12/08/2026
Catherine Dasté n'est plus, une pionnière du théâtre populaire et féministe s'éteint à 96 ans
Comédienne, metteuse en scène, femme debout dans un milieu qui n'a jamais fait de cadeaux aux femmes qui créent, Catherine Dasté est morte jeudi 6 août à Ivry-sur-Seine, à l'âge de 96 ans. Ses enfants ont annoncé la nouvelle samedi. Avec elle, c'est une vie entière de résistance culturelle et de combat pour les enfants des quartiers populaires qui s'éteint, et il serait indécent de la réduire à une simple nécrologie polie.
Catherine Dasté aurait pu se contenter d'être une héritière tranquille. Petite-fille de Jacques Copeau, fille de Jean Dasté et de Marie-Hélène Dasté, elle avait tout pour vivre confortablement à l'abri d'un nom déjà installé dans les livres d'histoire du théâtre. Elle a fait exactement l'inverse, et c'est cela qu'il faut saluer haut et fort aujourd'hui : elle a mis ce privilège de naissance au service de celles et ceux à qui la culture est trop souvent confisquée, les enfants, et particulièrement les enfants qu'on n'imagine jamais dans une salle de spectacle.
Née en octobre 1929 à Beaune, elle grandit dans les coulisses du théâtre, "née dans une famille de théâtre" disait-elle elle-même sans fard. À Londres, à la Old Vic School, elle rencontre le chanteur Graeme Allwright, qu'elle épouse en 1951. Ils auront trois fils, Christophe, Jacques et Nicolas. Graeme Allwright est mort en 2020. Leur petite-fille, Alice Allwright, est aujourd'hui comédienne, et perpétue à sa façon cet héritage de transmission.
En 1959, le couple rejoint la Comédie de Saint-Étienne. C'est là que Catherine Dasté pose un acte que l'on mesure encore trop peu aujourd'hui : elle décide de construire ses spectacles à partir de la parole des enfants eux-mêmes, et non plus en la confisquant pour la leur restituer édulcorée, digérée, dépolitisée. En 1968, elle fonde sa compagnie, La Pomme verte. Avec l'appui de la psychanalyste Françoise Dolto, elle participe à la création du premier centre dramatique pour l'enfance, au théâtre de Sartrouville. Quand des voix bien-pensantes lui reprochent l'absence de morale toute faite dans des pièces comme Jeanne l'ébouriffée, en 1973, où jouait notamment Josiane Balasko, Dolto la défend et l'encourage à continuer de ne rien céder.
Refusant qu'on l'enferme dans une case, si prestigieuse soit-elle, Catherine Dasté prend en 1985 la direction du Théâtre des Quartiers d'Ivry, qu'elle dirigera jusqu'en 1992, succédant à Philippe Adrien et à Antoine Vitez. Il faut le dire sans détour : dans un milieu théâtral verrouillé par des générations d'hommes installés aux postes de pouvoir, une femme qui prend la tête d'un centre dramatique national dans les années 1980, ce n'est pas un détail biographique, c'est une brèche ouverte de force dans un système qui n'attendait pas les femmes à cette place. Catherine Dasté fut de ces pionnières qui ont fait vaciller, à leur manière, l'ordre patriarcal du monde de la création.
Elle dirigea aussi la Maison Copeau, à Pernand-Vergelesses, lieu de mémoire et d'accueil pour les artistes en résidence. Il aura fallu attendre novembre 2025 pour que l'université Sorbonne Nouvelle lui consacre enfin un colloque, afin de "mettre en lumière" un rôle que l'institution avait pris un siècle à reconnaître. Combien de femmes de sa génération sont mortes sans même ce geste tardif de reconnaissance.
Voilà ce que perd aujourd'hui le monde de la culture, et il faut le dire avec la colère qui convient : une femme qui a passé sa vie entière à démontrer, sur le terrain, loin des ronds de jambe institutionnels, que le théâtre pour l'enfance n'est pas un sous-genre méprisable mais un acte pleinement politique. Offrir aux enfants des quartiers populaires un accès réel à la création, à la parole, à l'imaginaire, c'est refuser qu'on leur assigne dès le berceau une place de spectateurs passifs d'une culture pensée sans eux et réservée à d'autres, plus favorisés, plus légitimes aux yeux des puissants. C'est ce combat que menait Catherine Dasté, et c'est ce combat qu'il faut porter plus fort encore aujourd'hui, quand l'austérité budgétaire et la marchandisation rampante du spectacle vivant continuent d'étrangler chaque année davantage les compagnies, les lieux indépendants et les artistes qui, comme elle, ont choisi de ne jamais rien céder.
Repose en paix, Catherine Dasté. Les femmes qui ouvrent des brèches ne meurent jamais tout à fait : elles laissent derrière elles des portes qu'on ne peut plus refermer.