettre et de choisir.
- Prendre soin du vivant commence aussi dans les gestes les plus ordinaires : notre façon de consommer, de nous nourrir, d’utiliser l’eau, de nous déplacer, de traiter les animaux, de respecter les lieux que nous traversons et de transmettre certaines valeurs aux générations suivantes.
Aucun geste individuel ne suffira, à lui seul, à réparer le monde. Il serait injuste de faire peser sur chaque citoyen la totalité d’une responsabilité qui appartient également aux institutions, aux États et aux puissances économiques. Mais nos gestes ne sont pas insignifiants. Ils façonnent une culture. Ils témoignent de ce que nous acceptons et de ce que nous refusons. Ils deviennent une forme d’éducation silencieuse.
- Une écologie du corps et de l’âme
Dans mon travail de DANSE Art-Thérapeute, je rencontre quotidiennement cette question du vivant. Un corps peut avoir été contraint, malmené, oublié ou réduit au silence. Il peut porter des blessures anciennes, des absences, des peurs et des renoncements. Pourtant, quelque chose en lui continue souvent de chercher un passage. Un souffle s’approfondit. Une main s’ouvre. Un regard se relève. Un mouvement infime apparaît. Le vivant cherche à renaître.
Prendre soin du vivant, c’est également prendre soin de ce mouvement intérieur. C’est permettre à chacun de retrouver son corps comme une terre habitable plutôt que comme un territoire à soumettre. Comment respecter la terre si nous ne respectons pas notre propre corps ? Comment entendre l’épuisement du monde si nous restons sourds à notre propre épuisement ? Comment accueillir la vulnérabilité des êtres si nous passons notre existence à dissimuler la nôtre ? Nos corps nous enseignent une écologie essentielle. Ils nous rappellent que l’énergie n’est pas inépuisable, que le repos n’est pas une faiblesse et que toute réparation demande du temps.
Une société composée d’êtres épuisés, coupés de leurs sensations et soumis à l’urgence permanente peut difficilement prendre soin du monde qui l’entoure. Elle finit par exercer sur la nature la même violence qu’elle exerce déjà sur les corps et sur les psychés. Prendre soin du vivant, c’est donc aussi prendre soin de nos rythmes, de nos liens, de notre santé intérieure et de notre capacité à rester présents.
- Choisir la vie
Prendre soin peut paraître modeste face à l’immensité des catastrophes. Pourtant, prendre soin est un acte puissant, presque subversif, dans un monde qui privilégie encore trop souvent la domination et la rentabilité immédiate. Prendre soin, c’est décider que tout ne peut pas être sacrifié. C’est refuser de considérer la forêt uniquement en mètres cubes de bois, l’animal en rendement, l’eau en ressource marchande et l’être humain en force productive. C’est affirmer que certaines valeurs ne peuvent pas être négociées.
Nous n’avons pas besoin de devenir parfaits. La perfection est souvent une manière très élégante de ne rien commencer. Nous avons besoin de devenir plus présents, plus cohérents et plus responsables.
Alors, en ce mois d’août, je formule un souhait qui est aussi un appel. Prenons soin de l’eau, cette mémoire fluide sans laquelle aucun corps ne pourrait vivre ni danser. Prenons soin des arbres, des sols, des animaux et des paysages. Prenons soin des enfants, afin qu’ils ne grandissent pas seulement dans la peur d’un monde qui s’effondre, mais dans la conscience d’un monde qu’ils peuvent encore aimer et protéger. Prenons soin des anciens et de leurs mémoires. Prenons soin de nos relations, car un monde fragmenté peine à défendre ce qui lui est commun. Prenons soin de nos propres corps, afin qu’ils ne deviennent pas les terres brûlées de nos existences.
Je me devais d’écrire cette lettre aujourd’hui, même en vacances, parce qu’au loin les incendies grondent, parce que la terre tremble, parce que l’eau, la faune et la flore sont touchées. Et parce que quelque chose en moi tremble avec elles. Peut-être est-ce cela, finalement, prendre soin du vivant: ne plus considérer que ce qui arrive au monde arrive loin de nous. La terre n’est pas extérieure à notre histoire. Elle en est le corps immense. Lorsque nous prenons soin d’elle, nous ne protégeons pas seulement un environnement. Nous préservons la possibilité, pour celles et ceux qui viendront après nous, de respirer, d’aimer, de rêver, de créer et de danser encore.
Alors, continuons d’éduquer au savoir et au faire. Mais éduquons aussi, et peut-être avant tout, à Être.
Être présent.
Être relié.
Être attentif.
Être responsable.
Être capable de s’émerveiller encore.
Le vivant ne nous demande pas d’être irréprochables. Il nous demande une place véritable dans nos décisions, de la mesure dans nos désirs et de la conscience dans nos gestes.
Il nous demande, simplement et urgemment, de choisir la vie.
À bientôt, Valérie GALENO-DELOGU
EMVC® – Danse, Humanisme & Analyse