24/09/2026
Article Mediapart
Santé
Des chercheuses se mobilisent pour sauver
les archives des mineurs lorrains
La destruction envisagée des dossiers médicaux de mineurs lorrains,
conservés par les archives départementales de Moselle, priverait la
recherche d’archives précieuses. Des universitaires décrivent leurs
projets en cours en lien avec ce fonds.
Guillaume Krempp (Rue89 Strasbourg)
21 septembre 2026 à 17h23
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21 septembre 2026 à 17h23
Les révélations de Rue89 Strasbourg, début septembre, sur le projet de destruction
des dossiers médicaux des mineurs de Lorraine ont ému dans le domaine de la
recherche. Docteure en histoire et post-doctorante à l’université de Lorraine,
Amandine Dandel parle d’une « réaction viscérale » à la lecture de l’article.
La chercheuse du laboratoire Archives Henri-Poincaré s’intéresse à la production
d’ignorance des industriels au sujet des maladies professionnelles des mineurs.
Dans le cadre du projet Transition des politiques et pratiques de santé (Trapps), elle
se rend régulièrement au Centre des archives industrielles et techniques de la
Moselle à Saint-Avold (Moselle).
Pour l’instant, Amandine Dandel ne travaille que sur les fonds documentaires des
industries minières de Lorraine, du XIXe au début du XXIe siècle. Mais il lui tarde
d’accéder à ces dossiers médicaux : « [Ils] sont les meilleures sources pour produire
de la connaissance sur les expositions acceptées à l’époque. Ils nous permettront
aussi d’avoir le suivi des maladies développées par les mineurs. Si cette destruction
devait avoir lieu, on serait dans un énième acte de production d’ignorance autour des
risques liés au travail minier... »
Un fonds aussi inexploité que précieux
Professeure en histoire et philosophie des sciences à l’université de Lorraine, Claire
Crignon est responsable du projet Impact-Trapps pour les recherches liées aux
politiques de santé dans les mines. Elle témoigne elle aussi de son incompréhension
face au risque de destruction des dossiers médicaux de mineurs lorrains : « C’est
quand même problématique de financer une recherche et d’envisager de détruire
l’objet du projet. »
Pour financer la recherche menée par sa collègue Amandine Dandel, son laboratoire
a obtenu 178 600 euros pour une durée de quatre ans. Spécialisée dans les
recherches sur le savoir médical et la perception populaire des questions de santé,
Claire Crignon décrit un fonds documentaire aussi inexploité que précieux.
« Ce sont des documents sur les relations entre les médecins des mines et les
patrons, sur leurs conditions de travail, la façon dont ils s’exprimaient sur les causes
des décès de mineurs, avec une tendance à attribuer les morts aux mauvaises
mœurs ou à l’alcoolisme. C’est tout un tas d’histoires de vie ordinaire. Chaque fonds
d’archives a ses spécificités. Celui qui se trouve à Saint-Avold a été très peu exploité
par la recherche. Or, il est très riche », explique-t-elle.
« C’est tout un pan d’informations qui pourrait disparaître.
Pour nous, toute destruction d’archives médicales est
catastrophique. »
(Christian Bonah, responsable des enseignements en sciences humaines et sociales à la faculté de
médecine de Strasbourg)
Solène Lellinger est maîtresse de conférences en socio-histoire de la santé à
l’université Paris-Cité. Originaire du bassin houiller, elle connaît ce sentiment éprouvé
par nombre de mineurs et leurs proches, parents ou voisin·es : « La volonté de
détruire ces archives donne le sentiment qu’on cherche à effacer la trace de la
maladie professionnelle et qu’on nie la souffrance des personnes qui ont laissé leurs
poumons au fond de la mine. »
En tant qu’enseignante, Solène Lellinger valorise aussi les documents qui permettent
de sensibiliser les étudiant·es à l’évolution de la connaissance médicale : « Ces
archives permettent de documenter l’histoire d’une pathologie comme la silicose.
Elles nous aident à comprendre l’évolution des cadres théoriques dans lesquels la
médecine s’inscrit. »
« Un million de prélèvements de tissus humains »
Depuis début septembre, le petit milieu de l’histoire de la médecine en France
s’organise pour alerter sur les destructions d’archives et leurs conséquences pour la
recherche. Solène Lellinger a fait sa thèse sur la reconnaissance des effets
indésirables du Mediator sous la direction de l’universitaire strasbourgeois Christian
Bonah. Ce dernier se joint à ses consœurs pour éviter la perte des dossiers
médicaux de mineurs lorrains.
Le responsable des enseignements en sciences humaines et sociales à la faculté de
médecine de Strasbourg décrit ses recherches en cours et le besoin de conserver
toutes les archives médicales des travailleurs du bassin houiller. « Nous avons une
collection d’un million de prélèvements de tissus humains d’Alsace-Moselle. Nous
avons réussi à démontrer qu’il est possible d’en exploiter les données génétiques »,
expose le chercheur connu pour ses travaux sur la collaboration de l’université de
Strasbourg avec les médecins n***s.
« Nous voulons confronter ces données génétiques avec les expositions vécues par
les patients dans l’agriculture, au travail dans la centrale nucléaire de Fessenheim ou
dans les mines de potasse d’Alsace », continue Christian Bonah.
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Rétropédalage sur la destruction des archives
Le député insoumis de la deuxième circonscription du Bas-Rhin, Emmanuel Fernandes, se
mobilise pour préserver les dossiers médicaux des mineurs lorrains de la destruction. Il a écrit
au directeur de l’Agence nationale pour la garantie des droits des mineurs (ANGDM) pour
obtenir des explications à la suite des révélations de Rue89 Strasbourg début septembre.
Dans sa réponse, le directeur de l’ANGDM a fait état d’une nouvelle position sur ce dossier :
« La question du coût qu’impliquerait une éventuelle opération d’élimination de documents a été
évoquée. Cette estimation ne constituait en aucun cas la décision ou l’annonce d’une
destruction : elle visait uniquement à documenter l’ensemble des hypothèses examinées. »
Et d’insister auprès du député insoumis : « Aucune décision de destruction des archives
médicales concernées n’a été prise. [...] Les dossiers individuels de carrière font, quant à eux,
l’objet d’une conservation sans limitation de durée. »
Emmanuel Fernandes a également déposé une question écrite auprès du ministère du travail,
auquel il demande « de ne pas autoriser la destruction de ces archives, autorisation qui lui a été
demandée à l’issue de la réunion de juin 2026 ». Le député interroge aussi le ministre sur la
mise en place « de dotations fléchées pour permettre l’hébergement de ces archives à l’un des
acteurs qui participe à leur gestion, à l’occasion de l’élaboration du projet de loi de finances à
venir ».
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Dans le cadre de ce projet, la doctorante Sarah Capelli s’intéresse tout
particulièrement au cancer du sein dans la région. Mais dans ce million de
prélèvements, l’équipe de Christian Bonah a aussi trouvé de nombreux cas de
silicose dans le bassin houiller.
« Nous travaillons donc sur les dossiers médicaux de l’hôpital de Saint-Avold et nous
sommes sur le point d’aller aux archives de Saint-Avold pour travailler sur les
dossiers des mineurs. » Et le chercheur strasbourgeois de réagir aux révélations de
Rue89 Strasbourg : « C’est tout un pan d’informations qui pourrait disparaître. Pour
nous, toute destruction d’archives médicales est catastrophique. »
Loin de ne servir qu’à connaître le passé, ces archives peuvent nous aider à mieux
comprendre notre présent, comme l’explique l’historien-médecin : « Ces fonds
documentaires nous permettent de construire des machines à remonter le temps. Si
je veux analyser le lien entre cancer et pollution de l’air aujourd’hui, je vais devoir
attendre des décennies. En travaillant sur des archives médicales et des données
génétiques, on peut constater des liens entre des maladies chroniques et des
expositions sans plus attendre. L’intérêt, c’est de pouvoir analyser sans attendre des
éléments qui prendraient sinon trente ans d’observation. »
Guillaume Krempp (Rue89 Strasbourg)