28/09/2026
Manche : un enfant de 10 ans et deux femmes meurent dans un canot surchargé, et les responsables regardent ailleurs
Ils voulaient seulement rejoindre l'autre rive. Ce lundi 28 septembre 2026, un enfant d'une dizaine d'années et deux femmes d'une trentaine d'années ont perdu la vie au large de Wissant, dans le Pas-de-Calais, à bord d'un canot pneumatique où s'entassaient 105 êtres humains. Quand une frontière tue chaque année, ce n'est plus un accident : c'est un choix politique.
Le drame s'est joué à l'aube. Le canot a quitté Sangatte à 5 heures du matin. Un appel de détresse a ensuite été lancé, alors que l'embarcation, surchargée, tentait de rallier le Royaume-Uni. La préfecture du Pas-de-Calais parle, dans un communiqué, d'un « naufrage impliquant un taxi-boat ». Pourtant, d'après la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord, le canot n'a pas coulé : tous les occupants ont demandé l'intervention des secours et ont été pris en charge vers 10 h 30. Lors de la conférence de presse tenue à Calais à 11 h 30, le préfet François-Xavier Lauch a expliqué qu'il n'y avait a priori pas eu de noyade, mais vraisemblablement un écrasement à bord, « tout aussi terrible » selon ses mots. D'après les premiers éléments de l'enquête, les décès auraient été provoqués par un piétinement. Ces trois personnes auraient donc été écrasées dans la cohue, sur un bateau où personne n'aurait jamais dû être entassé de la sorte. Leurs corps ont été retrouvés à l'intérieur de l'embarcation. La préfecture précise que les circonstances exactes devront être établies par l'enquête judiciaire, ouverte par le parquet de Boulogne-sur-Mer.
Le navire de sauvetage Minck est arrivé au port de Calais en milieu de matinée avec les personnes récupérées en mer, soit 102 rescapés. Sur le quai, un correspondant de l'AFP a vu certains passagers débarquer sur une civière ou dans un fauteuil roulant, enveloppés dans des couvertures de survie. Selon ICI Nord, des bébés figuraient parmi les rescapés. Neuf personnes ont nécessité une prise en charge en urgence relative. Un dispositif médical avait été installé sur le port, avec les pompiers, la Protection civile, le Samu et les forces de l'ordre, tandis que des ambulances repartaient avec les victimes. Sur la plage de Sangatte, pompiers et Police aux frontières menaient des opérations de reconnaissance et de surveillance.
L'embarcation utilisait la méthode dite du « taxi-boat » : le canot longe la côte et vient chercher ses passagers directement dans l'eau, ce qui permet d'éviter les contrôles sur les plages mais rend l'embarquement particulièrement dangereux. À nos yeux, ce mode opératoire est la conséquence directe d'années de répression sur le littoral : à force de traquer les départs sur le sable, on pousse les exilés à monter dans l'urgence, dans l'eau, dans la bousculade. Le préfet a condamné avec la plus grande fermeté l'action des réseaux de passeurs, qui exposent des personnes vulnérables, dont des enfants, à des risques mortels, et il a affirmé que les responsabilités se trouvaient de leur côté. Les passeurs sont des criminels qui prospèrent sur la détresse, personne ne le conteste. Mais ils prospèrent précisément parce qu'aucune voie légale et sûre n'existe pour ceux qui fuient la guerre, la misère ou les persécutions. Tant que la porte est verrouillée, le marché de la traversée restera florissant, et désigner les seuls passeurs permet surtout de ne pas regarder les politiques qui les rendent indispensables.
Ce drame n'est pas isolé. Trois corps avaient déjà été retrouvés la semaine dernière dans le Pas-de-Calais après des départs de ce type. France 3 Hauts-de-France a ainsi rapporté la découverte, le 23 septembre, du corps sans vie d'un homme sur la plage de Neufchâtel-Hardelot, malgré une tentative de réanimation, puis, le 24 septembre, celle d'un homme d'une trentaine d'années dans le secteur d'Étaples et Sainte-Cécile, après une tentative de traversée, un autre étant hospitalisé. Avec les trois morts de ce lundi, 22 personnes ont perdu la vie depuis le début de l'année en tentant de traverser la Manche, selon le décompte de l'AFP établi à partir des données officielles. On peut aussi se souvenir du 24 novembre 2021, quand 27 personnes avaient péri dans un naufrage en Manche et mer du Nord. Une réponse du gouvernement à une question écrite, publiée sur le site de l'Assemblée nationale, qualifie ce drame de terrible, tout en reconnaissant que l'inspection interne menée au CROSS Gris-Nez n'a débouché sur aucune sanction administrative. Le nombre de migrants ayant réussi à traverser la Manche en 2026 avait diminué de plus de 40 % fin septembre par rapport à la même période en 2025, selon les données du ministère britannique de l'Intérieur. Moins de traversées, donc, mais toujours des morts. Cela devrait suffire à démontrer que la politique du tout-sécuritaire ne protège personne.
Le même jour, un autre spectacle affligeant s'est déroulé à Gravelines, au nord de Calais. Des journalistes de Reuters présents sur place ont vu la police tirer des gaz lacrymogènes pour disperser un important groupe de migrants, après avoir lacéré leur canot pneumatique avant qu'il ne puisse être mis à la mer. Lacérer des canots, gazer des exilés : voilà la réponse de l'État. Ce n'est pas nouveau : la Défenseure des droits a elle-même dénoncé, dans une décision rendue publique à la mi-décembre 2025, un usage des a***s dites de force intermédiaire contre des migrants tentant de traverser la Manche, parfois dans des conditions de visibilité réduite et de manière disproportionnée, rappelant que ces a***s peuvent occasionner de graves lésions, notamment chez les personnes les plus vulnérables. Une institution de la République a donc alerté. Le gaz continue pourtant de flotter sur les plages.
La Manche est aussi le théâtre d'autres dérives. Le 23 septembre, la police du Hampshire, en Angleterre, a arrêté le militant britannique d'extrême droite Daniel Thomas, ensuite inculpé de dégradation criminelle. La veille, il avait été filmé en train de lacérer au couteau un canot pneumatique, quelques minutes après le sauvetage de ses occupants, alors qu'un secouriste se trouvait encore à bord, selon l'association Utopia 56 et l'AFP.
Et le jour même du drame, le pape Léon XIV prenait la parole à Metz, au Centre des congrès Robert-Schuman, pour le dernier jour de sa visite apostolique en France, en présence notamment d'Emmanuel Macron. Le souverain pontife y a exhorté les Européens à accueillir les migrants fuyant la guerre, les persécutions et les épreuves comme s'ils faisaient partie de leur propre famille. Il a rappelé que la dignité humaine exige des voies légales et sûres, du secours et de l'assistance, une réelle coopération contre les trafiquants, une protection effective des victimes et de véritables processus d'accueil et d'intégration. Que l'on partage ou non ses convictions, le contraste est saisissant : quelques heures après des gaz lacrymogènes sur une plage du Nord, un discours sur l'accueil était prononcé devant le président de la République.
Alors oui, il est temps de dire les choses sans détour. Un enfant d'une dizaine d'années est mort dans un bateau surchargé parce que rien, ni en France ni en Europe, ne lui offrait un chemin sûr. Deux femmes sont mortes avec lui. Ils ne sont pas des chiffres dans le décompte d'une agence de presse. Ils sont la preuve vivante qu'une politique migratoire fondée sur la peur, les barbelés et les gaz lacrymogènes échoue, et qu'elle échoue en tuant. Ouvrir des voies légales, sécuriser le sauvetage, poursuivre sans relâche les réseaux criminels sans jamais punir leurs victimes : ce n'est pas de la naïveté, c'est la seule attitude digne et efficace. Tout le reste est un cimetière qui s'agrandit.
Sources : Libération, AFP, Reuters, franceinfo, France 3 Hauts-de-France, BFM Grand Littoral
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