03/03/2026
LES RESPONSABILITES DANS LA CLASSE COOPERATIVE
Une des valeurs fondamentales de la société démocratique est la participation responsable.
Dans la classe coopérative, comme dans toute expérience de démocratie participative, qu’il s’agisse d’exercice des libertés, de partage du pouvoir, d’engagement dans un projet collectif, d’organisation des activités, la notion de responsabilité est essentielle. Elle est à la fois une valeur, un but à atteindre et une nécessité.
Liberté et responsabilité sont indissociables. Exercer un droit c’est prendre un risque. En effet, si le droit induit la reconnaissance de la faculté d’exercer une liberté, il implique aussi le risque d’encourir une sanction pour réparation des préjudices causés à autrui ou à la collectivité.
Lors de l’adoption de la Convention internationale, un débat a opposé ceux qui craignaient que les droits accordés à l’enfant lui fassent perdre son droit à l’enfance et à la protection.
L’expérience des classes coopératives montre qu’il est possible de sortir de la contradiction entre liberté et protection, en pensant en terme de dialectique, d’articulation entre ces propositions apparemment antagonistes, et de considérer l’enfant comme un partenaire actif et responsable.
Etre responsable, c’est reconnaître les actes que l’on a librement choisis d’accomplir et en assumer les conséquences : le jugement et la sanction, de la collectivité. C’est aussi savoir tenir ses engagements au sein du groupe, pour la réalisation des projets collectifs et pour la bonne marche des activités.
La responsabilité sociale doit être apprise par une participation sociale active, en permettant, dès la maternelle, à l’enfant d’assumer dans la communauté scolaire des responsabilités à sa mesure.
Dans la classe coopérative, les activités diversifiées, les nombreux ateliers, la complexité de l’organisation...impliquent que de nombreux rôles et tâches soient assumés. L’enseignant ne peut y arriver seul, la participation des enfants est donc nécessaire au fonctionnement de la collectivité.
L’expérience montre que les enfants sont toujours volontaires pour les assumer lorsqu’elles répondent aux besoins générés par les activités ( apprentissages coopératifs, entraide, ateliers, bibliothèque, réception du courrier électronique, journal, rangement du matériel...) et les institutions ( conseils, président de jour, délégués au conseil d’école, trésorier, secrétaire...). En servant la communauté, en y jouant un rôle reconnu par les autres, en y étant nécessaire, chacun y trouve sa place : il est donc impératif que chacun ait une responsabilité.
Ces responsabilités, ces métiers comme les appelle Fernand Oury, sont définies par le conseil, en fonction des nécessités du travail et de la vie collective. Leur répartition tient compte à la fois des désirs et des possibilités de chacun. Il n’est pas toujours facile de décider : il ne faut pas décevoir un enfant volontaire pour une responsabilité mais il ne faut pas non plus le mettre en situation d’échec. C’est pourquoi, les fonctions sont souvent définies avec les compétences nécessaires pour les assumer et font l'objet d'une fiche-guide pour en faciliter l’exercice.
Le responsable détient un pouvoir réel d'organisation et de gestion dont il rend compte au conseil, dans le domaine qui lui est imparti. Il peut proposer une nouvelle organisation matérielle et institutionnelle, demander une réparation mais il peut aussi être critiqué au conseil et parfois être dessaisi de sa fonction pour négligence. Il s’agit donc d’un véritable apprentissage du sens et de l’importance d’une responsabilité dans une société démocratique.
Dans notre classe, nous consacrions, périodiquement, un conseil extraordinaire au fonctionnement des responsabilités, afin d’apporter des aménagements, d’en créer de nouvelles en fonction des besoins, d’en supprimer, de trouver des réponses matérielles ou institutionnelles aux problèmes signalés. La complexité de notre système impliquait une organisation minutieuse. Un tableau à fiches permettait, à tout moment, en cas de nécessité, de faire appel au responsable concerné. C’était là une des tâches du « président de jour » chargé de trouver des réponses rapides aux problèmes de ses camarades.
Le Président de jour est une institution que j’ai empruntée à Makarenko. Elle a occupé une place importante dans notre organisation sociale. Elle nous a permis d’abandonner l’organisation traditionnelle de la coopérative scolaire et des associations, avec l’élection d’un président, d’un secrétaire et d’un trésorier. Elle concrétisait un principe que j’avais adopté, et que nous retrouverons aussi dans l’expérience de Pistrak, autre pédagogue soviétique des années révolutionnaires : chaque membre de la collectivité doit pouvoir administrer quand cela est nécessaire et quand il le faut, obéir et rester dans le rang.
Toutes les classes qui ont adopté cette institution ont constaté que tous les enfants revendiquent l’exercice de cette responsabilité. Cette fonction permet en effet, à chacun, de s’affirmer dans un rôle social important pour la collectivité. La bonne marche des activités en dépend. Or, cette responsabilité suppose des compétences d'écoute, d'attention, de médiation, de mémorisation....que peu d’enfants ont au départ. Elle requiert donc le soutien de l’enseignant et la compréhension des autres enfants.
Dans ma classe de perfectionnement accueillant des enfants d’âges divers, il est arrivé aux grands de dénier aux petits, au nom de l’efficacité, l’exercice du « droit à être président de jour » et au conseil, sur leur proposition, de décider de réserver cette fonction aux « compétents ».
C’est ainsi qu’un jour où le petit Yves aurait dû être, par ordre alphabétique, le Président, il s’est mis à pleurer et à demander pourquoi il n’avait pas le droit de l’être parce qu’il était « un petit ». Le conseil a admis son droit à être le « responsable de jour », au détriment de l’efficacité immédiate. Avec l’aide d’un tuteur librement choisi, il a pu montrer qu’il était capable d’être le responsable et il en était très fier.
Il est nécessaire parfois de savoir perdre en efficacité et de donner sa chance d'exister socialement à un enfant apparemment moins apte. Certains en sont parfois totalement transformés.
Exercer cette fonction permet aussi de satisfaire, grâce au pouvoir qui y est attaché, un besoin de dominance dont certains ont parfois tendance à abuser. Les critiques de leurs camarades au conseil leur permettent de prendre conscience de la relativité d’un pouvoir accordé et régulé par la loi.
Nous avons vécu cette expérience pendant 25 ans, dans une classe dont le passé se lisait sur les murs, se transmettait des « anciens » aux « nouveaux ». Le groupe avait une histoire, une origine. Tout chez lui avait un sens : les relations, les institutions, les lois. Cela explique sans doute pourquoi, pendant toutes ces années, cette fonction a été proposée par les anciens dès le jour de la rentrée. Immédiatement, une loi était élaborée, à partir de l’expérience passée, et adoptée par le conseil fonctionnant comme si les vacances n’avaient pas existé.
Cette responsabilité était l’objet d’analyses permanentes qui apportaient des évolutions, chaque année et d’une année sur l’autre. La loi se modifiait, se complexifiait, pour mieux servir nos besoins comme dans tout système démocratique.
Voici par exemple, ce qu’elle était à la fin d’une année.
« Chacun a le droit d’être Président de jour à son tour.
Il sera président s’il le désire.
Une liste des volontaires, par ordre alphabétique, est établie.
LE PRESIDENT :
- doit donner l’exemple et il doit être ferme ;
- il ne travaille pas, il aide les camarades durant les activités individuelles et les ateliers ;
- il ne parle pas fort au code voix basse.
LE MATIN :
- il met la pendule à l’heure et vérifie le calendrier ;
- il arrive le premier et place les tabourets autour du bureau ;
- il dirige l’entretien du matin et donne la parole.
REGLES :
- Il se contrôle lui-même. Si le président ne se contrôle pas, le maître prend sa place pendant cinq minutes. Si ça recommence, il demande le changement de président.
- Le président ne donne pas de coups. S’il tape sur un camarade, il sera exclu des ateliers.
Si un camarade le frappe, il arrête tous les ateliers et le conseil prend une décision immédiatement.
- Quand un camarade ne respecte pas une directive donnée par le président, il donne un avertissement, puis il demande une réparation au conseil.
- Le président est chargé d’appliquer les règles de la coopérative. Il n’a pas le droit de décider de nouvelles règles. Il peut faire des propositions au conseil.
Il organise les entrées et les sorties.
De façon permanente, le président de jour a été institué « gardien des lois » décidées par tous. Ainsi, chacun à son tour, pouvait être le représentant de la loi du groupe, rôle dont il pouvait directement mesurer les difficultés.
Dans la classe coopérative, les enfants prennent la parole, s’organisent, partagent pouvoir et responsabilités, élaborent et réalisent leurs projets, font la loi, participent au respect des lois et des règles et répondent de leurs actes devant le groupe...Ils prennent ainsi conscience des exigences du vivre-ensemble et se forment à l’exercice d’une citoyenneté active, solidaire et responsable.
----------------------------------
Références :
Jean LE Gal, Les droits de l’enfant à l’école. Pour une éducation à la citoyenneté participative
Editions ICEM-Pédagogie Freinet, 2019. (1e éd, De Boeck, 2002)