25/10/2025
Un peu d'histoire.....
Les yeux plus gros que le ventre.
25 octobre 732 (ou 17 octobre 733) : Charles Martel fait d’une pierre deux coups en boutant les Omeyyades de Poitiers et en s’emparant du duché d’Aquitaine.
À l’automne 732 (ou 733) Charles Martel défait les Omeyyades chez les Pictons (Poitiers et son arrière-pays) et met un terme à l’expansion arabo-berbère en Aquitaine. La bataille de Poitiers intervient dans un contexte de conquête territoriale du Califat omeyyade, dynastie arabe qui gouverne le monde musulman depuis 661.
Après avoir conquis en quelques décennies l’Afrique du Nord, les Omeyyades se tournent vers l’Europe occidentale. Dans la nuit du 27 au 28 avril 711, Tariq ibn Ziyad débarque à Gibraltar et conquiert la péninsule ibérique alors gouvernée par les Wisigoths.
En 719, les arabo-berbères traversent les Pyrénées et poursuivent leurs conquêtes territoriales au nord. C’est le début de la première campagne d’Aquitaine. L’Aquitaine est alors un immense duché, qui a repris son indépendance du Royaume des Francs depuis 629, s’étendant des Pyrénées au sud à la Loire au nord et à l’est.
La première campagne d’Aquitaine oppose plusieurs généraux berbères convertis à l’islam, à Eudes, duc d’Aquitaine. Parmi ces chefs de guerre, figure Al-Samh ibn Malik al-Khawlani, qui conquiert Narbonne en 719. La ville est saccagée, une partie de sa population est expulsée ou réduite en esclavage.
Les Berbères se tournent alors vers Toulouse à l’ouest, toujours avec un objectif de conquête territoriale. Mais Al-Samh ibn Malik al-Khawlani meurt en 721 devant Toulouse au cours d’une bataille remportée par Eudes.
Défaits en Aquitaine, les Omeyyades poursuivent leurs conquêtes vers l’est et occupent Nîmes puis Arles en 725. Ils abandonnent toutefois toute velléité de conquête de l’Aquitaine. En 730, Abd al-Rahman est nommé gouverneur d’Al-Andalus, en charge de constituer une armée afin de reprendre la campagne d’Aquitaine.
La deuxième campagne d’Aquitaine débute, une décennie après l’échec de la première. L’expédition constituera une opération combinée entre la marine à l’est et la cavalerie à l’ouest, avec pour objectif de prendre en étau les Aquitains et les Francs.
En 732, une flotte omeyyade débarque en Camargue, remonte la vallée du Rhône jusqu’à Sens, qui est assiégée puis occupée. La même année, Abd al-Rahman et sa cavalerie franchit les Pyrénées, traverse l’Aquitaine à grande vitesse et arrive jusqu’à Bordeaux ou il bat les troupes d’Eudes.
Trente mille soldats omeyyades et leur famille ont franchis les Pyrénées avec Abd al-Rahman, avec l’intention de s’emparer les richesses des territoires conquis. A ce stade la campagne d’Aquitaine est avant tout une campagne de razzia.
Elle est destinée, dans l’esprit d’Abd al-Rahman, à punir Eudes qui s’est allié Munuza, vassal de Cerdagne (aujourd’hui en Catalogne). Ce dernier était en rupture de ban avec Abd al-Rahman, il aurait même comploté contre lui pour lui ravir la charge de gouverneur d’Al-Andalus.
Après avoir puni le seigneur félon en Catalogne, Abd al-Rahman s’était tourné vers l’Aquitaine pour punir Eudes. Mais les troupes d’Eudes sont incapables de résister à Abd al-Rahman, lequel se laisse griser par sa campagne de rapine et remonte toujours plus vers le nord.
Dépassé par les ambitions des Omeyyades, Eudes se résigne à demander l’aide de Charles Martel. Ce dernier conditionne son intervention à la réunion de l’Aquitaine au Royaume des Francs, ce qu’accepte Eudes.
En octobre 732 (ou 733) les Omeyyades entrent dans le pays des Pictons et pillent l’abbaye de Saint-Hilaire près de Poitiers, ils sont maintenant aux portes de la Loire. Le fleuve est alors la frontière naturelle entre le monde aquitain et le monde franc.
Les Berbères ont entendu parler d’une riche basilique à Tours. On leur dit qu’elle abrite les reliques sacrées d’un dénommé Martin. On les alerte : Martin est un Saint pour les Gaulois, Tours n’est pas en pays picton mais en pays franc, l’évêque est aussi vénéré par ces derniers.
Les Francs ont même coutume depuis Clovis d’arborer sur le champ de bataille et en guise de protection la cape rouge de Saint Martin, ancien légionnaire converti au christianisme. Mais qu’importe pour Abd al-Rahman qui a débuté sa campagne de rapine depuis plus de six mois en pays aquitain et qui ne rencontre pour le moment aucune résistance. Pourquoi donc se priver d’immenses richesses qui ne sont qu’à trois jours de cheval de Poitiers ?
Compte tenu de la menace, Charles Martel franchit la Loire et pénètre dans le duché d’Aquitaine avec ses troupes. Il sera rejoint par Eudes et l’armée d’Aquitaine, ils font face à l’armée d’Abd al-Rahman près de Vouneuil sur Vienne.
Les belligérants seraient sensiblement équivalents en nombre, avec un léger avantage pour Abd al-Rahman. Mais les Omeyyades semblent surtout supérieurs techniquement, disposant d’une puissante cavalerie, alors que Charles Martel dispose avant tout de fantassins.
Pendant six jours, les cavaliers omeyyades et les fantassins francs s’observent et se livrent à quelques escarmouches. Le 17 octobre 733 (ou 25 octobre 732), premier samedi du mois du Ramadan, Abd al-Rahman prend l’initiative de l’attaque.
Les soldats de Charles Martel, formés en palissade « comme un mur immobile, l'épée au poing et tel un rempart de glace », attendent le choc. La cavalerie arabo-berbère s'avère incapable de percer la ligne franque et s’empale sur les épées et les lances des Francs.
Prise à revers par les soldats d’Eudes, la cavalerie omeyyade ne pourra pas lancer une nouvelle charge, elle se repliera dans son campement le jour même. Alors que les pertes chez les Francs sont estimées à moins de dix pourcents, celles chez les Omeyyades dépasseraient les cinquante pourcents. Abd al-Rahman est tué à l’occasion du combat.
Les soldats survivants et leur famille quittent le champ de bataille dans la nuit et regagnent différents points selon les groupes.
Un premier groupe reste à proximité du pays de Poitiers et se finira par être assimilé à la population locale au fil des générations. Un deuxième groupe se replie à Narbonne, alors chasse gardée des Omeyyades. Un troisième groupe passe les Pyrénées pour ne plus jamais les franchir. Un dernier groupe enfin se dirige vers la Bourgogne où Charles Martel les affrontera de nouveau les années suivantes.
Les Francs sortent considérablement renforcés de la bataille de Poitiers. Ils apparaissent comme les seuls capables de s’opposer sérieusement aux Omeyyades. À l’issue de cette bataille, le duché d’Aquitaine sera définitivement réuni au Royaume des Francs, du moins du vivant d’Eudes.
Ses fils contesteront de nouveau l’autorité de Charles à la mort du duc d’Aquitaine. Vingt ans après Poitiers le fils de Charles Martel, Pépin le Bref, libère Narbonne de l’occupation arabo-berbère. La dernière place forte omeyyade au nord des Pyrénées est évacuée. La population musulmane restée sur place s’assimilera progressivement à la population locale.
En 750, les Abbasides renversent les Omeyyades à la tête du califat. Ce changement dynastique opère également un changement de stratégie en termes de conquête territoriale. Les Abbasides abandonneront en effet toute idée de conquête en Europe occidentale. Cordoue deviendra le centre d’un émirat autonome dont le pouvoir sera limité à la péninsule ibérique.
Aujourd’hui la bataille de Poitiers de 732 est régulièrement instrumentalisée dans le débat public. C’est le cas des mouvements identitaires de droite faisant un parallèle entre Poitiers et l’immigration maghrébine de la deuxième partie du XXe siècle.
C’est le cas également des mouvements indigénistes de gauche. Ces derniers, au mieux, contestent le contexte ayant entouré l’invasion omeyyade de l’Aquitaine, ou au pire remettent en question l’existence même de la bataille.
Dans un cas comme dans l’autre, on affirme avec certitude que la bataille de Poitiers était une invasion territoriale (pour la droite) une razzia secondaire qui a mal tourné (pour la gauche). En réalité, il est impossible d’apporter une réponse péremptoire à cette question puisqu’elle n’est pas tranchée par les sources contemporaines de l’événement.
Dans la mesure également où les arguments des deux parties sont convaincants : après avoir pris Bordeaux en juin 732, les Arabo-berbères ne laissent pas de garnison sur place. Ce qui n’a pas été l’usage dans le contexte de la première campagne d’Aquitaine intervenue dans les années 720.
Laissant à penser qu’en 732, les Berbères ne s’inscrivent pas dans une volonté de conquête territoriale mais davantage dans un objectif de rapine de l’arrière-pays aquitain. Ce qui est le but avoué d’Abd al-Rahman au début de la campagne d’Aquitaine. Pour autant, on sait que les opérations de razzias constituaient chez les Omeyyades le prérequis à une conquête territoriale.
Sans source contemporaine des événements venant nous éclairer, la bonne foi impose de considérer que cette question ne peut être tranchée aujourd’hui. Dans un sens (une invasion) comme dans l’autre (une simple razzia).
Illustration : Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898), Charles Martel entre à Poitiers après sa victoire, 1874, mairie de Poitiers.
Pour aller plus loin : Jean Deviosse et Jean-Henry Roy, « La bataille de Poitiers : octobre 733 », éditions Gallimard, collection « Trente journées qui ont fait la France », 1966.
1293 ans de date à date, 25 octobre 732.