15/05/2026
𝗗𝗲𝘀 𝗿𝘂𝗻𝗲𝘀 𝗲𝗻 𝗡𝗼𝗿𝗺𝗮𝗻𝗱𝗶𝗲 : 𝗟𝗲 𝗰𝗵𝗿𝗶𝘀𝗺𝗮𝗹𝗲 𝗱𝗲 𝗠𝗼𝗿𝘁𝗮𝗶𝗻
Aujourd’hui, tout le monde connaît les runes : Ces inscriptions sont représentatives à elles seules des anciens peuples germaniques et scandinaves.
Mais pour en voir, nul besoin d’aller jusqu’en Norvège ou en Suède. Il vous suffit juste de faire un tour dans notre belle Normandie, à Mortain, dans le département de la Manche.
Dans cette commune, au sein de la collégiale Saint-Evroult, se trouve un remarquable objet : 𝐋𝐞 𝐜𝐡𝐫𝐢𝐬𝐦𝐚𝐥𝐞 𝐝𝐞 𝐌𝐨𝐫𝐭𝐚𝐢𝐧.
Un chrismale est une boîte destinée à transporter l’Eucharistie en voyage. Celui-ci est en bois de hêtre et recouvert de plaques de cuivres ouvragées et dorées. Sur l’une de ces faces, nous pouvons voir le Christ Pantocrator entouré des archanges Michel et Gabriel.
Mais c’est l’autre face qui va vraiment attirer notre attention puisqu’elle nous révèle trois lignes d’inscriptions runiques dont la signification est :
« 𝑄𝑢𝑒 𝐷𝑖𝑒𝑢 𝑎𝑖𝑑𝑒 𝐸𝑎𝑑𝑎, 𝑖𝑙 𝑓𝑖𝑡 𝑐𝑒 𝐾𝑟𝑖𝑠𝑚𝑎𝑎𝑙 ».
Mais attention ! Ces runes ne sont pas originaires de l’ère viking. En effet, les anciens peuples scandinaves ne sont pas les seuls à avoir utilisé l’écriture runique. Les runes sont attestées chez la plupart des peuples germaniques au moins depuis le IIe siècle selon l’auteur romain Tacite (Germania, X).
Elles étaient donc déjà utilisées par les Angles, les Jutes, les frisons et les Saxons : Quatre peuples germains qui vont envahir l’Angleterre dès le Ve siècle.
Le chrismal de Mortain date du VIIe siècle et vient de Northumbrie, dans une Angleterre qui étaient alors déjà germanisée mais aussi christianisée. Les runes sont donc anglo-saxonnes, issues de l’alphabet futhork, une variante du vieux futhark.
Quant aux runes de l’ère viking, qui n’adviendra que deux siècles plus t**d, elles sont issues du futhark récent, un alphabet simplifié par les scandinaves.
𝗠𝗮𝗶𝘀 𝗰𝗼𝗺𝗺𝗲𝗻𝘁 𝘀𝗲 𝗳𝗮𝗶𝘁-𝗶𝗹 𝗾𝘂𝗲 𝗰𝗲𝘁 𝗼𝗯𝗷𝗲𝘁 𝗶𝘀𝘀𝘂 𝗱𝗲 𝗹’𝗔𝗻𝗴𝗹𝗲𝘁𝗲𝗿𝗿𝗲 𝗱𝗲𝘀 𝗮̂𝗴𝗲𝘀 𝘀𝗼𝗺𝗯𝗿𝗲𝘀 𝘀𝗲 𝘀𝗼𝗶𝘁 𝗿𝗲𝘁𝗿𝗼𝘂𝘃𝗲́ 𝗲𝗻 𝗽𝗹𝗲𝗶𝗻 𝗰œ𝘂𝗿 𝗱𝘂 𝗠𝗼𝗿𝘁𝗮𝗻𝗮𝗶𝘀 𝗻𝗼𝗿𝗺𝗮𝗻𝗱 ?
Pour le savoir, il faut remonter au temps de la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant. Grâce à cette conquête, Robert, comte de Mortain, s’est considérablement enrichi comme beaucoup d’autres chevaliers normands. Il devint même le troisième homme le plus riche d’Angleterre !
Fier de ses exploits guerriers et de sa nouvelle richesse, Robert va revenir à Mortain pour y faire construire la collégiale Saint-Evroult, en 1082. C’est à cette collégiale qu’il fera don du chrismale qu’il avait certainement pris lors d’un pillage en Angleterre.
Transformé en reliquaire entre 1864 et 1899, le chrismale va être classé monument historique en 1905, avant d’être restauré à Paris par le Service des monuments historiques.
𝐒𝐨𝐮𝐫𝐜𝐞𝐬 :
Léon Blouet, Le Chrismale de Mortain, sa vie et son mystère, éd. Notre-Dame, Coutances, 1954
Stéphane William Gondoin, « Le Chrismale de Mortain », Patrimoine Normand, N° 101, 2017