14/06/2026
Une courte nouvelle policière dans laquelle se cachent les derniers titres des autrices et auteurs invités et son illustration offerte par le copilote IA du traitement de texte Word...
Le promontoire sacré
Lorsque le commissaire Matteo Santini revint à Marseille après quinze ans d'absence, il pensait n'avoir à enquêter que sur une affaire de contrebande ordinaire. Une caisse disparue sur les docks, quelques dockers nerveux, des notables trop polis. Il ignorait qu'il allait remonter le fil d'une tragédie vieille d'un siècle.
Tout avait commencé avec Le pousseur. Au pied de la Major, un homme avait été précipité dans le vide. Ancien archiviste du port, il avait laissé derrière lui une note énigmatique évoquant les faveurs du nettoyeur, un personnage discret chargé depuis des décennies d'effacer les traces embarrassantes de certains puissants. Parmi les papiers du mort figurait un dessin étrange : le signe de Dédale, un labyrinthe gravé autrefois sur les caisses transitant clandestinement entre Marseille, Livourne et Tanger.
L'enquête mena Santini jusqu'au cabaret de L'Oiseau bleu, où une chanteuse corse lui parla d'Équilibre, le nom de code d'une opération destinée à maintenir la paix entre les clans. Elle lui souffla également un nom :
— Cherchez Mingo et les autres.
Mingo était mort depuis longtemps, mais son ancienne bande contrôlait toujours la mafia des docks. Leur fortune remontait aux incendies criminels des années cinquante, connus sous le nom des Flammes de la Castagniccia. À Bastia, Santini découvrit que les mêmes hommes avaient fait disparaître des témoins dans une affaire appelée Mystère, marées et mensonges. Une piste conduisait ensuite vers Florence, au milieu des flots rances de l'Arno, où un antiquaire conservait des lettres compromettantes.
Toutes évoquaient le Mystérieux Noël au domaine de Castillon. En décembre 1893, lors d'une réception donnée au domaine viticole des Castillon, un meurtre avait été maquillé grâce à un spectaculaire Feu d'artifice. L'assassin n'avait jamais été identifié. L'indice suivant provenait d'un vieux carnet appartenant à Le Fleuriste, un indicateur marseillais qui composait ses bouquets selon un code secret.
Le carnet racontait La vie d'un fantôme : celle d'un homme officiellement décédé qui avait pourtant continué à manipuler la pègre pendant près d'un demi-siècle. Ses déplacements dessinaient sur une carte Le jeu de l'oie. Chaque étape correspondait à un lieu : Marseille, Bastia, Livourne, Tanger.
Près de Corte, Santini suivit la piste jusqu’aux trois châtaigniers, agités par le Filanciu, vent filant qui annonce un malheur. Sur le socle, une inscription : « Montrez-leur la mort ». Le meurtre de Castillon avait permis la naissance d'une confrérie criminelle dont le serment était sans ambiguïté cette inscription.
À sa tête se trouvait une famille originaire de Basterga, qui avait bâti sa fortune sur le commerce maritime depuis Puerto Rico 1893, date d'une expédition obscure mêlant rhum, armes et œuvres d'art. Pour retrouver les preuves, Santini dut poursuivre un témoin à travers une Fugue en sous-sol, dans les anciennes galeries des forts marseillais. Le survivant lui remit une carte postale portant ces mots : Bons baisers de Tanger. Au dos figurait le dessin d'un cavalier. Le fameux Cavalier des crêtes, exécuteur de la confrérie.
La confrontation eut lieu dans les montagnes corses. Le Cavalier révéla que les chefs du réseau se faisaient appeler Les Immortels. Mais vint La chute des immortels. L'un après l'autre, les vieillards respectables qui avaient dirigé l'organisation furent arrêtés. Notaires, négociants, élus, philanthropes. Restait leur patriarche. Face à Santini, il murmura :
— Vous croyez rendre la justice. Pourtant chacun porte sa faute.
Puis il ouvrit les bras.
— Voici Le jugement dernier.
Il tenta de déclencher l'explosif destiné à emporter avec lui les derniers secrets de la confrérie. Santini l'en empêcha de justesse. Dans les carnets saisis figurait la formule qui terrorisait les initiés : « Vos entrailles à nos chiens. » La promesse réservée aux traîtres. L'affaire semblait achevée lorsqu'une vieille danseuse de Bastia remit au commissaire une paire de Chaussons rouges ayant appartenu à la victime de Castillon. Ils contenaient l'ultime vérité. Le meurtre originel n'avait jamais été motivé par l'argent ni par le pouvoir. Il s'agissait d'un crime passionnel. Une femme avait tué pour sauver l'homme qu'elle aimait. Tous les autres massacres n'avaient servi qu'à préserver ce mensonge initial.
Santini referma le dossier avec La peur dans l'âme. Dehors, la mer frappait doucement les quais de Marseille. Le soleil se couchait vers l'ouest, là où les anciens Grecs situaient le cap extrême du monde connu. Le car-ferry largua les amarres.
Et, pour la première fois depuis longtemps, le commissaire Matteo Santini dormit sans cauchemar, alors qu’il voguait vers le Cap corse. Le Sacrum Promontorium, le promontoire sacré, Rogliano ! Là où tout se répète et rien ne s’arrête. Il songea qu'il n'existait peut-être qu'une seule sagesse : accepter que la vérité ne rachète pas toujours les morts, mais qu'elle empêche parfois les vivants de leur ressembler.