17/09/2026
🤝🧐 AUTOPSIE D’UN « BONJOUR »
Récemment, sur mon lieu de travail, j’ai eu droit à une petite phrase qui, en apparence, semblait parfaitement anodine :
« Tu ne dis pas Bonjour, c’est toujours moi qui dis Bonjour. »
Ah. Le fameux Bonjour.
Deux syllabes.
Un mot.
Et pourtant, derrière ces deux syllabes se cachait visiblement tout un traité d’anthropologie sociale, un règlement intérieur invisible et peut-être même quelques annexes du code du bon comportement entrepreneurial.
Moi qui pensais simplement être en train d’arriver au travail.
Erreur.
J’étais en réalité en train de rater une épreuve éliminatoire du championnat mondial des interactions sociales.
Parce qu’entre une personne autiste et une personne non autiste, un même comportement peut être lu de manière radicalement différente.
Moi, j’arrive sur mon lieu de travail par l’arrière du bâtiment. J’accède rapidement à mon bureau. J’allume mon ordinateur. Je pose mes affaires. Je prépare ma journée. J’essaie de savoir quelle quantité de charge cognitive m’attend aujourd’hui — parce que tous les jours, ce n’est pas exactement la même ambiance à l’intérieur du cerveau.
Ensuite, je vais mettre mon déjeuner dans le réfrigérateur.
Je passe devant l’accueil dans le grand hall où se trouve aussi l'espace Machine à Café.
Puis je retourne à mon bureau.
Tout va bien.
Le cerveau est en train de faire :
étape 1 : installation
étape 2 : organisation
étape 3 : préparation
étape 4 : on verra pour le reste
Sauf qu’apparemment, quelque part dans ce parcours, j’ai oublié une étape essentielle du logiciel social :
ÉTAPE 0,5 : DIRE BONJOUR AVANT TOUT LE RESTE.
Et voilà.
ERROR 404 : BONJOUR NOT FOUND.
Je viens sans le savoir de commettre la faute capitale.
Pas une faute professionnelle.
Pas une faute technique.
Non.
Une faute de savoir-être.
Et c’est là que mon cerveau autistique commence à comprendre qu’il y avait, dans le « Bonjour », beaucoup plus qu’un simple « Bonjour ».
Parce qu’avec une structure autistique de type Asperger, j’ai appris au fil des années que je ne fonctionne pas spontanément avec les mêmes codes implicites que beaucoup de personnes non autistes.
Le problème, c’est que les codes implicites ont une particularité extraordinaire :
-> ils sont implicites !
Donc personne ne vous donne le mode d’emploi.
Vous êtes censé le savoir.
Et si vous ne le savez pas, vous découvrez parfois la règle au moment précis où vous êtes convoqué devant le tribunal international du « Tu pourrais quand même dire Bonjour ».
Avec l’âge — et surtout après une longue errance médicale — j’ai fini par comprendre certaines choses.
J’ai une structure autistique.
Dans mon cas, avec un fonctionnement intellectuel hétérogène et ce fameux pic verbal autrefois associé au syndrome d’Asperger, avec un « score stratosphérique », comme l’a évoqué le Pr Mottron.
Et soudain, certaines situations anciennes ont commencé à prendre un autre sens.
Certaines choses qui me semblaient absurdes n’étaient peut-être pas absurdes du tout.
Elles étaient simplement le résultat de deux systèmes de lecture différents.
Moi, je peux parfaitement apprécier quelqu’un, vouloir lui parler, avoir envie de créer du lien avec cette personne… sans penser spontanément que le rituel social attendu doit obligatoirement commencer par telle formule, à telle seconde, à tel endroit.
Et c’est là qu’on découvre que le monde professionnel est un magnifique laboratoire d’anthropologie.
On parle d’« esprit d’équipe ».
Mais l’esprit d’équipe possède manifestement un code source.
Et si vous ne lancez pas le programme comme prévu, le logiciel social affiche :
« Utilisateur non conforme. »
Le plus amusant, c’est qu’une fois installée à mon bureau, une fois mon système de mise en route effectué, je peux très bien ressortir, aller à la machine à café et prendre le temps de passer à l’accueil.
Et là, oui, je peux dire Bonjour.
Je peux demander comment va la personne.
Je peux demander comment va sa famille.
Je peux essayer de créer du lien.
Seulement voilà : mes questions ne sont pas forcément les questions attendues, mon angle n’est pas nécessairement le bon, mon niveau de spontanéité sociale n’est pas calibré sur le thermostat du lieu de travail…
Bref :
je viens avec l’intention de créer du lien et je repars parfois avec le sentiment d’avoir rempli un formulaire administratif sans avoir trouvé la bonne case.
Et là, je me suis dit :
Mais en fait…
nous ne vivons pas forcément la même scène.
Une personne peut se dire :
« Elle ne me dit pas Bonjour, donc elle ne me considère pas. »
Et l’autre peut penser :
« Je viens juste de traverser mon système d’organisation du matin. Je vais bien. Tout va bien. Je n’ai insulté personne. Pourquoi sommes-nous déjà dans un épisode de Grey’s Anatomy émotionnel ? »
Et c’est précisément là que je commence à comprendre beaucoup de choses sur ce fameux « sous-entendu ».
Parce que oui, j’ai compris qu’il y en avait un.
J’ai aussi compris ce qu’il représentait.
Ce n’était pas seulement le mot Bonjour.
C’était la reconnaissance de l’autre.
La place dans le groupe.
Le rituel social.
La preuve implicite que l’on appartient à la communauté.
En gros :
« Tu es chez nous, nous sommes chez nous, nous savons que tu sais que nous savons que nous sommes ensemble. »
Très bien.
Mais mon cerveau, lui, n’avait pas signé ce contrat.
Et après toutes ces années, il a fallu que je découvre qu’il existait.
Ce diagnostic t**dif m’a aussi amenée à regarder autrement le lien entre mon fonctionnement et mon corps.
Parce que chez moi, les événements psychiques, émotionnels et relationnels ne restent pas toujours sagement rangés dans le petit tiroir « émotion ».
Mon corps a parfois tendance à participer à la réunion.
Et pas seulement en visioconférence.
Il participe à fond.
Je crois pouvoir dire, avec une certaine autodérision, que je suis devenue une spécialiste de la somatisation.
Quand quelque chose me dépasse psychiquement, mon corps a parfois le chic pour me faire parvenir le compte rendu en recommandé avec accusé de réception.
Je ne me contente pas de penser :
« Cette situation m’a affectée. »
Mon corps peut décider :
« Très bien. Puisque tu n’as pas compris le message, je vais te le traduire en symptômes. »
Et là, nous entrons dans une autre dimension de mon histoire.
Parce que cette structure autistique non diagnostiquée pendant longtemps, avec les adaptations plus ou moins efficaces que j’ai dû mettre en place, l’errance médicale et les prises en charge qui ne correspondaient pas toujours à mon fonctionnement, ont eu chez moi des conséquences que j’ai vécues aussi dans le corps.
Je parle ici de mon expérience.
De ce que j’observe chez moi.
De cette impression très forte que le psychisme, le système nerveux et le corps ne sont absolument pas des colocataires indépendants.
Chez moi, ils vivent ensemble.
Et visiblement, ils ont un groupe WhatsApp commun.
Avec notifications permanentes.
J’ai aussi l’impression que cette structure autistique s’accompagne chez moi d’un tissu conjonctif particulièrement sensible, avec tout ce que cela peut entraîner, notamment du côté des douleurs chroniques.
Et là encore, mon corps semble avoir décidé de participer activement à la démonstration.
C’est assez ironique quand on y pense :
le cerveau analyse trop,
le cœur ressent beaucoup,
et le tissu conjonctif, lui, semble avoir lu le dossier et décidé de déposer une plainte.
Alors forcément, quand je raconte cela, certains pourraient penser que j’exagère.
Que je prends trop à cœur une simple remarque.
Mais justement.
C’est ce que j’ai découvert en comprenant mieux mon fonctionnement :
- une situation qui semble minuscule de l’extérieur peut avoir une résonance considérable à l’intérieur.
Et lorsque l’on a passé des années à ne pas comprendre pourquoi certaines situations nous affectent autant, on peut finir par penser que l’on est « trop ».
Trop sensible.
Trop littérale.
Trop intense.
Trop compliquée.
Alors qu’on est parfois simplement construit autrement.
C’est ce qui m’a conduite à une sorte de révélation.
Une révélation presque mystique.
Je comprends mieux ce que certains chrétiens mystiques décrivent lorsqu’ils parlent d’un état où ils disent, en quelque sorte, voir avec une conscience totale.
Je ne prétends évidemment pas être entrée dans un état mystique au sens religieux du terme.
Mais j’ai ressenti quelque chose qui s’en rapprochait dans la sensation de compréhension.
Comme si une lumière s’allumait.
Comme si des morceaux de mon histoire, jusque-là éparpillés, commençaient enfin à se relier.
Le cerveau.
L’émotion.
Le corps.
Le fonctionnement autistique.
Les incompréhensions sociales.
Les adaptations.
Les stratégies.
Les réactions des autres.
Et cette possibilité, peut-être, de commencer enfin à construire quelque chose qui ressemble au pardon.
Pas un pardon qui consiste à dire :
« Tout le monde est gentil, tout le monde il est beau, tout le monde il est merveilleux. »
Non.
Un pardon beaucoup plus compliqué.
Pardonner à l’autre de ne pas avoir compris.
Et parfois se pardonner à soi-même de ne pas avoir compris non plus.
Dans cet épisode du fameux Bonjour, j’ai aussi réalisé qu’il pouvait exister toute une mécanique émotionnelle derrière certaines remarques qui m’avaient semblé disproportionnées.
Des susceptibilités.
Des interprétations.
Des attentes.
Des égos blessés.
Des distances qui apparaissent soudainement.
Des formes d’exclusion plus ou moins visibles.
Et parfois même ce que j’ai vécu comme une forme de harcèlement transversal, dont certaines conséquences semblent encore se prolonger aujourd’hui.
Tout cela peut sembler disproportionné pour quelqu’un qui regarde seulement la scène :
« Elle n’a pas dit Bonjour. »
Mais lorsque l’on replace l’événement dans toute l’histoire du fonctionnement d’une personne, de son rapport aux codes sociaux, de son histoire médicale, de sa sensibilité émotionnelle et de la manière dont son corps réagit au stress, ce n’est plus simplement une histoire de Bonjour.
C’est une histoire de décalage.
Deux cerveaux.
Deux lectures.
Deux ensembles de règles.
Et deux personnes qui peuvent être persuadées, chacune de leur côté, que la réaction de l’autre est incompréhensible.
Alors peut-être qu’au fond, le plus intéressant n’est pas de savoir :
« Qui avait raison ? »
Mais plutôt :
« Qu’est-ce qui s’est réellement passé entre ces deux personnes ? »
Parce que derrière un « Tu ne dis pas Bonjour », il peut y avoir une attente sociale parfaitement légitime.
Mais il peut aussi y avoir, en face, une personne autiste qui n’a absolument pas envoyé le message que l’autre a reçu.
Et entre les deux se trouve ce grand terrain miné que nous appelons :
les codes sociaux.
Un territoire fascinant où un simple Bonjour peut devenir une déclaration d’appartenance, une blessure narcissique, une tentative de rapprochement, un malentendu, une crise existentielle…
et accessoirement déclencher chez moi une réunion extraordinaire entre mon cerveau, mon système nerveux et mon tissu conjonctif.
Tout ça… parce que je n’ai pas dit Bonjour assez tôt.
Franchement. L’humanité est quand même une espèce étonnante.